Le Courrier de l'Unesco n°1999-10 novembre
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ENTRETIEN A N TONIO TA BUCCHI : DOU T ER TOU JOURS, DÉNONCER PA RF OIS Pour l’écrivain italien, le rôle de l’intellectuel est d’instiller le doute. Et de sonner l’alarme « quand la situation est grave ». Le personnage de votre roman le plus célèbre, Pereira prétend, est un vieux solitaire, veuf et introverti, qui est chargé des pages culturelles d’un quotidien. Pourquoi avoir choisi un antihéros ? J’ai toujours aimé les personnalités tourmentées et contradictoires. Plus on doute, mieux on se porte. Les gens qui doutent s ou vent ont quelquefois une vie plus pénible et épuisante, mais ils sont plus viva n t s ; ce ne sont pas des machines. Je préfère l’insomnie à l’anesthésie. Je n’aime pas les pers on n a g e s dont les vies sont pleines, s at i s fai s a n te.D s a n s mes livres, je ne me mets jamais du côté du p ou vo ir, mais du côté de celui qui en a souff ert.Mon premier roman, Piazza d’Italia, e s t une tentat i ve de raconter une histoire qui n’a jamais été écri te, celle des vaincus de l’Hist o i re, en l’espèce les anarchistes toscans. L e s vai n c us, les paumés, ceux qui cherchent sont les uniques sujets de mes livres. Que cherchent-ils ? Ils se cherchent eux-mêmes au travers des autres : je pense que c’est la meilleure façon de se trouver soi-même. C’est ce que cherche le protagoniste de N o c t urne indien, qui p art sur les traces d’un ami disparu en Inde. C’est aussi celle de Spino, le personnage pri n- cipal du roman Le Fil de l’hori zon, l ors qu’i l essaie de redonner une identité à un cadav r e a n o ny me.J’ignore si ces personnages parviennent à se trouver eux-mêmes, mais je suis convaincu que dans leurs parcours exist en t i e ls, ils n’ont pas d’autre choix que celui d’affronter l’image que les autres leur renvo i ent.Ils sont obligés de s’y regarder comme dans un miroir afin, p e u t - ê t re, de parvenir à en t r e voir quelque chose d’eux-mêmes. En 1995, vous avez remporté un tel succès en Italie avec Pereira prétend qu’on a évoqué votre candidature au poste de sénateur. Ne regrettez-vous pas d’avoir décliné cette offre ? N on, je préfère poursuivre la vie que j’ai c h o i sie.J’aime être professeur d’univers i té.L a l i t t é r ature est ma vie, bien sûr. Mais d’un point de vue existentiel, être professeur me c o nv i ent.La littérature n’est pas pour moi un t r avail quotidien. Elle appartient au domaine du désir, du rêve et de l’imagi n at i on.Je refuse de promouvoir ma propre image. A p p a r a î t r e à la télévision ou fréquenter les cercles littéraires ne m’intéresse pas. Je vis retiré chez m oi, entouré de ma famille et de mes amis. Des hommes politiques exercent leur profession beaucoup mieux que je ne pourrais le fai re.Il me paraît plus intéressant de rester v i gi l a n t : ma fonction est de surveiller les polit i ci ens, pas de prendre leur place. Votre dernier roman, La Tête perdue de Damasceno Monteiro (19 97), débute par l’assassinat d’un homme dans un commissariat, près de Lisbonne. Son corps décapité a été retrouvé dans un parc. Pourquoi avoir choisi un fait réel comme point de départ de votre récit ? J’étais au Portugal lorsque s’est produit ce fait divers d’une violence inouïe. Il m’a profondément choqué. Quand un crime va aussi loin dans l’horr e ur, il nous touche p ers on ne l l e ment. On se sent à la fois scandalisé et coupable.Mon émotion, ma sensibilité et mon imagi n ation d’écri vain ont été bouleversées par cette histoire. J’ai ici les rapports du Conseil de l’Europe de Strasbourg sur les droits de l’homme. Ses enquêt eurs ont véri fié les conditions d’incarcération dans toute l’Europe ; ils ont examiné les r e l ations entre la police et les citoyens dans les commissari ats, ces lieux de détention où vous et moi pourrions être conduits si nous commettions une infraction quelconque. Vous avez utilisé ces documents pour écrire votre roman ? Bien sûr. Je voulais connaître