Science & Santé n°19 mar/avr 2014
Science & Santé n°19 mar/avr 2014
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°19 de mar/avr 2014

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Institut national de la santé et de la recherche médicale

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 11 Mo

  • Dans ce numéro : jeux vidéo, jeux d'argent, sexe, travail... des addictions comme les autres ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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➜Grand Angle Guillaume Sescousse  : post doctorant senior, Donders Institute for Brain, Cognition and Behaviour, Nijmegen, Pays-Bas g. Sescousse et al. Brain, août 2013 ; 136 (Pt 8)  : 2527-38 ; doi : 10.1093/brain/awt126 (en ligne 11 juin 2013) g. Sescousse et al. J Neurosci, 29 septembre 2010 ; 30 (39)  : 13095-104 ; doi : 10.1523/Jneurosci.3501-10.2010 de compor tement qui perdurent sur un très long terme », explique-t-il. En 2002, son équipe a mené de nombreux travaux sur les neurones noradrénergiques et sérotoninergiques qui n’agissent pas sur nos réactions (les sorties comportementales) comme les neurones dopaminergiques, mais en amont, sur les entrées sensorielles. Ils ont démontré que, chez une souris privée de récepteurs à la noradrénaline, la dopamine n’est plus activée. « La noradrénaline augmente la réaction vis-àvis d’un élément nouveau et la sérotonine protège le système nerveux central des émotions trop fortes (voir infographie p.29). Pour Jean-Pol Tassin, « la dopamine ne peut pas faire son travail s’il n’y a pas de sérotonine et de noradrénaline. Chez la souris, la drogue conduit à un découplage entre ces deux systèmes alors qu’ils doivent fonctionner ensemble en temps normal. » Les toxicomanes sont donc submergés par leurs émotions jusqu’à ce que la prise de drogue synchronise à nouveau ces deux systèmes. Perdre la notion des probabilités Ce tableau s’applique-t-il aux addictions sans drogue ? Pour Jean-Pol Tassin, le jeu d’argent ou les jeux vidéo ne sont pas assez puissants pour provoquer un tel découplage. « Le stress lié au jeu pourrait cependant activer de façon symétrique les systèmes noradrénergique et sérotoninergique et soulager le joueur qui souffrirait d’autres addictions. » Cette explication serait cohérente avec les résultats de la méta-analyse menée par Michel Lejoyeux, et avec les résultats de l’étude de l’OFTD de 2010 selon laquelle deux tiers des joueurs excessifs fument, soit le double de la population générale. La moitié d’entre eux présente aussi une consommation problématique d’alcool et un quart développe une alcoolodépendance, ce qui est très largement supérieur aux 3 à 4% que l’on retrouve dans la population française. Philippe Batel fait le même constat pour la dépendance sexuelle. Selon une étude en cours sur 800 patients alcoolodépendants, 13% d’entre eux souffriraient également d’addiction sexuelle. Mais certains mécanismes neurobiologiques pourraient être très spécifiques à l’addiction aux jeux d’argent, comme la distorsion de la perception des probabilités, sur laquelle ont travaillé Guillaume Sescousse * et ses collègues du Centre des neurosciences cognitives à Bron, dans la banlieue de Lyon. Ils sont partis d’un résultat décrit par la théorie des perspectives élaborée par le Prix Nobel Daniel Kahneman et son collègue Amos Tversy. Ces deux psychologues avaient modélisé le comportement de la population générale qui consiste à surestimer les faibles probabilités et à sous- estimer les fortes probabilités. « Notre perception des probabilités, au lieu d’être linéaire, suit une sorte de courbe en S inversée », raconte Guillaume Sescousse. Dans leur expérience, les chercheurs de Bron demandaient aux patients  : « Vous préférez obtenir de façon certaine 10 euros tout de suite, ou bien avoir une chance sur deux de gagner 20 euros ? » Lorsqu’ils choisissaient la somme d’argent certaine, les expérimentateurs abaissaient la somme à 5 euros. Si, ensuite, ils choisissaient le pari, la somme était remontée à 7,5 euros. Au bout de cinq ou six choix, les chercheurs parvenaient à une situation d’indifférence subjective où le participant hésitait entre l’issue risquée et l’issue certaine. L’expérience était ensuite répétée avec Les joueurs pathologiques présentent un déficit de motivation et d’activité cérébrale (en jaune) au sein du système de récompense lorsqu’ils sont face à des récompenses autres que monétaires. Guillaume Sescousse 30 ● & ECIENCE santé ● N°19 ● mars - avril 2014
