Zibeline n°67 octobre 2013
Zibeline n°67 octobre 2013
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°67 de octobre 2013

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 9,0 Mo

  • Dans ce numéro : une culture citoyenne.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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62 L I V R E S À Ravensbrück comme ailleurs Parce qu’elle a été désarçonnée par la question d’une lycéenne, l’ancienne déportée Suzanne Langlois, pourtant rompue à l’exercice après des dizaines d’interventions en milieu scolaire, prend conscience que quelque chose a toujours échappé au récit qu’elle a coutume de faire de son « histoire folle », celle d’une toute jeune femme qui a mis au monde un enfant dans un camp de concentration. Ce quelque chose, c’est elle en ce temps-là, elle avec son ignorance et sa lucidité, ses sensations, ses pensées. Alors, elle imagine Mila, son double de fiction, et refait avec elle le voyage. Au présent, en portant une attention particulière aux moindres perceptions, au miroitement d’un lac derrière les barbelés, au parfum d’une grappe de lilas mauve… Le huitième roman de Valentine Goby, Kinderzimmer, plonge le lecteur dans le récit, à fleur de peau et de sens, d’une année à Ravensbrück. Né de la rencontre de la romancière avec des rescapés et une puéricultrice de cette « chambre des enfants », il retrace le parcours de Mila, de la mi-avril 1944, date de son arrivée dans un lieu dont elle ignore le nom et la situation géographique, jusqu’à la libération du camp un an plus tard. On a lu de nombreux récits sur le sujet. Mais outre l’angle original qu’a choisi Goby (le paradoxe monstrueux de nourrissons qui naissent et tentent de grandir dans un lieu de mort), Kinderzimmer offre un regard nouveau sur l’univers concentrationnaire. Là comme ailleurs « vivre c’est ne pas devancer la mort » ; vivre c’est tenir, et tenir debout. Ravensbrück n’est pas hors du monde : on peut y accomplir son « travail d’humain » au jour le jour, dans l’instant. La romancière a écrit que son ouvrage était « un roman de la lumière ». C’est vrai. Malgré la langue tranchante, hérissée de termes allemands, malgré la syntaxe parfois aussi minimaliste que celle des ordres éructés, le phrasé de Valentine Goby, lancinant comme les mots qu’on se redit tout bas pour résister, riche de toutes les sensations même les plus ténues, même les plus désagréables, trace avec acharnement et sensibilité le chemin de Mila et de ses compagnes vers l’espoir puis la liberté. Un bel hommage à l’héroïsme anonyme Lignes de vies Constatant qu’en dépit de son excellent CV, il aura du mal à décrocher un job à la hauteur de ses ambitions, Samir Tahar a décidé de « réinventer sa vie ». Il lui a suffi d’ôter les deux dernières lettres de son prénom et de ne pas contredire son futur patron lorsque celui-ci l’a pris pour un Juif séfarade… Vingt ans plus tard, à quarante ans, Sam Tahar est l’un des avocats les plus en vue du barreau new-yorkais ; il a épousé Ruth Berg, la fille d’un millionnaire ; il collectionne les vêtements de luxe, les maîtresses d’un soir et les procès gagnés. Or cette réussite repose sur une imposture : pour construire son personnage, Samir a « emprunté » à Samuel, son meilleur ami, pas mal d’éléments de sa biographie ! C’est ce que découvrent Samuel et Nina un soir sur une chaîne câblée. Une émission vue par hasard et la donne va changer… Les lignes bougent, et pas seulement pour le trio central. L’invention de nos vies, neuvième roman de Karine Tuil, en lice pour le Goncourt, décrit une société très actuelle (en filigrane le terrorisme, l’affaire DSK…), très désenchantée, où succès, en affaires comme en littérature, égale forcément mensonges et trahisons, où liberté signifie toujours renoncement. Un page turner rythmé, habilement construit, soutenu par l’alliance originale de termes rares (« térébrant », « érugineux » …), d’énumérations scandées par des slashs et de notes de bas de page qui évoquent en quelques lignes caustiques les rêves de silhouettes croisées au fil de l’intrigue. Comme autant d’autres vies à inventer ? F.R. Entre la faucille et l’icone Le nouveau roman de Metin