Lui n°197 juin 1980
Lui n°197 juin 1980
  • Prix facial : 8 F

  • Parution : n°197 de juin 1980

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Presse-Office S.A.

  • Format : (212 x 269) mm

  • Nombre de pages : 202

  • Taille du fichier PDF : 198 Mo

  • Dans ce numéro : spécial tennis.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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COURT DES COMPTES Allez vous étonner après cela que j'éprouve cette envie violente de tirer sur les gens dès que je me trouve, par exemple, sur un balcon ou sur un toit... ment. Comme les plans-séquences d'un film, ou les bouts d'essai d'une vedette  : la voici qui s'avance sur le trottoir de l'avenue Henri-Martin. Le soleil, à travers les marronniers, lui fait la chevelure un peu plus brillante. Elle est en jupe et en chemisier, un grand sac de cuir clair au bout du bras. Elle se balance de gauche à droite, comme une danseuse qui fait semblant de marcher, mais qui, en réalité, danse la partie creuse d'un ballet. La voici maintenant qui descend de voiture. Elle est vue de haut, de la fenêtre du deuxième étage de l'hôtel particulier dans lequel nous vivons. On aperçoit donc seulement ses deux jambes, longues et beiges, qui font un ciseau rapide et soudain, tout son corps apparaît, elle se dresse, il y a eu un éclair imperceptible de peau plus claire à la limite de ses bas. Elle porte des chaussures blanches. Elle a gardé ses lunettes de soleil ; toute sa personne diffuse une impression d'énergie et de frivolité calculée, une facilité d'exister qui ferait grincer d'envie l'humanité plus médiocre si cette facilité n'était pas aussi naturelle, aussi littéralement « donnée ». Elle est agréable à vivre et à voir. Et les instants que je conserve d'elle, sont des instants a-gré-a-bles. Si j'écris que ces instants sont agréables, c'est parce que, ayant vieilli, j'ai appris que ce genre de femme était belle et j'ai pris du plaisir à les regarder. C'est un type qui m'a été imposé, inconsciemment ou non. C'est une image qu'on m'a collée peu à peu dans le crâne  : voilà, la femme, c'est ça, rien de mieux. La leçon est apprise, je sors ces femmes, je les emmène sur les plages du Nord, au cinéma, dans des restaurants à nappes en papier rouge et blanc, où le patron vous tutoie et fait lui-même l'addition sur la nappe, dans les bars tranquilles des hôtels anciens du centre de la ville où je n'ai même plus besoin d'expliquer le genre de boisson qu'il me faut à un barman qui sait tout de moi. Je couche avec elles, ce sont les femmes à la mode, comment faire autrement ? 88 Lorsque j'avais dix ans, cette beauté limpide, cet air universellement reconnu comme celui de la grâce et de la richesse, cette silhouette, ne me frappaient en aucune façon. Je trouvais ma mère trop grande, trop lointaine, une étrangère, quelqu'un de luisant et de soyeux devant lequel je ne me serais jamais laissé aller à pleurer. Moi, je voulais avoir une mère comme en avaient les autres  : petite, boulotte, familière, facile à aimer, tiède, qui vous prenait dans ses bras, qu'on rencontrait dans la cuisine, un tablier autour de la taille, préparant une tarte ou réchauffant du potage pour le repas du soir. De la même manière, les autres avaient des frères avec qui ils jouaient et se battaient et qui les aidaient à vieillir, tandis que je n'avais ni frère ni soeur et je restais seul, d'innombrables fois, dans les salons rouges et sombres de notre immense appartement. Il y faisait toujours frais, même en été, et les couloirs étaient disposés d'une façon telle que jamais les rayons du soleil ne venaient les réchauffer. Il me semble que mon enfance entière s'est passée dans ces couloirs où je traînais en attendant. En attendant quoi ? En attendant que le temps coule ou bien qu'il se produise quelque chose. Allez vous étonner après cela que j'éprouve cette envie violente de tirer sur les gens depuis une hauteur si je me trouve, par exemple, sur un balcon ou sur un toit... Je suis sans doute resté trop longtemps derrière des fenêtres hautes et claires à contempler une rue où des événements se déroulaient, auxquels je ne comprenais rien et que, par conséquent, je haïssais du plus profond et du plus obscur de mon petit cour de fils unique et de gosse de riche. Mais tout cela, comme toujours, je l'ai compris plus tard. Quand j'avais dixhuit ou vingt ans et que les jeux, déjà, étaient faits. Depuis si longtemps faits, les jeux depuis si longtemps tirées, les cartes depuis si longtemps coulé, le vin. Mais, si je fais un effort, la période qui m'intéresse est plus ancienne  : j'avais dix ans. Ma mère trompait mon père. Voilà, nous y sommes, et c'est cela qui m'intéresse, précisément, aujourd'hui. Il était 4 h de l'après-midi. Je sortais du lycée avec un garçon blond et frisé qui avait l'air malin. Il s'appelait Bouchana. Ses yeux étaient malins, son sourire était malin, lorsqu'il disait bonjour aux grandes personnes, il y avait une expression maligne sur son visage malin. Il gagnait toujours à tous les jeux, trichant comme un prince, mentant à merveille, toujours premier partout. Le fait qu'il soit devenu, par la suite, un autre Français médiocre attaché à un petit bureau gris d'ingénieur, ne m'empêchera jamais d'oublier la jalousie que m'inspiraient sa facilité et ses victoires quotidiennes. Je l'ai rencontré récemment. C'est une coïncidence, car nos deux mondes ne sont pas supposés se rencontrer. Mon monde est celui des cocktails à 18h, des achats chez Brentano's, des rendez-vous au polo de Bagatelle, et des fins de nuit chez Castel. Son monde, plus vraisemblablement, est celui du ciné aux Champs-Elysées le dimanche à 18 h (jusque-là, il a passé l'après-midi chez sa bellefamille), du Vittel-cassis gare de l'Est avant de prendre l'Européen qui l'emmène à Thionville pour une conférence à la mine, et des sourires indulgents devant un comique à la télé. Mon monde est celui des vestes en tweed fatigué, des mocassins de cuir rouge et des cravates en tricot bleu. Son monde, plus vraisemblablement, est celui des longs pardessus beiges à martingale, des chaussures noires sans trous au bout et des vestons croisés gris-noir coupés à la mesure industrielle. Mon monde est celui des courtes mais interminables intrigues avec des Américaines ou des Bretonnes qui sont devenues mannequins ou comédiennes. Le sien, j'imagine, est plus prosaique. Un amour raté pendant son adoles- (Suite page 193.)
n V I TE C-1-1 6 ? 1, 5I/L- YE Pi-A) T, LE'REVERS DEUX,/c-., u'-..r !



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