Lui n°202 novembre 1980
Lui n°202 novembre 1980
  • Prix facial : 8 F

  • Parution : n°202 de novembre 1980

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Presse-Office S.A.

  • Format : (212 x 269) mm

  • Nombre de pages : 202

  • Taille du fichier PDF : 184 Mo

  • Dans ce numéro : filles de fame !

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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LA ROULOTTE RUSSE Au Caucase, où l'on s'intéresse scrupuleusement à toute apparition de « chic », on paie très cher une Bmw qui porte encore la plaquette « pour les officiers du Reichstag » ! sur la Place Rouge. Mon vieux bonhomme avait un caractère rigide. Une heure plus tard, nous étions tous les trois dans un terrain vague  : la Vauxhall d'un noir brillant, trophée pris à l'ennemi, avec ses clignotants rouges tressautant à chaque tournant, était suspendue dans les airs, accrochée à une grue. En une minute, une presse la transforma, avec force borborygmes, en ferraille. Grand-père envoya le chauffeur chercher un taxi, silhouette vêtue de kaki défraîchi et serrant contre elle une caisse contenant son petit « bien » d'automobiliste  : tout ce que le vieux l'avait autorisé à extraire de l'intérieur en cuir rouge de la Vauxhallavant le châtiment. Grand-père avait droit à une voiture de l'état-major, mais il refusa l'octroi d'une nouvelle auto. Il se rendit à son travail sur ses pattes de héron, les mains croisées derrière le dos. Manteau gris-bleu doublé de blanc, cheveux blancs en brosse comme un jeunot. A son travail. A l'Académie. Je croyais à l'époque qu'il y croisait le fer. A son enterrement, il gelait dur. Les généraux, qui avaient déjà un petit verre dans le nez, grommelèrent quelque chose à la tribune et estropièrent son nom sans même un regard en bas, sur la terre retournée. Des soldats tirèrent une salve ronflante avec leurs Kalachnikov. Je courus vers le cortège de voitures de l'état-major. Quinze ans, blouson en cuir, la gorge serrée d'une offense mortelle. Un sergent aimable m'ouvrit la porte d'une Zis  : eau de Cologne, essence et tabac. Je roulai pour la dernière fois aux frais de l'armée. A la maison, dans le bureau du vieux bonhomme, je fracturai un tiroir avec un tournevis et des pinces  : un Mauser, une liasse d'argent, rien d'autre, ni photo, ni lettres ; et beaucoup de balles allongées, élégantes comme des jouets. La poche de mon blouson était trouée et ma voisine d'autobus recula en voyant la poignée argentée et l'épaisse liasse d'argent. C'est apparemment ainsi qu'on quitte la maison. Je n'y 92 remis jamais plus les pieds. Grand-père était revenu de la guerre avec deux voitures. La seconde était un camion Studebaker qui, au grand chagrin de ma grand-mère, ne contenait ni porcelaine, ni argenterie, ni tapisserie. Chez la voisine, les enfants avaient déjà appris à marteler sur des Steinways somptueux La valse du petit chien ; chez la voisine, on buvait la vodka dans des verres en cristal taillé et, au-dessus des lits, étaient accrochés des paysages qui n'avaient rien de russe alors que mon grand-père n'avait rapporté qu'un tas de disques gris et brillants et un tapis couleur ciel-de-mai qui aurait pu recouvrir le parquet d'un immense château. Dans notre appartement, le tapis occupait un mur, le sol et le mur opposé il aurait pu recouvrir le plafond si on avait su l'y maintenir. Grand-père offrit le Studebaker à l'état-major, mais sa Vauxhall jusqu'au jour où elle le déshonora —, resta dans la cour au milieu des autres voitures allemandes, françaises et anglaises de l'époque de la Seconde Guerre mondiale. Moscou en était rempli dans mon enfance, mais leur fin fut peu glorieuse. Faute de réparations — il n'y avait pas de pièces détachées —, elles furent abandonnées. Elles moururent doucement d'infarctus, d'occlusion intestinale, de diabète et d'ulcère chronique dans les arrièrecours de la ville. Leurs cadavres, détroussés par les galopins de mon âge, pourrirent dans les parcs de la banlieue moscovite. Il y avait aussi, à vrai dire, des Russes malins qui rapportèrent chez eux un assortiment complet de pièces détachées qui durèrent jusqu'au milieu des années soixante ; aujourd'hui encore, ils sortent leurs guimbardes de leurs remises et se promènent rue Gorki dans une Opel Kapitan des plus anciennes qui rappelle tant de souvenirs enfièvrés. Hélas, la police de la capitale n'aime pas ces tacots de bric et de broc. Les Pères de la ville exigent que tout soit décent, élégant et pur. Et ces guimbardes poussives avec leurs bandages orthopédiques et leurs emplâtres frontaux sont juste bonnes pour ces défilés de vieilles voitures dont la presse du soir est friande... La capitale. Ici, tout est étiqueté. Il en est autrement en province. Par exemple, au Caucase où l'on s'intéresse scrupuleusement à toute apparition de « chic », on paye une forte somme pour une Bmw qui porte encore et on raque pour ça ! la plaquette « pour les officiers du Reichstag ». Une voiture cotée au prix d'une Ford des années cinquante. Mais tout est en ordre, puisque dans mon pays idéocratique et fou règne une hiérarchie sévère dans tous les domaines, y compris dans celui des autos. « Tu es sur roues aujourd'hui ? » C'est ainsi qu'on interpelle les « motorisés ». En province où les traditions du folklore des prisons sont encore plus fortes, on appelle encore la voiture une brouette. D'où cela vient-il ? Vraisemblablement du bagne... Les « roues se divisent en celles que l'on peut acheter, celles qu'il est impossible d'acheter et celles qui ne sont pas à vendre. Celles qui sont aux couleurs du Parti et franchissent les portes du Kremlin truffées des toutes dernières nouveautés techniques appartiennent à cette dernière catégorie. Simplement, on a remplacé le sigle Zis (usine Staline) par celui de Zil (usine Lénine) et exagérément augmenté la puissance du moteur et la solidité des pare-chocs. On y a mis aussi plus d'un kilo d'appareils électroniques à l'intérieur... La Tchaïka est le modèle le plus ancien de la voiture du Parti, avec ses lignes très accusées et par conséquent très vite démodées ; elle est octroyée aux boss des ministères, aux ambassades des puissances satellites et aux... Palais des mariages ! La voiture numéro un est sans aucun doute la Volga. Les chefs de tous poils roulent en Volga. Les taxis sont généralement des Volga. Une partie de la production est accessible à la vente. Une ancienne variante de la Volga portant un cerf bondis- (Suite p.114.)
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