la situat i on du Portugal en part i c u lier, qui est plutôt préo c c u p a n te. Mais en lisant les autres docum en ts, je me suis rendu compte qu’elle l’est aussi dans presque tous les pays européens, même dans ceux qui semblent les plus démoc r at i que. sLa démocratie est perfectible. Il fa u t la surveiller et demeurer vigi l ant. J’ai pensé qu’il me fallait dépasser le fait divers et en parler au travers d’un roman, qu’il revenait à la fiction de traiter cet acte de violence.En écrivant un roman, j’ai senti que mon émotion et mon indignation trouveraient une forme d’expression plus ample, parce que plus symbol i que, et susceptible de toucher beaucoup de p ays européens. Quelle a été la réaction de l’opinion publique portugaise à la sortie de votre livre ? La presse ne m’a pas beaucoup sollicité. En général, les gens sont peu enclins à l’aut o c ri t i que. Je peux comprendre que l’on t r ou ve gênant qu’un écri vain étranger vienne sonder sa propre réalité. Mais lorsque l’auteur du cri me, le sergent José Dos Santos, a fin a- lement avoué et a été condamné à 17 ans de pri s on, les journaux portugais sont venus met r ou ver comme une sorte de Sibylle pour me demander comment j’avais pu prédire ce procès dans mon roman. J’étais alors à I s t a n bul.Quand je suis rentré à l’hôtel, des fa x remplis de questions des journaux m’at t e n- daient à la réception.Je n’ai pas grand méri t e : l orsque l’on dispose de deux ou trois élém en ts, il ne faut pas être grand clerc pour parvenir à certaines conclusions. L’i m a gi n at i on et la littérature sont aussi une forme de savo ir, mais intuitif.Un savoir qui a peu en commun avec la logique de W i t t g en s t e i n1, comme je l’é c ris dans La Gastrite de Plat on, mais un s avoir tout de même,qui procède du doute et du soupçon. La Gastrite de Platon reprend un débat qui vous a opposé à l’écrivain italien Umberto Eco. Où se situe votre désaccord avec lui ? 1. Ludwig Wittgenstein,philosophe britannique d’origine autrichienne (Vienne 1889, Cambridge 1951),est l’un des fondateurs de la philosophie analytique contemporaine. « Les limites de mon langage, écrit-il dans son Tractatus logicophilosophicus, constituent les limites de mon monde. » Dans La Gastrite de Platon, Antonio Tabucchi s’oppose à cette logique qu’il qualifie de « très sensée mais très limitée », parce qu’elle « ne permet de parler que de ce qui est connu ». 46 Le Courrier de l’UNESCO - Novembre 1999
ENTRETIEN Pour Eco, l’intellectuel est un organisat e u r c u l t u r el, c’est à lui qu’il revient de diri g e r une revue ou un musée.En d’autres termes, un administrat e ur. Je pense qu’il s’agit d’une vision mélancolique de l’intellectuel. Je reven- dique le droit de prendre position à l’occasion. S’il se passe quelque chose de gr ave dans le monde ou chez soi, notre devoir et de s’en i n qui é t er. Ne serait-ce que pour le signaler, l e s i n g u l a ri s e r le, transmettre et sonner l’alarme : « A t t en t i on, voilà ce qui se passe dans ma maison, dans ma ville ou dans le monde qui est aussi ma maison. » Un intellectuel qui, à l’inverse, pr o- c l a me r ai t : « Il se passe quelque chose de grave chez moi, mais je n’ai vraiment pas le temps de m’y intéresser parce que je prépare le cat a l ogue de la prochaine exposition du musée municipal », serait un personnage bien insensible. Ulf Anderson/Gamma, Paris « L’A U T EUR DE PEREIRA » Antonio Tabucchi a l’habitude d’écrire ses romans dans la touffeur des après-midi de juillet à Lisbonne, où il vit six mois de l’année. Mais du rant l’été 1999, d’autres préoccupations l’ont tourmenté. Aucun de ses collègues du Par l e me n t international des écrivains ne pouvait se rendre au T i m o r -Oriental pour rédiger, fin août, la chronique du référendum, étape historique dans la lutte du peuple timorais pour son indépendance. Il a hésité à se rendre dans cette île située à 700 kilomètres au large de l’Australie : il craignait de ne pas être de retour à temps pour