Zibeline n°6 avril 2008
Zibeline n°6 avril 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°6 de avril 2008

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 72

  • Taille du fichier PDF : 10,0 Mo

  • Dans ce numéro : ouverture de la Biennale.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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60 PHILOSOPHIE VÉRITÉ ET LITTÉRATURE Le livre, entre le vrai et le sens Le rapport entre vérité et littérature a de quoi surprendre, cette dernière étant la production d’illusion, de fiction. Cependant, n’est-ce pas le statut même de la vérité qui rend d’abord ce rapport problématique ? La notion de Vérité naît avec Platon : Socrate doit mener un combat contre les sophistes, ces professeurs de parole qui vendaient un pseudo-savoir, une capacité à séduire par les mots, à faire passer pour vrai ce qui ne l’est pas. Leur rhétorique en ce sens a à voir avec la littérature. En effet, le rapport à l’être est abandonné, le monde est évacué au profit de la réalité autoréférentielle du langage : c’est « vrai » non pas parce qu’il y a correspondance entre le discours et le réel, mais du fait de la cohérence intrinsèque des mots entre eux qui produisent une illusion, et font sens. Si le vrai était resté celui des sophistes, le rapport avec la littérature serait quasiment celui d’une adéquation. Cependant, notre vérité n’est pas celle là : les dialogues de Platon sont souvent des joutes entre Socrate et ces faiseurs d’illusions que sont les sophistes ; et c’est Socrate qui a gagné. Mais les sophistes s’étaient aussi arrogé le pouvoir de la vérité contre les anciens et les poètes qui, comme dans toute civilisation archaïque, détenaient la mémoire des mythes ; mythes et vérité étaient une seule et même chose, les deux ayant une fonction explicative. On retrouve ce rapport entre mythe et vérité dans le mot grec vérité qui se dit alétheia, composé du « a » privatif et de « léthé » l’oubli ; ainsi, vérité signifie « ce qu’il ne faut pas oublier ». On saisit alors mieux dans cette épistémè le rapport entre cette vérité du mythe, de l’œuvre d’art et de la littérature ; cette dernière, tout comme le mythe, doit produire du sens, la fonction narrative pouvant se dire explicative ; car finalement, de quoi avons-nous besoin pour vivre ? De ce que produit la littérature : le sens. Il faut alors se demander d’où vient cet absurde besoin de vérité, comme adéquation au réel. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne va pas de soi… Qu’est-ce que le vrai ? Les différentes étapes de notre histoire occidentale ont conduit à « réduire la pensée dans un régime représentatif où la vérité est toujours reproduction adéquate à son objet ; la pensée y est assujettie à un réel posé comme préalable et qu’elle a pour fonction de reconnaître ». (Philippe Mengue, Deleuze et la question de la vérité en littérature). Or, si l’on veut parler de vérité en littérature, c’est justement pour élargir notre champ d’intelligence, et cet élargissement n’est possible que si le vrai ne se réduit pas à la dictature du signifiant qui interroge le réel caché derrière l’œuvre. Pour Deleuze le vrai est ce qui fait penser : c’est le concept ; ce dernier n’a pas à correspondre à un état de choses, il est là pour produire un sens : ainsi le concept de « désir » chez Spinoza subvertira la notion d’existence humaine, ou celui de « société disciplinaire » chez Foucault bouleversera l’idée de démocratie. Un concept est alors vrai s’il critique, subvertit, révolutionne ; dès lors la proximité avec l’art est totale, ils sont tous deux des pensées, c’est à dire des créations qui n’ont d’autres références que leur plan d’élaboration : « Proust, qui passe pourtant pour hautement signifiant, disait que son livre était comme des lunettes : voyez si elles vous conviennent, si vous percevez grâce à elles ce que vous n’auriez pas pu saisir autrement ; sinon, laissez mon livre, cherchez en d’autres qui vous iraient mieux (…) Dans un livre il n’y a rien à comprendre, mais beaucoup à se servir. Rien à interpréter ni à signifier, mais beaucoup à expérimenter. » Gilles Deleuze et Félix Guattari, Rhizome. Quand nous disons « c’est beau » en parlant d’une œuvre, en fait nous signifions qu’elle est vraie car elle renvoie à une expérience de la pensée, à une part de pertinence sur la condition humaine et sur le monde que nous avons à vivre, à changer et à subvertir. RÉGIS VLACHOS PHOTOGRAPHIES : Jacques Bouveresse par Régis Vlachos
