Zibeline n°63 mai 2013
Zibeline n°63 mai 2013
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°63 de mai 2013

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 12,9 Mo

  • Dans ce numéro : la culture sans artiste, une idéal libéral.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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18 M UC E M Exposer la pensée Zibeline : Vous êtes responsable du contenu scientifique du musée de l’Europe et de la Méditerranée. Pourquoi avoir conçu la majeure partie de sa surface permanente comme des galeries de la Méditerranée ? Zeev Gourarier : Il y avait une idée forte préalable à ma venue, qui n’était pas une bonne idée : comment faire un musée de l’Europe et de la Méditerranée sans être néocolonialiste ? Les collections des ATP sont historiquement constituées d’objets français et de ses anciennes colonies… et la Méditerranée n’appartient pas à l’Europe. Il fallait par ailleurs construire ce musée autour d’une problématique. Penser la Méditerranée va de soi. Pourquoi ? La méditerranée est un ensemble cohérent qui constitue un cas particulier de l’histoire des hommes, un bassin de civilisation singulier, où les trois grands monothéismes sont nés. Il y a des histoires parallèles des civilisations. Certes le bassin méditerranéen n’est pas supérieur aux bassins chinois ou aztèque. Mais on peut y retrouver des traces des grandes mutations humaines, sur un temps long, conjoncturel et événementiel. C’est-à-dire ? La première galerie s’appelle, dans cet ordre, Invention de l’agriculture et naissance des Dieux. En Méditerranée cela se passe il y a 6000 ans, mais les dieux sont nés aussi ailleurs. Tout se passe comme si, en se sédentarisant, en domestiquant la nature, l’homme ne pouvait plus se sentir un animal. Et que cette domination de la nature le conduise, par analogie, à inventer des dieux le dominant. Cela se passe partout, chez tous les hommes, de la même manière. Et vous allez montrer cela ? Que l’homme invente Dieu ? Les dieux. Oui, je vais essayer ! Ce n’est pas facile d’exposer des concepts que le visiteur peut appréhender au gré de ses déambulations… Donc : Al-Buraq devant la mosquee Al-Aqsa, Nasser Ellefi, Tunisie, vers 2000, peinture sous verre MuCEM l’homme quitte la pensée totémique, celle d’un aborigène qui se pense kangourou –pas comme un kangourou, mais véritablement kangourou. Il quitte aussi la pensée animiste, celle qui fait que l’on demande son avis à la montagne, aux éléments -la pensée animiste persiste dans la croyance astrologique, un mode de pensée ne disparait pas tout à fait quand une autre apparait… Donc, l’homme invente les dieux… Oui, c’est la première révolution de l’humanité. Le chasseur-cueilleur se sédentarise, partout dans le monde par vague, et change son mode de pensée. Il devient analogique et pense que, puisqu’il plante et domestique, quelqu’un l’a créé et décide pour lui. Il n’est plus l’animal, mais comme l’animal. C’est donc une vision de l’homme que vous exposez dans vos galeries. Y’at-il une hiérarchie entre ces modes de pensée, un progrès ? Zeev Gourarier Conservateur général du patrimoine, il est le directeur scientifique et culturel du MuCEM depuis novembre 2010, le commissaire des expositions permanentes des galeries de la Méditerranée et du Temps des loisirs. Directeur adjoint des ATP jusqu’à leur fermeture en 2002, puis directeur du musée de l’homme, il a publié de nombreux ouvrages, notamment sur la fête et le cirque, et conçu de grandes expositions au Grand Palais ou à Versailles. F., { Zeev Gourarier MuCEM L’homme développe des systèmes de pensée en rapport avec le monde dans lequel il vit. Le mode de pensée du chasseur cueilleur est le meilleur dans son monde, et ne peut pas être un modèle dans le nôtre, même si il peut nous apprendre des choses. Depuis 100 000 ans au moins les capacités cognitives des hommes n’ont pas changé, il n’y a pas de supériorité d’une civilisation sur une autre. Tout au plus des progrès, techniques, et des progrès dans le respect de l’autre. La Méditerranée n’est donc pour vous qu’un exemple ? Non. Elle a de fortes singularités conjoncturelles, qui l’ont conduite vers la seconde grande mutation de l’humanité. L’invention des monothéismes, dont Jérusalem sera le