apporter un témoignage ca p i- tal dans le procès à Florence d’une famille de gitans. Vivre à ce rythme n’a rien d’exceptionnel dans la vie de l’écrivain de 56 ans. Antonio Tabucchi attend l’événement toutes fenêtres ouvertes. Il sait que la découverte d’un livre, d’un tableau, d’un individu peut bouleverser toute une vie. La sienne a basculé dans un train, alors qu’il lisait Ta b a c a r i a du poète portugais Fernando Pessoa (1888- 1935). Il partit étudier à Lisbonne et se fit adopter par ce pays qui fait désormais parti de son « bagage génétique ». Avec María José de Lancastre, il a traduit en italien l’œuvre la plus importante de Pessoa. Cet écrivain lisboète lui a inspiré une pièce de théâtre et un essai. En 1992, il a publié R e qui em, un roman écrit en portugais qui fut ensuite traduit par un ami en italien. Marié avec une lisboète, il est père « d’une fille qui est plus portugaise qu’italienne et d’un fils qui est plus italien que portugais ». Son village natal, Vecchiano, est tout proche de la tour inclinée de Pise en Toscane. Non loin de là, se trouve l’Université de Sienne, où il enseigne la l i t t é rature six mois par an. Le thème de son prochain cour est l’œuvre du poète brésilien Carlos Drummond de Andrade (19 02 – 1987), qu’il a connu à Rio de Janeiro. Il est chroniqueur en Italie pour le C o r r i e re della Se ra et en Espagne pour El País. Il a reçu, entre autres distinctions littéraires, le prix Médicis de la meilleure œuvre étrangère en 1987, le prix européen Jean Monnet en 1994 et le prix Nossack de l’académie Leibniz en 1999. Au cours de la campagne électorale italienne de 1995, le protagoniste de son roman P e re i ra pré t en d est devenu un symbole pour l’opposition de gauche à Silvio Berlusconi, le magnat italien de la presse. De nombreux citoyens se sont sentis proches de ce journaliste portugais qui en 1938, en pleine dictature Salazar, a eu l’audace de commettre un acte de rébellion inédit. Aujourd’hui encore, Antonio Tabucchi est avant tout connu comme « l’auteur de Pere i ra ». Quel est donc, selon vous, le rôle d’un intellectuel ? La fonction d’un homme politique est d’a p ai s er, de montrer que tout va bien gr â c e à sa seule présence. Mon rôle est d’inquiéter, s’instiller le doute. La faculté de douter est très i m p ortante chez l’homme. Si nous cessons de d ou t er, nous sommes perdus ! L’i n t e l l e c t u e l peut par exemple douter d’une doctrine religieuse fondamentaliste où le doute n’a pas sa p l a ce.Il peut s’interroger sur un système politique figé et imposé ou encore sur une esthétique parfaite qui, ni l’un ni l’autre, n’a d me t- tent le doute. Les doutes sont comme des tâches sur une chemise impeccable. M oi, j’aime les chemises tâchées. L orsqu’une chemise est trop propre, trop blanche,le doute est la première chose qui me vient à l’esprit.L a fonction de l’intellectuel et de l’écri vain est de douter de la perfection. Les théologi ens, l e s d i c t at eurs ainsi que les tenants de la pensée totalitaire croient en la perfection. Vous ne craignez pas de vous tromper ? Il y a des va l eurs fondamentales sur lesquelles il est impossible de se tromper. Pe r- sonne ne peut se tromper lorsqu’il invo que le commandement « Ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à t o i - m ê me ». C’est fondamental, cela appartient à la nature humaine. Je n’ai pas non plus de doutes sur la Déclaration univers e l l e des droits de l’homme. Peut-être faudra-til en ajouter quelques autres, mais les droits de l’homme ne me font pas douter. Les doutes commencent avec l’action politique. Par exemple, était-il légitime ou non d’intervenir militairement au Kosovo afin d’éviter les violations de ces droits ? O ui, bien sûr.Au cours de la guerre du K o s ovo, les écri vains ont pu s’expri me r l i b r e me nt, ce qui a été une grande chance, à mon av is. Beaucoup d’auteurs, me m b r e s Novembre 1999 - Le Courrier de l’UNESCO 47



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