Zibeline n°46 novembre 2011
Zibeline n°46 novembre 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°46 de novembre 2011

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 8,4 Mo

  • Dans ce numéro : l'art... chantier permanent.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 74 - 75  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
74 75
74 LIVRES LITTÉRATURE De l’autre côté du miroir Franz Stangl est un des rares nazis rattrapé et condamné à la perpétuité, dans les années 70. Artisan émérite, puis officier SS zélé, il participe au programme T4 d’extermination des handicapés mentaux avant de diriger les camps d’extermination de Sobibor puis de Treblinka. Travailleur consciencieux, mari aimant : propre sur lui. Il n’a pas, dit-il, participé aux raffinements brutaux des sbires - tuer les enfants à coup de clous ou d’une balle en vol, par exemple - mais, en administrateur méthodique, a eu le goût d’installer un jardin zoologique pimpant ou la reconstitution minutieuse d’une fausse gare pour accueillir les fourgons vers la chambre à gaz : organisation harmonieuse de l’horreur, efficacité du déni. 24 heures avant sa mort, Stangl confie pourtant lors de ses entretiens en prison avec la journaliste Gitta Sereny sa « part de responsabilité », il n’a « plus d’espoir ». Ces formules, singulières chez les génocidaires enclins à ne pas vouloir, ni peutêtre même pouvoir, se voir en face, est le point de départ du livre de Dominique Sigaud. Par là, le tortionnaire franchit la ligne pour rejoindre ses victimes, dans l’incompréhensible inhumanité de ce que l’auteur appelle du nom étymologique de la guerre, la werra : la planification du désastre et la négation de l’individu. Ce livre hybride mêle ainsi l’essai historique documenté, la compilation terrifiante des atrocités, les citations bouleversantes des témoins de la Shoah, les reconstitutions biographiques, les échappées allégoriques sur la permanence universelle de la werra, dragon à mille têtes dans l’Allemagne nazie comme au Rwanda, à des bribes autobiographiques et à une fiction de psychanalyse où le « moi » de l’auteur, comme la surface lisse du miroir, reflète et regarde les dernières heures de Stangl. Si la position de ce « moi » est fuyante et pas toujours très convaincante, elle a néanmoins l’intérêt et l’originalité de reprendre l’histoire depuis le point de vue le plus commun, qui mobilise notre vigilance audelà des commémorations incantatoires : comment n’étant ni témoin, ni victime, ni acteur du désastre, chacun d’entre nous peut-il regarder, et se sentir à son tour regardé par ça ? AUDE FANLO Compagnes d’armes Reconnue en Argentine comme dans le monde anglosaxon, très appréciée des « gender studies » universitaires, l’oeuvre de Louisa Valenzuela reste toutefois peu traduite en français, sinon dans des anthologies – avec par exemple une publication de quelques-uns de ses microrelatos dans le petit ouvrage En marge de la frontière aux éditions de la Marelle. La visite de l’écrivain en France est donc l’occasion de revenir sur la traduction de cinq de ses nouvelles. Une actrice en gloire s’éprend d’un diplomate fantasque : les affinités raffinées de la fête et de la mort jouent le jeu feutré et désespéré de la neutralité d’une ambassade tandis que l’étau de la dictature se resserre. Une femme vit une dernière nuit d’amour, réelle ou fantasmée, avant l’exécution sommaire de celui qu’elle aime. L’une choisit de rompre avec son compagnon clandestin, Le temps est relatif Histoire intemporelle que celle de Roméo et Juliette… Alors pourquoi ne pas retrouver le couple maudit quelque part à Copenhague de nos jours ? Dans Oh, Roméo, l’auteure danoise Merete Pryds Helle, dont c’est le premier roman, reprend les personnages, leur nom, fait de Juliette une thésarde en médecine légale quand son père est candidat aux élections sous la bannière du parti national, de Roméo un chauffeur de taxi d’origine iranienne et de son père un professeur dans une école coranique. Ils ne devaient pas se rencontrer, mais… Cet ancrage de l’amour impossible dans la réalité politique du pays promettait beaucoup ; le souffle est court hélas, et se dilue quelque peu dans les pages que l’héroïne, très fleur bleue, consacre à son blog, sans réel intérêt. Dans son second roman, L’Etreinte du scorpion, l’archéologue de formation qu’elle est croise écritures romanesque et scientifique dans un récit fait de phrases courtes, qui frappent autant que la chaleur du désert jordanien dans lequel Edith participe aux tandis qu’une autre est fascinée par le passé violent de son amant, et que la dernière est l’objet sexuel de son tortionnaire. Le livre est habité par la présence silencieuse et opaque de la répression qui œuvre à l’intérieur des couples, quand