Zibeline n°45 octobre 2011
Zibeline n°45 octobre 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°45 de octobre 2011

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 7,3 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... débats et arrière-gardes.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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62 RENCONTRES LES CORRESPONDANCES DE MANOSQUE Les belles rencontres Alissa York Francois Xavier Emery Fabio Viscogliosi Francois Xavier Emery Vitrine d'une boulangerie, Les Correspondances, Manosque 2011 Ch. Bourgue/Zibeline Il flottait un air d’été sur la 13 ème édition des Correspondances de Manosque. Un parfum de vacances au soleil et de lectures en liberté, depuis les transats disposés çà et là. Une atmosphère détendue malgré la foule et les multiples rendez-vous. La recette du festival est décidément la bonne : un savant dosage d’exigence et de simplicité, d’auteurs reconnus et de découvertes, d’entretiens, de lectures et de spectacles ; sans oublier les écritoires, et les citations que l’on glane sur les vitrines du centre ville. Rançon du succès : il faut désormais réserver son siège très à l’avance, si l’on veut assister à certains événements. Car le public se presse, remplit les places et les salles, avec une ferveur littéraire qui ne se dément pas… De l’art romanesque… Sur les places on a écouté des romanciers venus parler de leur travail. Instants délicieux et souvent drôles. Car à Manosque, la plupart semblent ravis d’être là. On a revu avec plaisir la pétillante Véronique Ovaldé (voir Zib’44) qui a comparé ses romans à d’énormes gigots qu’on laisserait cuire des heures et dont on ne garderait en fin de compte que « le caramel », puis à des puzzles dont les pièces ne cessent de bouger jusqu’à la version finale. On a assisté au dialogue entre la volubile Carole Martinez (voir p.58) et la discrète Diane Meur, deux brodeuses de mots et d’histoires qui font voyager loin. On a suivi les déambulations drolatiques du sans doute unique « piéton deL.A. », Jean Rolin, dont l’élégance lasse offre un écho parfait à son observation lucide et amusée de la vacuité du monde (voir p.58) On a fait la connaissance de la jeune romancière de Toronto Alissa York et goûté au charme de sa lecture, en français, d’extraits de Fauna (voir p.58). On a aussi écouté avec émoi la lecture de pages de Clèves, roman écrit par Marie Darrieussecq après qu’elle a retrouvé des cassettes enregistrées lorsqu’elle avait entre 14 et 16 ans. Trop pudique pour écrire son histoire, dit-elle, elle évoque avec des mots crus le désordre provoqué par l’éveil de la sexualité chez une adolescente. Quant à Christian Oster, il offre avec Rouler un « roman de route » : Jean, son personnage, quitte Paris pour Marseille et fait quelques rencontres. Fuit-il quelque chose ou quelqu’un ? Il ne se passe presque rien, mais on sent une crainte, celle de la fin du voyage selon l’auteur lui-même qui avoue avoir cherché une métaphore de notre existence. … au récit de soi… Il fut question, aussi, d’autobiographies. Des souvenirs pas toujours passionnants de René Fregni, émaillés des portraits de personnes qui ont traversé sa vie comme Tony, rencontré en taule et à qui il a offert un stylo pour écrire sa vie sous sa correction. De Mont blanc, qui rend compte d’une cassure qui a « plié en deux » la vie de Fabio Viscogliosi, au moment de la mort de ses parents dans le tunnel du Mont Blanc. De Journal en ruine, qui rapporte des fragments de vie de Noël Herpe, éclats qui prennent sens dans la confrontation de notes, lettres, anamnèses cinématographiques. Ces deux auteurs, en un dialogue, ont souligné l’importance du cinéma dans leur écriture, Noël Herpe allant même jusqu’à déclarer qu’il y trouve « une dimension érotique absente de la littérature », et que « le livre mobilise moins notre capacité de fabulation ». Étonnant, pour un écrivain, souligne une spectatrice pertinente… Antonio Altarriba, dans la petite salle du théâtre Jean le Bleu, a parlé quant à lui de son métier de scénariste de roman graphique. Non seulement il conçoit en détail la narration mais décrit aussi précisément les vignettes, leurs plans, leurs angles, l’éclairage, la composition des dessins de Kim. Ainsi L’art de voler raconte le suicide de son père à 90 ans, et revient sur l’histoire de l’Espagne. Pour lui la BD renoue avec la préoccupation documentaire du roman réaliste, tout en combinant l’objectivité du dessin, qui rapporte