Le Courrier de l'Unesco n°1999-10 novembre
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S I G N E S D E S T E M P S QU A ND LES PHIL IPPINES F ONT LA MODE Allen T. Cheng La fibre de la feuille d’ananas, la piña, n’était plus utilisée. En lançant une nouvelle mode chic, une Philippine a remis les tisserandes à leurs métiers. Jusqu’à la fin des années 80, Pat i s Tesoro menait une vie aisée dans les qu art i ers chics de San Juan, près de M a n i l le.D e s s i n at rice de mode à temps part i el, elle confectionnait parfois des vêtements sur mesure à quelques-uns de ses nombreux a m is. Elle en tirait assez d’argent pour décorer sa vaste demeure d’objets coûteux. Elle trouva sa vo c ation dans l’élan national qui suivit le renversement du président Ferdinand Marcos en 1986 : chef d’e n t r e pri se, à l’avant-garde du déve l o p- pement économique. Elle avait constat é que l’habillement traditionnel – aspect i m p ortant de l’identité philippine – se mour ait, menacé par une invasion de vêtements en coton et polyester conçus en Occident. Journaliste à Hong Kong. Patis Tesoro résolut de sauver un modeste élément du patrimoine local:la piña, fibre de la feuille d’ananas qui, tissée à la main, est la composante essentielle d’un vêtement traditionnel, le barong, sorte de chemise large à manches longues. Pugnacité et tradition Dix ans plus tard, ses créations sont des must dans la haute société philippine. E n t r e - t e m ps, elle a soutenu les milliers d’emplois a gricoles et textiles qu’elle a contri bué à créer aux Philippines. Dans un pays où le PIB par habitant est d’environ 880 dollars par an, l e s tisserandes de piña p e u vent maintenant gagner 200 à 300 dollars par mois. Avec ce r e ve nu, elles sont moins tentées de s’expat rier comme domestiques, pour un salaire d’environ 300 à 400 dollars par mois. Patis Tesoro a investi son propre argent. Elle a certes bénéficié de quelques subve n t i on s et de beaucoup d’appuis mais son histoire est celle d’une détermi n ation sans fai l le, d’un habile travail strat é gique auprès des responsables gouvern e me n t a u x, et d’une commerc i a l i s ation astucieuse aux Philippines comme à l’étranger. Elle prouve aussi que le monde en développement peut s’appuyer sur la tradition pour générer une activité lucrat i ve, qui crée des emplois tout en protégeant l’identité c u l t u r e l le. L’a p p ort du secteur mode et commerce de détail est énorme pour les pays du Sud, qui constituent aujourd’hui le centre de la fa b ric ation des tissus et vêtements. Le plus gros producteur est l’Asie (l’habillement représente ainsi 40% des export ations de Hong Kong) mais l’Amérique latine continue d’émerger A Banga, près d’Aklan (îles Visayas), ces femmes dégagent des fibres (piña) des longues feuilles de l’ananas. Ces fibres douces seront ensuite tissées. Matthieu Colin/Hémisphères, Paris 40 Le Courrier de l’UNESCO - Novembre 1999
V S I G N E S D E S T E M P S sur ce terr ain.Il s’agit, pour l’essentiel, d’a c t i- vités situées au « mauvais bout » de la chaîne, celui où les marges bénéficiaires sont très r é du i t es, e nviron 10% seulement. Les gr o s pr o fits, qui vont jusqu’à 200%, sont enregi s- trés par les stylistes et les détaillants, g é n é r a- lement occidentaux. Mais ces dern i è r e s a n n é es, de nombreuses maisons de couture occidentales ont cherché leur inspiration dans des modes traditionnelles d’Afri que, d’A m é- rique latine et d’Asie.Au milieu, les gr o s s i s t e s ont des marges de 20 à 30%. Le monde en développement a été jusqu’ici relégué dans le rôle d’atelier de fa b ric at i on, ce qui pourrait changer : ses économies se relèvent après la crise financière de 1997 et ses stylistes découvrent leur propre potent i el. « Nous avons en Asie quantité de nouve a u x t a l en ts, aussi doués que n’importe où ailleurs » , a f firme Edward Newton, professeur et président de l’Institut du textile et du vêtement ÉT RA NGE PI Ñ A Arrivé aux Philippines sur les galions espagnols dans les années 1580, l’ananas est vite devenu l’une des grandes cultures des îles. La variété qui s’est acclimatée donnait un fruit fibreux et des feuilles de deux mètres, trois fois plus longues que celles