symbole dans l’exposition, conduit l’homme à penser que ce ne sont pas les dieux qui font mal et lui qui subit, mais lui qui agit mal, qui est responsable et redevable auprès des autres. Ce qui constitue un progrès moral considérable, et permet l’invention de la citoyenneté (objet de la troisième galerie) qui naît en Grèce, mystérieusement. Pas pour tous… Oui la citoyenneté grecque est sectorielle, il faut être homme, libre, avoir une panoplie… Les céramiques grecques ne montrent pas le citoyen qui vote, mais qui chasse ou banquète. La citoyenneté évolue, en particulier parce que le Christ proclame que tous les hommes ont une âme, y compris le Rois mages venus d’ailleurs… Peu à peu on se demande pourquoi Dieu n’a pas donné d’âme aux Amérindiens, si les noirs, si les femmes ont une âme, et quelque chose se passe au niveau de la morale. Même si -nous le montrons avec une guillotine, le mur de Berlin- le droit à la vie ou le droit de circuler ne sont pas acquis. Vous parliez d’une seconde grande mutation, que nous sommes en train de vivre, comme les chasseurs-cueilleurs ? Oui. Nous sortons du mode de pensée analogique, c’est la pensée naturaliste qui prend le dessus. Nous ne sommes plus des agriculteurs, nous ne comprenons plus le monde par comparaison, mais en le découvrant, en comprenant que nous sommes différents de la nature, mais constitués de la même matière. Donc sans nécessité de Dieu créateur. L’idée de Dieu commence à ne plus être obligatoire au XVIII e siècle. Avant cela c’est inenvisageable. L’homme a découvert le monde ; avec Vasco de Gama la Méditerranée est devenue une mer intérieure. Dans Au-delà du monde connu, la quatrième galerie, on entre dans le temps événementiel, on montre de beaux objets, une sirène des îles Fidji, des soieries, des porcelaines, des objets précieux… pour que ceux que j’ai perdu avec mes concepts aient au moins le plaisir des yeux ! La navigation, les cartes des Portulans, un astrolabe, des instruments de précision, une caravelle… Après cela il n’y aura plus qu’à enchainer avec le Noir et le Bleu ? Oui, il commence où mes galeries finissent ! ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL
Les Lumières et leur ombre Zibeline : Le Noir et le bleu est le titre d’un ouvrage que vous avez publié en 1998… Oui, cette exposition est le fruit d’une vingtaine d’années de réflexion. Il s’agit de mettre en évidence ce qui fait de la lumière et ce qui la nie. C’est-à-dire la barbarie. Les lumières et leur ombre. Qui sont donc reliées ? Oui. L’exposition part des Désastres de la guerre de Goya. Des idéaux des Lumières qui conduisent à la répression barbare, à la douleur. Ce qui interroge dès l’entrée sur l’idée de civilisation, et permet d’écrire immédiatement ce mot au pluriel. Il faut renverser la carte mentale pour comprendre comment l’ombre et la lumière sont reliées. Pourquoi symboliser les contradictions par ces couleurs, qui d’ailleurs ne s’opposent pas ? Parce que les 400 œuvres que nous exposons nous parlent aussi de notre « obstination à rêver, dans laquelle chaque civilisation trouve sens et direction » comme l’affirme Wajdi Mouawad : face à Goya il y a Miro, son bleu, infini, que le Noir ponctue, plus ou moins, linéaire comme l’écriture. À partir de ces trois points départ, le Bleu, le Noir, le rêve méditerranéen, vous avez conçu un parcours historique… …en douze moments. Nous suivons le fil du temps par nappes, en prenant garde d’équilibrer les représentations : chaque moment doit être regardé des deux rives, sans eurocentrisme. Or nous avons, historiquement, plus de représentations européennes. J’ai donc veillé à ce que les œuvres exposées se répondent le plus souvent possible en miroir. Ainsi, lorsque nous évoquons la conquête napoléonienne de l’Égypte, nous mettons en regard la répression du Caire vue par Abel Gance ou Youssef Chahine. Pour la colonisation française nous montrons les représentations algériennes d’Abd el-Kader, où il apparaît sur un pied d’égalité avec Napoléon III. Nous montrons aussi comment Mehemet Ali, qui se présente comme le successeur de Bonaparte, reprend l’argument de civilisation pour moderniser l’Égypte. Les intentions civilisatrices sont donc ambigües, dominatrices, mais relevant d’une utopie ? Dès 1832 l’utopie