l’événementiel, et l’introspection, la subjectivité, qu’il a choisi de rendre aussi par des incursions fantastiques : ainsi une taupe ronge la poitrine de son père, marque de la dictature franquiste qu’il a dû accepter… …de l’autre… Les Correspondances 2011 ont innové en invitant, aux côtés des écrivains de fiction, des universitaires rompus à l’analyse, littéraire ou sociologique. Henri Godard, lumineux exégète de Céline - et de Giono -, parvint, devant un auditoire suspendu, à rendre compte des contradictions de l’homme sans évitements, soulignant son abominable antisémitisme, mais aussi la force exceptionnelle, inentamée, de son style. Ses « incroyables trouvailles », qui culminent selon lui dans Mort à crédit. Son dernier ouvrage, longue et passionnante biographie (éd. Seuil), dévoile encore des aspects inattendus de cet écrivain de génie, autodidacte pour l’essentiel, médecin obsédé par la matérialité du corps, cherchant parfois désespérément une mystique à laquelle il ne peut croire, trouvant l’élévation dans l’art et la danse, vivant toutes les sales aventures du siècle, de l’Afrique colonisée à l’Amérique taylorisée, des tranchées à la collaboration, de l’exil à la prison, la réclusion volontaire, jusqu’à ce qu’il adopte finalement un attirail de clochard déchu, de paria folklorique qui fut son dernier personnage. Henri Godard a conclu en disant qu’il allait laisser là
RENCONTRES 63 Céline, parce que tout avait été publié, et qu’être présenté parfois comme « Monsieur Céline » a quelque chose de lourd à assumer… Mais la question si dérangeante, qu’il pose en fait depuis qu’il travaille sur cette œuvre, reste ouverte, comme une plaie : le style incomparable de Céline, sa force si bouleversante, si exceptionnelle, a-t-elle à voir avec sa violence et sa haine ? Si elle y prend racine, et toute l’exégèse de Godard semble le dire, qu’attend-on de la littérature, dans le rapport intime qu’elle nous donne à un auteur, et dans ce quelle nous dit du monde ? …des autres … On retiendra également la passionnante intervention de Gisèle Sapiro sur la responsabilité de l’écrivain. Cette sociologue, directrice de recherches au CNRS spécialisée dans l’histoire de la littérature, s’est d’abord intéressée à La guerre des écrivains (c’est le titre de sa thèse), c’est-à-dire aux écrivains pendant l’Occupation. Invitée à Manosque pour parler de son nouvel essai La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale du XIX e au XXI e siècle (Seuil), elle a proposé une sorte d’« apéritif théorique » avant le débat conduit par Michel Abescat sur la liberté de l’écrivain. Évoquer en moins d’une heure, et clairement, les thèses de cet ouvrage volumineux (plus de 700 pages !), donner des exemples parlants, resituer nettement les notions d’auteur, de responsabilité pénale, ainsi que l’évolution de la figure de l’écrivain et de son rapport à l’éthique, du siècle des Lumières à nos jours, c’est ce qu’elle a fait brillamment. Tentons une sommaire synthèse ! Afin de montrer comment, née de Voltaire et des philosophes du XVIIIe, l’image de l’écrivain comme intellectuel critique s’est construite et imposée au XIX e siècle, Gisèle Sapiro s’est appuyée sur l’analyse de procès d’auteurs célèbres. Selon elle, le procès est en effet le « lieu stratégique de confrontation de valeurs » : là où les juges se référent à la morale et à la politique, accusant les écrivains d’attenter aux bonnes mœurs ou à l’intérêt national, les accusés défendent, eux, les notions de vérité et de beauté. Les procès de Flaubert et de Baudelaire, tous deux menés par le célèbre procureur Pinard, sont ainsi typiques de cette confrontation publique (et très populaire à l’époque) de la morale et de la littérature. Plus qu’au procès de Flaubert, c’est à celui du réalisme qu’on assiste. La sociologue a d’ailleurs rappelé que Pinard avait très bien perçu le caractère subversif de Madame Bovary, mieux que l’avocat du romancier ! Après les poursuites pour immoralité viennent celles pour « trahison » et « intelligence avec l’ennemi », suite à l’Affaire Dreyfus et à la Première Guerre Mondiale. De tels procès seront de nouveau instruits à la Libération ; en témoigne celui de Brasillach. C’est dans ce contexte que s’inscrira Sartre, figure emblématique de l’intellectuel engagé du XX e siècle et théoricien de la notion de responsabilité (et par là de liberté) de l’écrivain. Gisèle Sapiro a conclu son tour d’horizon en rappelant que depuis les années 1970, l’étoile