61 Bouveresse à L’Odeur du temps C’est dans une salle archi-comble de la librairie que le public s’entassait pour venir écouter, assis derrière un petit bureau, un professeur au Collège de France ; cela manquait un peu de vie, un auteur qui vient nous lire ses notes pendant une heure, et puis nous n’eûmes droit à aucun exemple littéraire, si ce n’est celui du début de Moby Dick : que faut-il faire des détails pratiques de Melville, les prendre comme tels, partis d’un roman, ou les vérifier : leur statut de vrai ou faux a-t-il une importance ? Ce que voulait interroger avec nous Jacques Bouveresse était le genre de connaissances que peut apporter l’œuvre littéraire, et si ces connaissances méritent le statut de vérité ; et c’est tout l’enjeu de son dernier livre dans lequel l’auteur bat en brèche cette idée que la littérature serait fermée sur elle-même. En s’appuyant sur Bourdieu, il peut dénoncer ce pouvoir magique et religieux de la littérature, qui la mettrait hors d’atteinte de toute critique sociologique et philosophique ; et en citant abondamment Proust, il peut montrer que La recherche du temps perdu n’en reste pas moins celle de la vérité : la position subjectiviste du « je », dit Proust, n’exclut pas l’objectif du vrai. Cet essai balaie différents champs de la littérature en dehors de l’artistique ; comme son potentiel subversif avec Orwell : « la meilleure façon d’atteindre un objectif politique est l’œuvre d’art ». Mais le livre reste décevant par l’absence d’exemples qui éclairent le propos ; ce sont en fait des écrivains qui parlent de littérature. De la méta-littérature, en quelque sorte, qui ne sort pas de son propre champ. R.V. acques Bouveresse La connaissance de l'écrivain Sur la littérature, la vérité tr la vie aaWd,. La connaissance de l'écrivain Jacques Bouveresse Editions Agone, 22 euros Hétéronomie de l’ailleurs De cette macédoine de textes hétéroclites, dans l’émerveillement que procure leur lecture, ce qu’on rejoint d’un bond c’est le charme exotique d’une autre pensée, et la limite de la nôtre : l’impossibilité pour nous de penser cela. Car il faut entendre hétéronomie au plus près de son étymologie : des principes et des règles qui nous viennent de l’autre, de cette pensée qui n’est pas mienne. Hétéronomie borgésienne et orientale pourrait-on rajouter en sous-titre car au travers de ces histoires fantastiques que Truxton Orcutt (fait-on plus faux comme pseudo ?) offre à notre pensée, nous sommes aussi plongés dans des luttes d’érudition dont l’excès de précision et de souci de vérité nous interrogent justement pour savoir si ces détails sont véridiques. Comme chez Borges. Et c’est tout le statut de la vérité en littérature qui peut être ici interrogé : qu’est-ce qui me fait adhérer à cette fiction ? Pourquoi ce fantasque maître taoïste me semble-t-il si réel lorsque par deux fois il se substantialise en arbre ? À quelle réelle angoisse métaphysique me renvoie toujours ce vieux fou qui ne peut maîtriser sa lévitation, se retrouve dans un nuage, « au cœur même de l’opium, à l’endroit de la réserve inépuisable de toutes les pipes passées présentes et avenir… » et se demande : « la toute première pipe, avec quoi l’immortel l’a-t-il bourrée ? ». La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à réfuter l’accusation de plagiat d’un certain Brandon Andrews, universitaire américain… Mais ces histoires, est-il vraiment important qu’elles ne soient pas de l’auteur ? Le principal est que ces hétérotopies provoquent d’immenses éclats de rire, et la conversion éblouie de nos regards sur l’Autre. R.V. AnelopOes L'hospitalité des voleurs rIX.111311cmen 14.0.n,wh 1.=.R44. Mais que fait le fainéant ? On ne le croirait pas, mais la paresse est riche en rebondissements intellectuels, et c’est tout le talent de Denis de Casabianca que de faire voyager notre intelligence de Lucky Luke à Pascal, de l’économie politique aux mangas, de l’Almanach du Père Peinard à la visite au zoo ! Le livre est sérieusement argumenté, subtilement écrit, et on le parcourt avec une curiosité certaine et délicieuse, de celle qui se satisfait quand elle s’est abreuvée d’analyses insoupçonnées. Auriez-vous pensé à la problématique du temps chez Clint Eastwood ? Tous les traits du paresseux se retrouve dans « son existence étrangement sereine…Vagabond toujours là ; ces caractéristiques sont bien confondues lorsqu’on remarque l’aspect fantomatique du paresseux…Tout ce qui se passe autour Pourquoi paresser ? Denis de Casabianca Collection Pourquoi ?, Aléas, 12 euros L’hospitalité des voleurs Truxton Orcutt Ed HB, Antiopée, roman, 18 euros de lui est alors frappé d‘un caractère factice ». Cependant l’auteur n’évitera pas les problématiques concrètes du travail et du chômage, ni les subtiles dialectiques de la paresse et de l’agitation, de l’ennui métaphysique pascalien et son issue divine, au risque du divertissement… Penser l’ennui, n’estce pas le signe qu’il n’y a pas de nature paresseuse en l’homme ? Un beau livre de philosophie, à mettre en toutes les mains, nonchalantes ou agitées ! R.V. Et on recommandera les autres publications de cette collection (voir Zibeline 4) Pourquoi philosopher en cuisinant ? ; Pourquoi se méfier des apparences ? ; Pourquoi la brèche démocratique ? ; Pourquoi l’utopie ? ; Pourquoi des artistes ? ; Pourquoi l’amour ? … www.aleas.fr E r 1



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