le sexe rejoue et ritualise le politique. Interdit sous la dictature militaire, il superpose habilement la contestation politique et le militantisme féministe : aux armes citoyennes ! AUDE FANLO Louisa Valenzuela était invitée aux Littorales en oct À lire Passes d’armes, L’Harmattan, 14 €, En marge de la frontière, La Marelle, 17 € fouilles du village de Shkârat Masaied. Piquée par un scorpion, et clouée dans sa chambre d’hôtel, elle en profite pour écrire sa thèse. Et imagine un double vivant à l’âge de pierre, une ère qu’elle resserre, « pour le faire vivre par une seule génération, afin que la fiction ait aussi sa réalité. » Une reconstitution inexacte, mais assumée, qui entremêle le réel et l’imaginé, le connu et l’intuitif, une porte d’entrée brillamment ouverte sur l’évolution des espèces. DOMINIQUE MARÇON Oh, Roméo Merete Pryds Helle Gaïa, 19 € L’étreinte du scorpion Merete Pryds Helle Gaïa, 20 € Elle était présente à Marseille lors de la dernière édition des Littorales. Frantz Stangl et moi Dominique Sigaud Stock, 18 € Dominique Sigaud était l’invitée des Littorales En marge de la frontière wa.uv,
LIVRES 75 Îles cicatrices des eaux Comment résister au bonheur de citer Aimé Césaire ? Si son esprit irrigue encore et toujours l’œuvre de Daniel Maximin, romancier, poète, essayiste guadeloupéen, l’exigence de liberté de ce dernier permet affranchissement et dépassement sans reniement aucun. Faisant sienne la théorie de « géopoétique » forgée par Kenneth White, Daniel Maximin interroge scrupuleusement, à bonne distance, le rapport de l’homme-caraïbe dans ses créations les plus diverses, sa culture au sens large, avec sa terre et son ciel, ouragans et cyclones compris ! Constitué d’entretiens thématiques avec la philosophe Valérie Picaudé-Baraban (d’où certaines reprises ou répétitions, constitutives cependant d’une méthode d’approche qui lève les voiles des représentations figées) l’ouvrage met au clair les processus de créativité qui ont permis aux peuples de l’archipel de passer au XXe siècle de « l’injure au diamant ». La figure dominante du paradoxe, loin d’une rhétorique de la surprise attendue, rend compte à travers les notions locales et historiques de marronnage, de créolité ou de géographie exubérante, du cheminement vers la dignité universelle ; apprivoiser le cyclique et n’en pas faire une fatalité c’est donc la seule façon de récolter Les fruits du cyclone ! Sont convoqués dans quatre chapitres aux larges horizons la case et le madras, l’esclave et les Glaneuses de Millet, l’hommeplante et l’identité rhizome, le gros-Ka et le « son » cubain, avec la même légitimité théorique que les écrits des poètes Derek Walcott ou Nicolàs Guillén. Emblématiques de ces questionnements, les pages lumineuses sur le monde pictural de Wilfredo Lam qui opère la métamorphose de l’outrage à l’œuvre d’art... Dans la compagnie des poètes et dans une langue de grande tenue où affleure pudiquement le « brutal vouvoiement français des remontrances paternelles » Daniel Maximin démontre que l’artiste engagé doit « refuser d’être prisonnier de l’histoire de sa prison ». MARIE-JO DHO Morceaux choisis Comment dire un monde à la dérive, marqué par la césure, peuplé d’orphelins, d’hommes sans tête, d’êtres murés dans leur solitude ou leur folie ? Comment, à travers le dédale de ces « would be lifes », de ces « ramifictions », évoquer un deuil plus personnel ? En les livrant « en vrac », toutes ces bribes de vies, et en les commentant, afin de les relier, de les tisser en un fil fragile, « à l’image du monde, de nos vies en morceaux ». « Je ne peux offrir mieux que ça : des fragments, des débris », écrit Camille de Toledo, au cœur de Vies potentielles, son dernier livre qu’il appelle « roman » ; un ouvrage qui déroute au départ, puis rapidement captive. 47 fictions brèves, aux titres souvent étranges, s’y succèdent, comme autant de pièces éparses d’un puzzle qui peu à peu prend forme. On y croise (et recroise) quelques destins d’une humanité post-moderne, personnages en quête de sens inspirés par des lectures, des mythes, des faits divers, des épisodes vécus. Chacune de ces « vies potentielles » est suivie d’une « exégèse » menée par le dénommé Abraham, sous lequel perce assez vite la figure de l’auteur. 9 « genèses » ponctuent l’ensemble, apocalyptiques (et poétiques) contrepoints à la narration centrale. De fait, dans cette entreprise littéraire originale et émouvante, qui emprunte aux contes, à la bio et à l’autobiographie, à la tradition biblique et aux coupures de presse, on sent l’urgence à ordonner un tant soit peu le monde. Tout sauf du vrac, en fin de compte. FRED ROBERT Vies potentielles Camille de Toledo Seuil, 19 € Camille de Toledo était présent aux Littorales Les fruits du cyclone, Une géopoétique de la Caraïbe Daniel Maximin Le Seuil, 22 € C AM [T_[.F. w JLS P07EL71ELLF.S À toi 1842 : la marine anglaise bombarde Baltimore. L’hymne national U.S. naîtra de cette abomination. 