de l’écrivain comme intellectuel de référence, compétent dans tous les domaines de la vie publique, a bien pâli, par faute sans doute des « erreurs » d’engagement de certains. À sa place brille désormais celle de l’expert, dans une société de l’image où la parole écrite a perdu de son poids. Une table ronde a suivi la conférence et permis de faire le point sur certaines formes actuelles d’entraves à la liberté d’expression des écrivains : judiciarisation de la société, durcissement et augmentation des attaques en diffamation, tendance à l’autocensure ; utilisation excessive de la notion de protection des mineurs... Paul Otchakovsky-Laurens (éditeur POL) a constaté que les choses n’avaient pas beaucoup changé depuis Pinard et que « les juges ne savent pas lire », puisqu’ils s’obstinent à confondre narrateur et auteur. Quant à Shumona Sinha, présente dans le public, elle a rappelé que son roman Assommons les pauvres (voir Zib’44) lui avait coûté son emploi, preuve s’il en fallait que la liberté littéraire se paie cher, même en France, même au XXI e siècle. …vers le spectacle Le soir, après les écrivains, ce sont des artistes, chanteurs et comédiens, qui donnent à entendre « leur » littérature au théâtre Jean le Bleu. Instantane pris aux Correspondances, Manosque 2011 Mad Imbert Anouk Aimée a lu Moravia, Olivia Ruiz a chanté ses poètes, et Bertrand Belin a commencé très fort (une irrésistible mise en dialogue de ses interrogations sur le concept de concert littéraire) et terminé rapidement, en laissant place à une performance désespérément phallocrate de Damien Schultz (gueuler des propos agressifs contre les femmes ne rend pas la misogynie poétique). Au centre de cette prestation des chansons, aux textes audibles, mais pas transcendants, sans ligne mélodique ni tempo, fondés sur des bribes, des délitements jolis, des ellipses, des presque rien, qui finissent hélas par l’atteindre souvent… On attendait beaucoup de la lecture de Laurent Poitrenaux et Marcial Di Fonzo Bo. Si l’on a retrouvé le premier toujours aussi subtil et habité dans le rôle du traducteur et poète Armel Guerne, on a été déçu par la présence monolithique du second en Cioran. De plus cet échange épistolaire autour des tracasseries du quotidien, des problèmes de traduction et de considérations amères sur la révolte des étudiants en 68 laisse transparaître une certaine misanthropie, un sectarisme réactionnaire du philosophe, auquel le public n’a pas adhéré. En revanche Claudine Galea et Jean-Marc Montera (également à Actoral, voir p.60) a mis en lumière un sens aiguisé de la lecture juste, et du dialogue de la musique et des mots, en un rappel de son premier contact avec la voix androgyne de Patti Smith à La Redonne en 1976, puis au concert à Paris le 26 mars 1978 (voir Zib’44). La guitare de Montera fait ressurgir des mélodies de la rockeuse, improvise, sample, bruite. La voix et l’instrument se fondent et se répondent avec les mots de Gloria ou de Horses en une belle évocation. Enfin le public fut enthousiasmé par la lecture de Dominique Reymond des lettres de Grisélidis Real, courtisane moderne engagée dans la lutte des prostituées dans les années 70 pour la reconnaissance du rôle social de leur activité. Dans un fourreau de soie rouge, auréolée de longs cheveux aux mêmes reflets, cette artiste discrète a su faire résonner des mots de vie et de passion. C’est la voix d’une mère soucieuse de l’éducation et du bien-être de ses enfants, d’une artiste - elle peignait -, d’une amoureuse qui a passionnément aimé un tunisien ivrogne et taulard. Panorama autobiographique de 1955 à 1993, avec ses réussites, ses moments de calme, ses enthousiasmes et ses abattements quand elle doit retourner à la prostitution pour payer son loyer et nourrir ses enfants. Des mots forts, des sentiments vrais, une réelle émotion. Un grand moment de ces Correspondances ! FRED ROBERT, AGNÈS FRESCHEL, CHRIS BOURGUE Les Correspondances de Manosque ont eu lieu du 21 au 25 septembre À lire également Diane Meur, Les villes de la plaine (Sabine Wespieser) Alexis Jenni, L’art français de la guerre (Gallimard) Dalibor Frioux, Brut (Seuil) Marie Darrieussecq, Clèves (P.O.L) Grisélidis Réal, Mémoires de l’inachevé (Verticales) Patrick Deville, Kampuchéa (Seuil, coll. Fictions & Cie) René Fregni, La fiancée des corbeaux (Gallimard) Emil Cioran & Armel Guerne, Lettres (1961-1978) (Gallimard) Christian Oster, Rouler (L’Olivier)



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