des ananas que nous consommons. Des feuilles, les indigènes dégageaient les fibres (la p i ñ a), qu’ils filaient. Avec les fils, ils confectionnaient un tissu chatoyant, plus doux que le plus doux des chanvres et pourtant de texture plus serrée que la soie. Au début du XVII e siècle, la p i ñ a et l’abaca (matière textile issue d’un bananier des Philippines, aussi appelée « chanvre de Manille ») devinrent les gra n de s exportations du pays. Les indigènes les vendaient à des marchands du Proche-Orient, de Malaisie, de Chine, d’Inde. « Tout le monde portait de la p i ñ a et de l’abaca », rappelle Patis Tesoro. Les Philippins ne commencèrent à importer des cotonnades d’Angleterre qu’au XVIII e siècle. La p i ñ a n’a pu soutenir la concurrence du coton ou de la soie importés, produits en série en Europe et en Chine respectivement. Mais beaucoup de Philippins ruraux continuèrent à se vêtir de piña et d’abaca jusqu’à une date avancée de ce siècle. Le tissage de ces fibres était bien plus pénible que celui du coton ou de la soie, qui pouvaient tous deux être filés en très longs fils par des machines. L’étoffe de piña devait être tissée à la main, car ses fibres, difficiles à nouer, ne me s u raient jamais plus de deux mètres. Elle était donc bien plus coûteuse que les cotonnades ou la soie. Et ce prix plus élevé en faisait le tissu préféré des nobles philippins. « Si quelqu’un portait un b a r on g en piña, assure Patis Tesoro, c’e s t qu’il avait vraiment réussi. » Parce que la fibre d’ananas est de nouveau à la mode dans les milieux chics des Philippines, des milliers d’emplois agricoles et textiles ont pu être créés. Matthieu Colin/Hémisphères, Paris de Hong Kong, le plus grand centre de recherche de ce genre en A sie.Concrétiser ce potentiel exige une immense créativité art i s- t i que, le sens de « ce qui peut marcher » et de la « débrouille », ainsi que le goût du ri s que. « J’ai toujours eu le sentiment que nous, Philippins, cherchions une identité, dit Patis Tesoro dans le café qu’elle a ouvert à côté de son at e l i er. Nous avions besoin de retrouve r nos ra ci nes. Nous étions en train de perdre notre identité et de nous noyer dans la civilisation occidentale. » Retour au milieu des années 80, à la fin du régime Marcos : elle et ses proches r é fléchissent sur ce qu’ils peuvent fai re. Beaucoup veulent apporter leur pierre à la n ou velle république. Ils décident de se tourner vers leurs racines, un passé comp l e xe de traditions tribales pimentées de colonialisme espagnol et américain. Avec deux autres amis riches et bien introduits, Patis Tesoro, âgée à l’époque de 48 ans et mère de quatre enfants,ouvre le Padrones de Casa Manila, un musée qui célèbre plus de 300 ans d’histoire philippine. Elle réalise a l ors que beaucoup d’activités économiques t r a d i t i on ne l l es, négligées sous Marcos, s on t m ortes ou mori b on des. Parmi elles, c e s métiers des fibres naturelles qui faisaient autrefois la fierté des Philippins. Patis Te s o r o s’intéresse particulièrement aux vêtements en p i ñ a, de venus pratiquement introuva b l es. En 1986, elle se rend dans les îles V i s ayas, un archipel où la p i ñ a pousse encore nat u- r e l l e ment.Elle n’y trouve qu’une poignée de tisserandes à temps part i el.La plupart ont 75 ou 80 ans passés : il est clair que la fibre va m ou rir avec elles. Patis Tesoro presse alors les a u t o rités locales d’organiser la formation de la génération suiva n te. Il lui faudra plaider près de deux ans avant d’obtenir gain de c a u se.F i n a l e me nt, en prenant contact ave c Victor Ordoñez, sous-secrétaire d’Etat à l’E du c at i on, et Carlos Dominguez, s e c r é- taire d’Etat à l’Agri c u l t u re, elle parvient à c o nvaincre les pouvo irs publics de l’utilité de son action. En 1988, elle lance une série de c ours sur le tissage de la p i ñ aavec le collège a gricole public d’Aklan, dans les îles V i s ayas. Il lui faut batailler un an de plus auprès des hauts responsables pour persuader l’Etat de financer également la formation des agric u l t eurs locaux, en vue d’une remise en culture de la p i ñ a. Novembre 1999 - Le Courrier de l’UNESCO 41



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