Arditi, La Confrérie des moines volants, s’articule en un triptyque qui nous fait voyager dans le temps. La construction tripartite, faussement symétrique où le dernier volet apporte réponses et accomplissement, se ressent cependant comme simplement duelle, sans doute par la répartition chronologique, les années 2000 et 2002, répondant à l’année 1937, et la puissance moindre des chapitres correspondant à la période actuelle, même si elle s’ancre dans une esthétique de la révélation. Mais comment pourrait-il en être autrement, les personnages qui animent la première partie se mesurent à un destin qui les dépasse. Le héros, l’ermite Nikodime, tourmenté, campé à la manière d’un personnage d’Eisenstein, se coltine avec Dieu, empoigne le monde avec une ferveur illuminée, construit son existence à l’image de la passion christique. Nous sommes dans des époques troubles, lors des grandes purges de 1937 en URSS. Alors que le régime soviétique pille et détruit les trésors de l’Église russe, sous la conduite de Nikodime, se crée la confrérie des moines volants (attention à l’ironique polysémie !) qui, cachés dans les forêts, tentent de sauver les œuvres d’art sacré. Il faut ensuite les dissimuler pour attendre la résurrection de l’Église… Passer aux années 2000, dans un monde où le photographe, Matthias, ignorant encore qu’il est le petit-fils de Nikodime, semble s’être perdu dans la superficialité de la photo de mode constitue un exercice de voltige. L’intrigue prend alors des allures d’enquête. Double résurrection, celle des œuvres retrouvées, celle de Matthias qui renoue enfin avec l’art de la photographie, celui qui révèle, comme le roman qui strate par strate se dévoile. Rédemption par l’écriture ? MARYVONNE COLOMBANI et à la solidarité. Un bel hommage aussi à la littérature et aux romanciers qui écrivent « pour inventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent ». Magnifique ! FRED ROBERT'Ippr I Kïnclerzïrnmer Kinderzimmer Valentine Goby Actes Sud, 20 euros Valentine Goby sera le 14 novembre à la librairie L’Attrape Mots (212, rue Paradis, Marseille 6e, 04 91 57 08 34) L’invention de nos vies Karine Tuil Grasset, 20,90 euros Karine Tuil était présente à Marseille à l’occasion des Littorales le 9 octobre (voir p.61)L, 51[f:V.illllll confrérie des moines volant La Confrérie des moines volants Metin Arditi Grasset, 19 euros À noter On aura le bonheur de rencontrer l’auteur, Metin Arditi, aux Littorales du 18 au 20 octobre à Marseille
Recherche Hassan désespérément Nour n’en peut plus d’être sans nouvelles d’Hassan, son mari. Reparti travailler en France, il n’a plus donné signe de vie. Alors elle quitte à son tour la banlieue algéroise et débarque à Louveplaine, au quinzième étage de la tour Triolet, dans l’appartement loué par Hassan, celui où il avait promis qu’elles le rejoindraient, leur petite Fériel et elle. Quand elle arrive, l’appartement est vide, Hassan s’est volatilisé. On pénètre dans le deuxième roman de Cloé Korman comme Nour dans cet appartement abandonné, sur la pointe des pieds, avec un sentiment de malaise. D’abord, on reste à distance. Et puis Les saisons de Louveplaine déploient leur charme étrange, brutal et poétique à la fois. Et, comme Nour, qui s’aventure de plus en plus hors de l’appartement, à la rencontre des habitants et des histoires de la cité, on se laisse happer par une intrigue Tout un monde flottant Voici un roman qui tient à un cheveu dru, plat et noir : celui de Yukiko trouvé sur la manche de Richard B. On approche alors de l’avant-dernière phrase dont le constat placide « Après tout, on n’est pas obligé de savoir comment ça finit » n’est guère ébouriffant mais on consent volontiers à être débarqué sans façon par le concentré d’élégante mélancolie qui conclut (?) le récit. Thomas B. Reverdy nourrit ouvertement son écriture de sa fréquentation du Japon et de son intimité avec l’œuvre de Richard Brautigan dont le journal japonais pointe le nez en italiques comme un écran de pudeur déployé entre réalité terrible et fiction modeste. Qui sont ces évaporés que le titre un brin « fin-de-siècle » invite à rencontrer ? Au-delà de la traduction littérale (johatsu désigne le