➜Grand Angle Lorsqu’un jeu de roulette apparaît sur un écran, le joueur volontaire, placé dans un caisson d’IRMf, doit parier sur la couleur qui va sortir. Son activité cérébrale va être enregistrée pendant 4 heures et étudiée par Guillaume Sescousse (à droite). Sophie Brandstrom/Lookatsciences diffé rentes chances de gains telles que 25%, 75% ou 10%, ce qui permettait de tracer une fonction de proba bilité subjective. Résultat  : les données des joueurs pathologiques présentaient une courbe en S inversée comme les autres, mais nettement déplacée vers le haut, signifiant que les joueurs font preuve d'une forme d’optimisme quelles que soient les chances de gains. La méthodologie employée lors de cette expérience fait désormais partie des tests utilisés pour repérer les sujets présentant une forte impulsivité. Selon Jean- Michel Delile, cette distorsion de la perception des probabilités « explique aussi la forte prévalence de ces troubles du contrôle de l’impulsion au moment de l’adolescence où la maturation du cortex préfrontal n’est précisément pas encore arrivée à son terme ». Les joueurs invétérés perdent donc la notion des probabilités. Mais perdent-ils aussi celle de la hiérarchie entre les gratifications ? C’est une autre voie explorée par les chercheurs du Centre de Bron, dont des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (L) ont montré une confusion entre les aires du cerveau associées aux récompenses primaires et secondaires situées au sein du cortex orbitofrontal. Localisée en avant de l’encéphale, juste derrière les arcades sourcilières, cette région intervient dans l'évaluation subjective des récompenses et les processus de décision en collaboration avec l’hippocampe (voir infographie p.29). Notre cerveau fait la distinction entre les récompenses primaires qui ont une valeur innée, le sexe et la nourriture par exemple, et les récompenses secondaires qui nécessitent un apprentissage, comme l’argent ou la considération sociale. L’argent « Le stress lié au jeu pourrait activer symétriquement les systèmes noradrénanergique et sérotoninergique „ n’a pas de valeur intrinsèque, c’est ce que l’on peut acheter avec, sa valeur subjective, qui en fait une gratification. Les récompenses primaires activent une région phylogénétiquement (L) plus ancienne que celle activée par l’argent. Chez les joueurs problématiques, la présentation d’images en rapport avec l’argent provoque une activation de cette « aire des gratifications primaires » en plus d’activer celle des récompenses secondaires. « C’est un peu comme si l’argent leur apportait un plaisir déconnecté du fait que ce n’est qu’un outil qui donne accès à d’autres récompenses primaires », analyse Guillaume Sescousse. Si cette théorie est exacte, cela voudrait dire que les « accros » aux jeux d’argent considèrent le gain comme étant aussi vital que la nourriture ou la boisson. Cela signifierait-il que l’on a découvert une explication aux addictions compor tementales et peut-être même une piste de traitement ? Non, car, outre le fait que cette expérience doit être confirmée, les troubles liés à la pratique de jeux d’argent sont des maladies multi factorielles, avec des origines bien plus complexes. Une telle découverte fournirait cependant des approches supplémentaires pour mener des thérapies fondées sur la parole, visant à remettre l’argent à sa place parmi les préoccupations secondaires de la vie. La psychothérapie en première ligne En attendant, pour trouver son plaisir ailleurs que dans l’addiction, Michel Lejoyeux propose une autre démarche dans son dernier livre, Réveillez vos désirs  : la recherche du plaisir. Pour le thérapeute, « la seule LIRMf Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, technique d’imagerie médicale permettant d’avoir une vue 2D ou 3D d’une partie du corps, utilisée pour étudier le fonctionnement du cerveau. LPhylogénétique Fait référence au point d'apparition d'un caractère au cours de l'évolution. I I`  : :k ➜ Réveillez vos désirs - Vos envies et vos rêves à votre portée Michel Lejoyeux Plon, février 2014, 272 p., 18,50  € SCIENCE mars - avril 2014 ● N°19 ● ● 31



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