1969, Final du festival de Woodstock, un métisse noir/blanc/cherokee de vingt six ans triture le symbole dans un déluge mêlé d’apocalypse électrique. Une légende rock contre l’horreur de l’usage des valeurs américaines au Vietnam. À partir de cet évènement, et s’appuyant sur des faits précis de l’histoire (peu héroïque) nord américaine comme de la vie de Jimi Hendrix, Lydie Salvayre réécrit avec une bonne dose de ses tripes une biographie passionnée du trop timide guitar heroe. Est-ce un roman ou bien un cri d’écriture ? La forme affirmée de l’auteure, au début agaçante dans ses répétitions obsessionnelles (les date, heure, minutes, lieu de l’évènement) devient un équivalent stylistique à la version musicale tonitruante infligée au Star Sprangled Banner. Contextualisé par touches, cet hommage brise le miroir du mythe fumette dans les étoiles, rock/sex/drugs pour l’ancrer dans le réel, celui d’un gamin qui n’a pas trouvé, pour résister et survivre insuffisamment longtemps, d’autre salut qu’une planche de bois électrifiée et l’appui bienveillant d’une grand-mère indienne lucide. Mais être obligé par contrat signé à la hâte avec un manager avide d’assurer jusqu’à 255 concerts par an relevait d’une inhumaine exploitation. Le système économique prédateur de l’entertainment se mettait en place. Hendrix a tenu avec des expédients, fournis en quantité par ce même manager, jusqu’à épuisement de ses ressources humaines, tant physiques qu’artistiques. C’est ce que cet Hymne élégiaque et cruel prolonge dans ses résonances actuelles. Rest in peace monsieur Hendrix. CLAUDE LORINrria.1i4 Hymne Lydie Salvayre Seuil, Fiction & Cie, 18 €



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :


Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 1Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 2-3Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 4-5Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 6-7Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 8-9Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 10-11Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 12-13Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 14-15Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 16-17Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 18-19Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 20-21Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 22-23Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 24-25Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 26-27Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 28-29Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 30-31Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 32-33Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 34-35Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 36-37Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 38-39Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 40-41Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 42-43Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 44-45Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 46-47Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 48-49Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 50-51Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 52-53Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 54-55Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 56-57Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 58-59Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 60-61Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 62-63Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 64-65Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 66-67Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 68-69Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 70-71Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 72-73Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 74-75Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 76-77Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 78-79Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 80-81Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 82-83Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 84-85Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 86-87Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 88-89Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 90-91Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 92-93Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 94-95Zibeline numéro 46 novembre 2011 Page 96