suicidé social, l’homme qui disparaît, s’évanouit sans laisser de trace ou change d’identité comme la société japonaise le permet en l’absence de toute législation dans ce domaine et surtout en temps de crise), tous les personnages et le lecteur aussi peuvent revendiquer ce qualificatif ténu et néanmoins riche en potentialités narratives. Kaze en pointillés, aux multiples possibles et aux personnages qui font bien plus que passer. Cloé Korman a travaillé un an en résidence en Seine Saint-Denis ; elle en a rapporté cette fiction forte, qui réinvente un réel souvent difficile, voire sordide, pour en faire jaillir par éclats -scènes saisissantes, dialogues sur le vif, comparaisons et hors-champs inattendus- toute la vitalité d’une communauté déshéritée qui se bat pour exister, malgré les tours qu’on démolit, les chiens qu’on fait combattre dans les caves dévastées et les trafics en tous genres. Pas d’angélisme, mais beaucoup de générosité, d’humanité. Et si Hassan n’est plus là, qu’importe, ces quelques mois à Louveplaine auront profondément changé Nour. Comme ils ont sans doute changé la romancière. FRED ROBERT (« le vent ») ouvre le récit avec son mystérieux déménagement ; le jeune Akainu fuit ce qu’il croit être son destin, de bouge en terrain vague ; Yukiko a cru pouvoir oublier en Californie son enfance mais revient au pays rechercher son père en compagnie de Richard B. en quête sans doute de lui-même à travers son amour perdu. Ce n’est pas parmi les cerisiers en fleurs que zigzague la fiction, serrée avec une minutieuse concision entre courts chapitres documentaires ou oniriques, mais au pays du désastre naturel, économique, nucléaire où le syndicat du crime semble avoir « le pouvoir sans les attributs » et sur lequel le soleil peine à se lever. Thomas B. Reverdy sait dire en profondeur que chaque chose (et chacun) cherche sa place, que le miracle existe peut-être… Sincérité, respect d’une civilisation dont l’opacité est comme la métaphore de l’impossible saisie de l’autre : l’empire des signes n’est pas mort en ce beau roman de rentrée ! MARIE JO DHO keir Les vapors Est-ce que tu aimes… dans les Westerns… « Faillir être flingué », c’est autour de ce bel effet sonore que Céline Minard fonde son 8 e roman, autour de cet instant en suspens où l’on retient son souffle et où la vie ne tient plus qu’à un fil. Le Grand Ouest Américain, espace mythique, métaphore de l’infini des possibles, offre un vaste champ littéraire. Dans l’immensité, les trajectoires individuelles se croisent ou s’évitent, se rencontrent ou se ratent, se suivent ou se poursuivent, se contournent, s’observent, se repèrent par les traces. Une ville en devenir s’esquisse, où chaque personnage, dans son état d’urgence, cherche à se poser. La trame narrative, linéaire dans son inexorable avancée, se constitue de mouvements relatifs, de rebondissements, de recoupements, d’allers et retours spatio-temporels, d’actions déjà accomplies ou en cours, au hasard des déambulations et bifurcations de personnages, Indiens, Européens, Chinois, dont les identités et les rapports restent encore à définir. Un balancement s’opère, entre des moments de lenteur et d’accélération, entre le rythme cadencé d’un attelage de bœufs et le déclic d’une arme à feu. Des figures féminines centrales et incongrues véhiculent l’action, grand-mère, tenancière, musicienne ou chamane. Un récit singulier porté par une liberté de ton, un jeu sur le(s) genre(s), un regard poétique. Dans ce western, toutes les figures imposées du genre sont présentes, mais pour être déplacées. On contemple, on se délecte, on jubile. MARION CORDIER Céline Minard était présente aux Correspondances de Manosque, du 25 au 29 septembre Faillir être flingué est aussi le titre de l’installation artistique de la plasticienne Scomparo avec qui elle travaille depuis dix ans raj'r rax(3ina i1- Les saisons de Louveplaine Cloé Korman Seuil, 21 euros Cloé Korman était présente aux 15e Correspondances de Manosque Les évaporés Thomas B. Reverdy Flammarion, 19 euros Faillir être flingué Céline Minard Rivages, 20 euros 63 P L OI VL RI ET SI Q U E CULTURE L L E



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