méditerranéenne apparait chez les Saint Simoniens. Le topos du Rêve méditerranéen passe ensuite par le philhellénisme, la célébration de l’antique. La Grèce blanche, comme le dit Philippe Jockey, qui blanchissait la statuaire pour rendre purs les visages, jusqu’aux films nazis de Leni Riefenstahl… On retrouve pourtant le rêve Saint Simonien autour du percement du Canal de Suez avec de belles images d’archives du début du siècle, qui célèbrent une continuité devenue possible par la connexion du chemin de fer et de la navigation à vapeur… L’idéal du progrès technique… Ou le même, celui, généreux, de La Civilisation Universelle nourrie par la Raison, fondée par la Science et agie par la Technique. En même temps le XIX e siècle a inventé la mer, la villégiature, le Grand Tour, bâtit des corniches… Nous montrons cela à travers des affiches, des objets, des photographies. Puis nous nous attachons à trois villes composées de multiples populations : Istanbul, Alexandrie, Beyrouth. Le rêve cosmopolite a plusieurs visages, effrayant lorsqu’on regarde le Registre des indésirables à Istanbul même si, à travers les photographies du personnel de la banque Ottomane, on se rend compte à quel point ce cosmopolitisme était réel… Le parcours se poursuit par l’évocation de trois intellectuels… Oui. Le Gai savoir de Nietzsche, le Cimetière marin de Paul Valéry, la Prière de Taha Hussein. La Méditerranée est, pour ces trois hommes-là, un rêve partagé. Il y a aussi, dans les années 30, une connexion intellectuelle et artistique, que l’on illustre par le moment andalou de Lorca et de Manuel de Falla. Puis le parcours vire au tragique… Comment illustrez-vous cette plongée dans le Noir ? Avec le Minotaure de Masson. On s’interroge sur les représentations fascistes, nazies, que l’on met en regard avec la résistance d’Abdelkrim au Maroc ; sur les reconstitutions des batailles qui servaient la propagande ; sur la France, qui, pour le centenaire de la conquête algérienne, l’a rejouée en armes. Avec des arrêts sur les nœuds tragiques de l’Histoire, qui ont brisé le rêve : l’incendie de Smyrne en 1922, Barcelone 36/40, la destruction de Marseille en 43, Setif 45, Jérusalem 48, Suez 56, avec le déboulonnage de la statue de Lesseps, Alger 62, avec en regard la joie des Algériens, le désespoir de ceux qui partent… Le Noir a-t-il gagné, l’idéal est-il mort ? Wajdi Mouawad nous dit le contraire dès l’entrée. Les poètes et les artistes le réinventent, ou en témoignent : Thierry Fabre Responsable du développement culturel et des relations internationales du MuCEM, commissaire général de l’exposition inaugurale Le noir et le bleu, chargé de la programmation culturelle Les Intensités d’été. Docteur en sciences politiques, il a quitté l’Institut du Monde Arabe et la revue Al Qantara qu’il dirigeait pour fonder à Marseille, en 1994, les Rencontres d’Averroès, et la revue La Pensée de midi qu’il a dirigé durant ses 10 ans d’existence. Thierry Fabre Agnès Mellon Thierry Fabre Agnès Mellon Bleu II, Joan Miro, 1961, Centre National Georges Pompidou, Paris Soutine, De Staël, Klein et sa Vague regardent à nouveau vers le Bleu… Il est réinventé aussi par le savoir, et nous évoquerons Germaine Tillion, et Braudel. Avec des salves d’avenir pour conclure : une installation contemporaine humoristique de Larissa Sansour, et l’espoir porté par les peuples qui aujourd’hui écrivent une partie significative de l’histoire, avec les révolutions… Au long de ce parcours, les œuvres illustrent-elles une thèse ? Les œuvres ne sont pas là pour illustrer, mais pour faire surgir. Avec cet alliage rare d’œuvres d’art, d’archives fortes et de créations contemporaines, nous cherchons à créer une puissance symbolique, un mode de préhension sensible, pour exposer une pensée visuelle. Un catalogue complété par un abécédaire, ainsi qu’un ouvrage évoquant sous forme de Portraits ceux qui sont évoqués dans l’exposition, prolongeront la démarche, et donneront une épaisseur plus conceptuelle à ce qui est mis en œuvre ici. Tous sont sous presse, et seront disponibles le jour de l’inauguration. ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen 1500m, J4 jusqu’au 6 janvier 2014 www.mucem.org 19 M P2013



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