Zibeline n°8 juin 2008
Zibeline n°8 juin 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°8 de juin 2008

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 10,8 Mo

  • Dans ce numéro : Jazz des cinq continents.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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64 PHILOSOPHIE L’HISTOIRE ET LE RÉEL Nous pouvons voir, avec le story telling de Salmon (voir ci-contre), que notre réel est actuellement fabriqué par des histoires, programmé, voulu par les acteurs de la simplification. La réalité est trop complexe et absurde, simplifions-la par des histoires faciles à croire, des intrigues aisées à dénouer, des récits qui font résonner l’émotivité. Or cette idée de dédoubler le réel n’est pas nouvelle, elle prend son sens dans toutes les expériences humaines : dès qu’il y a humanité il y a histoire. Pour être plus précis, dès qu’il y a humanité il a art, interdit, langage et croyance. Croire en une transcendance est le principe de la religion. On peut alors affirmer que certaines théories de la vérité ne sont que la laïcisation de discours sur le monde qui visent à le dédoubler. Et telle est l’origine et l’explication du fabuleux mot de transcendance : il y a ce que l’on voit, ce dont on fait l’expérience, la vue, l’amour, le travail, les mots, etc… et puis il y a ce qu’on ne voit pas, qui n’est pas l’objet d’une expérience sensible, charnelle. Deux raisons à cela : - la première est l’absence de sens : cette réalité charnelle n’est pas suffisante pour faire sens, elle est trop changeante et incohérente ; il doit donc y avoir une stabilité transcendantale, un dieu ou autre chose qui garantit une unité et une cohérence ; Les deux mondes La plus classique expression de ces deux mondes est la célèbre Allégorie de la caverne de Platon : Socrate veut expliquer à son interlocuteur Glaucon l’état de l’ignorance des hommes ; rien de mieux qu’une belle histoire, facile à comprendre : notre situation dans le monde est comparable à l’enchaînement de prisonniers au fond d’une caverne, qui ne connaîtraient de la réalité et d’eux-mêmes que les ombres de marionnettes projetés par un feu derrière eux. Ainsi pour Platon ce monde dans lequel vit notre corps, le monde sensible, n’est pas le réel ; la réalité appartient au monde intelligible et est l’affaire de l’âme seule. Sa difficulté en cette vie terrestre est d’être enchaînée à un corps ; ainsi comme le dira Montaigne « philosopher c’est apprendre à mourir. » C’est donc grâce ou à cause de Platon que s’inaugure cette idée des deux mondes, sa conceptualisation ou plutôt cette idée que la vérité ne réside pas l’apparence des choses mais ailleurs, dans un objet de la pensée au mieux, voire dans un lieu inconcevable, étranger à elle ; telle est l’idée de transcendance. Questionner le réel La geste platonicienne imprégnera toute la pensée jusqu’à la Renaissance, et condamnera le monde Qu’est-ce que le réel ? Munch/Le Cri - l’autre raison, morale, est la mort : l’idée d’un audelà conjure l’absurdité de la vie et permet de ne pas avoir peur de la mort. Dès lors, on peut ainsi historiciser l’idée de transcendance en philosophie, comme s’originant dans ce désir de l’au-delà. sensible. L’humanisme naît en découvrant le réel, c’est-à-dire ce que saisit l’homme avec ses propres ressources. Jusqu’alors la logique et le théorique primaient sur l’expérience : Aristote avait élaboré la théorie du mouvement, « plus particulièrement la thèse que la vitesse de la chute des corps varie en proportion de leur poids ; mais nul avant le XVI e siècle ne semble avoir songé à jeter du haut d’une tour deux objets d’un poids différent pour constater ce qu’il en adviendrait ». (Panofsky, « un essai de synopsis historique » dans L’œuvre d’art et ses significations.) La Renaissance re-questionne le réel dans l’histoire de ses pratiques : ses génies vont créer des passerelles entre praticien et savant ; Léonard qui disséquera en cachette, Galilée qui osera jeter des objets du haut d’une tour, voir les cratères de la lune par un télescope, alors qu’il ne devrait pas y en avoir : le réel devient visible, il est ce que l’homme en dit ; la perspective met l’infini à portée des crayons et des pinceaux ; c’est le début de l’ère de l’expérimentation. Représenter Mais cette conquête du réel ne résistera pas à un questionnement sur la possibilité qu’a l’homme de le représenter ; qu’est-ce qui peut garantir la validité de nos représentations ? Comment l’infini complexité du réel peut-elle se résoudre dans les schématisations de
