Lui n°121 février 1974
Lui n°121 février 1974
  • Prix facial : 5 F

  • Parution : n°121 de février 1974

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Presse-Office S.A.

  • Format : (212 x 269) mm

  • Nombre de pages : 114

  • Taille du fichier PDF : 151 Mo

  • Dans ce numéro : Paul Getty, il roule sur l'or... noir.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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BOUTANr,Fa La gamine du boucher, quinze ans, les genoux qui battent sous la robe trop courte. les bêtes, les feuilles, les arbres dépouillés, les paysans, les ciels d'orage, le dessin innombrable des murs, les sillons, les charmilles du pays, avec le dernier cri des appareils photographiques. Il développait, tirait, projetait les images qu'il avait saisies et les classait dans des boîtes à la place des volumes qui avaient fait la gloire de la bibliothèque, que son père avait commencé de vendre et qu'il avait dispersés jusqu'au dernier. — 80 000, dit l'ancien Inspecteur des Eaux et Forêts. — Bien. Vous ne pouvez guère en demander plus. Abel croyait en ce vieil ami de la famille qui lui estimait ses coupes de bois tout en ressentant un grand chagrin d'assister à la fin d'un domaine qu'il avait couru enfant. Et par ici ? dit Abel. Ils s'engagèrent dans une chênaie. — Non, dit le vieil homme. Celle-là il ne faut pas, monsieur Abel. - Qu'a-t-elle donc de particulier ? Le plus jeune des arbres a deux cents ans..le ne veux pas voir ça. Il vous en reste assez du côté de (iresson, et du côté de Saint-Vaast. — C'est pour savoir, dit Abel. Oh ! ! C'est-à-dire ? Ca n'a pas de prix. Des chênes comme ça il n'y en a plus guère chez nous qu'à la réserve Colbert, et en Autriche. Abel avançait à grands pas d'homme sec.l..e vieux le suivait difficilement. De retour au château ils trinquèrent en silence. Abel suivait sa pensée. Dans le mois qui suivit, les chênes furent vendus à perte et la grande salle transformée en cinéma. Monsieur de Frisch pouvait se passer toutes les sortes de films. Il entretint pendant une semaine un opérateur venu the Paris lui enseigner le maniement des appareils et la solitude revint dans le domaine. Abel avait acheté des films qui ne présentaient aucun intérêt. Il se les passait au long de l'après-midi, 72 gardant son rythme de couche-tôt. Puis il se mit à courir le pays et les champs avec une caméra, expédiant les bobines impressionnées à des laboratoires de Paris. Le reste des chênes fut vendu l'automne suivant. Seul, dans la cabine de projection qu'il avait fait construire par un menuisier d'Amiens, Abel ne se lassait pas de ces paysages qu'il filmait à longueur de matins, et qui pour tout autre eussent été d'une fadeur insigne. Des branches agitées par le vent qu'il surprenait par en-dessous, couché dans le terreau, remuaient à l'infini sur l'écran, appelant déjà sur la grande salle la forêt future, ces feuilles qui recouvriront tout un jour. Abel éprouvait cela jusqu'au spasme, et que l'herbe serait en définitive la reine du monde. Il était d'un soin extrême, comme tout être l'est pour son vice, et il n'eut jamais à déplorer d'objectif rayé, de pellicule mal impressionnée, d'incendie. les fenêtres à jamais fermées de la demeure ne taisaient pas jaser le village depuis toujours tenu à distance, au bout de l'allée d'ormes et des grilles qui ne s'ouvraient plus et qu'il fallait contourner par l'ancien potager, à travers le mur d'enceinte éboulé. Abel était heureux. Depuis dix ans déjà il n'éprouvait plus le besoin d'une femme, et il n'avait jamais ressenti l'amitié de quiconque. On le voyait parfois passer dans la rue du village avec sa lourde caméra portative et il lui arrivait de la poser sur la toile cirée du Café de la Croix des Routes, un midi qu'il avait faim, car à l'ordinaire il se contentait d'une omelette qu'il faisait sauter chez lui, et d'un morceau de fromage. Ce matin-là, il partit très tôt et descendit l'allée des ormes. Ce matin-là ! C'est toujours à l'improviste que la vie tourne. Il y a toujours dans une vie ce matin-là, que l'on ne distingue pas encore des autres. Abel atteignit la Mare au Curé, une sorte de petit étang où la tradition voulait qu'un prêtre se fut noyé avec sa charrette, au retour des sacrements donnés à un moribond, une nuit sans lune. Abel le briquet n'avait jamais filmé les rides de ces eaux au ras d'un chemin de terre, ni les roseaux, ni lus bulles qui montent de leur vase, r i i les ondes qu'une aile d'oiseau gobeur fait naître dans un sifflement. Il s'assit, lança un caillou et appuya sur la gâchette de son appareil. Il serait resté ainsi jusqu'à décharge de son magasin s'il n'avait senti une présence derrière lui. C'était la gamine du boucher, quinze ans, des genoux qui battent le briquet sous la robe trop courte. Elle lui souriait. Abel était aussi primitif qu'elle et ils n'échangèrent pas un mot d'un long moment. 11 se remit l'oeil à l'objectif tout au bruit de son moteur, et sur la surface d'ébène de l'eau à un soudain ricochet de soleil. Doucement, son appareil bien épaulé, il commença une lente rotation, ce panoramique qu'il affectionnait, couchant, croisant l'une sur l'autre ses jambes pour que son torse reste droit et c'était merveille pour un buveur de son espèce qu'aucun tremblement ne vînt faire grésiller les images qu'il captait. Il avait maintenant dans son cadre la tille du boucher qui ne souriait pas et le regardait en fermant à demi les yeux, à cause de la clarté. Abel descendit le long de la robe, des jambes, et la gamine les reclaqua sans malice laissant voir qu'elle était nue. Abel vit très bien cela niais n'en fut pas autrement retourné. C'est un mois plus tard en se projetant le film qu'il éprouva la plus bizarre sensation de sa vie. "Trois jours durant il repassa ces mêmes images, puis il alla déjeuner chaque jour de la semaine qui suivit à la Croix des Routes, s'arrangeant pour être à la grille de l'école, mais la gamine n'était pas là. 1,e boucher fut très étonné de l'avoir par la suite comme client. — Ah ! monsieur de Frisch, on ne vous voyait jamais. C'est-il que vous ne mangiez pas et que l'appétit est revenu ? — Il y a des périodes, dit Abel. Mais de tille, pas. Elle était en pension à la ville voisine. Aux vacances de Pâques Abel l'aper- (Suite page 101.)



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