65 notre esprit ? Si le réel est cette matière visible, il n’en reste pas moins, par nature, étranger à la nature de l’âme. Et puis si le réel est ce que j’en vois, ce que j’en pense, qu’est-ce qui est plus certain : moi ou le monde ? On reconnaît là le doute hyperbolique de Descartes consistant en mettre en suspens le monde. On peut douter de tout sauf d’une chose, c’est que l’on doute et que l’on pense. « Je pense donc je suis » signifie que le je, le cogito, est un résidu inaliénable, que le sujet est plus évident que le monde. Le je est une chose. La réalité change de camp : elle est toute entière, dans son évidence, du coté du sujet. On peut ainsi comprendre avec Descartes -qui inaugure notre modernité- que tous les projets de falsification du monde s’appuient sur ce possible exercice de suspension du monde réel : celui-ci ne résiste pas au doute. On peut comprendre aussi que ce qui importe n’est pas tant le monde que la liberté du sujet : puisque le réel peut être mis en suspens autant en créer un autre ! Comme dans Matrix, mais aussi comme dans les visions formatées du monde d’aujourd’hui. Autant parier sur une réalité simple - qui de plus garantit l’illusion de la liberté du sujet ainsi que la naturalité des différentes formes de pouvoir - que de laisser s’imposer l’esprit scientifique et analytique. Car connaître le réel, c’est mettre de côté l’orgueil du sujet connaissant et souverain, pour penser la réalité physique et sociale dans toute sa complexité ; et saisir en retour le sujet comme effet de ce réel et non plus comme cause. RÉGIS VLACHOS Munch/Le Cri Des histoires pour mieux dominer Un pas vient d’être franchi contre la mystification du réel avec l’éclaircissement de ce difficile concept de Story telling. Certes l’humanité s’est toujours nourrie d’histoires, des mythes aux discours politiques par le biais de la démagogie. Mais c’est un pas vers un nouveau monde irréel que nous fait découvrir Christian Salmon dans son livre, qui devient un succès tant les journalistes sont contraints de lui donner raison. Avec le Story telling l’histoire a changé de sens ; si les mythes représentaient la sédimentation d’expériences humaines universelles, c’était le passé qui précédait l’histoire. De même qu’avec la démagogie et la manipulation, le réel était mis a posteriori au service d’un discours. Avec le story telling le fictif précède le réel : « il plaque sur la réalité des récits artificiels, bloque les échanges, sature l’espace symbolique de séries et de stories. » Ainsi quelques jours après le 11 septembre, la presse s’est fait l’écho d’une réunion entre des responsables américains de la défense et des scénaristes et réalisateurs d’Hollywood : il s’agissait de reconfigurer le monde d’après le 11 septembre en répandant une fiction, les bons et les méchants, les terroristes d’un côté et les ennemis de la liberté de l’autre. L’autre différence de taille avec les histoires, les démagogies et les manipulations d’antan, est que le story telling ne concerne pas que la politique : il s’est immiscé ouvertement dans les pratiques managériales des entreprises. Une marque aujourd’hui doit devenir un vecteur d’histoire comme nous pouvons le voir dans les publicités, de Levis à la nouvelle Fiat ; elle doit proposer une vision du monde qui dépasse largement l’ancien cadre de la promotion et de la publicité classique. Et si on est accusés comme Nike d’exploitation des enfants, il n’y a plus qu’à proposer une contre-narration. Avantage du story telling, il fait l’économie de l’argumentaire, des difficiles et longs détours par la raison ; plus prosaïquement on « zappe » le power point et on raconte. Chaque salarié doit de plus « rentrer dans un processus de subjectivation qui sera pris dans les filets de la propagande narrative » comme l’a bien dit l’auteur lors de cette passionnante rencontre à la librairie Païdos. C’est l’autre avantage, il est coercitif : « Toutes les organisations sont des story telling organisation ; le récit est facteur d’innovation et de changement (…), on crée des fictions mobilisatrices. » Enfin, si notre réel, dans notre économie mondialisé, est bien celui de la finance, on sait bien que cette dernière est une vaste invention permanente ; là aussi citons l’auteur : « les bénéfices étaient ce qu’Enron en disait ; nous avions affaire à une idée fictionnelle de la comptabilité, la comptabilité comme un monde enchanté… l’entreprise doit être belle et désirable pour les investisseurs… malgré ce fiasco le story telling reste la bible des gourous du management. » Il est difficile ainsi de résumer ce livre aux abondantes expériences de story telling. Pourtant le cheminement est limpide… Notons cette phrase de Karen Hugues, ancienne directrice de la communication de Bush citée p 171 : « nous sommes un empire et nous créons notre propre réalité ». Constatons que face à la complexité et à l’absurdité du fonctionnement du monde, ses incroyables injustices, les partisans du réel se font rares. Qu’ils ne sont pas considérés comme crédibles et au meilleur des cas laissent sans voix. Que leur sont préférées des fictions crédibles et simples à comprendre, qui font tinter l’émotion. Concluons que le combat politique passe d’abord par une reconquête du réel. R.V. La rencontre avec Christian Salmon a eu lieu le 23 avril à la librairie Païdos Story Telling Christian Salmon Éd La Découverte, 17,10 euros Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. M W F.00iY cull.v Par. b popMY On YartdeMlwn u0051.tOMlYIO..WAd'wYMI11 Mira,OON O w.wtl w.e0 w.. daAw.Nd00A rO, pu. iM tl.atl Or [mYkpw rYdrOe.M+i.Orw.ti+rOyOYn.Ow Christian Salmon



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