Zibeline n°42 juin 2011
Zibeline n°42 juin 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°42 de juin 2011

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 10,2 Mo

  • Dans ce numéro : théâtre... cap sur l'Égypte.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Comme l’an dernier Zibeline s’associe au Festival du livre de la Canebière (voir p71) et publie la nouvelle de Dominique Pion, lauréate du concours de la Bonne Nouvelle de la Canebière ouvert à des auteurs n’ayant jamais publié. Cette nouvelle a été écrite, en l’occurrence, en écho avec une photographie de Zineb Sedira. Retour aux sources Enfin ! Elle l’avait retrouvée. De la maison, il ne restait que la terrasse, surplombant la falaise où la mer bat sans fin les rochers. Certes, elle est en ruine. Le carrelage autrefois si chatoyant est terni, et par endroits complètement arraché. Pourtant, face à ce décor majestueux, le regard embrasse la mer à perte de vue, et elle retrouve son âme d’enfant quand, insouciante et heureuse, elle jouait avec ses sœurs et frères sous le regard attendri de sa grand-mère. Combien de fois, assise aux pieds de la vieille femme, elle demandait : - Mémé, raconte-moi quand tu étais jeune ! Alors, d’une voix douce et voilée, la vieille femme lui racontait son enfance, les jouets désuets qui la faisaient rire, la rencontre avec grand-père qu’elle n’a pas connu, mais dont la photo orne le buffet : avec ses grosses moustaches, il l’impressionnait. Et aussi la guerre avec son lot de souffrances. Elle était la dernière de la fratrie. Celle que l’on n’attendait pas. Le cadeau. Elle fut gâtée, choyée, aimée par toute la famille. Ses frères s’érigèrent en protecteurs - ils le sont toujours - ses sœurs furent ses mamans - cela n’a pas changé. Au fur et à mesure de sa déambulation, ses souvenirs affluent. Elle se revoit adolescente, échangeant son premier baiser, cachée dans un recoin de la terrasse, tremblant de peur d’être surprise. Fermant les yeux, elle retrouve le goût du plaisir défendu. Puis il y eut ce jour funeste où ils durent quitter leur terre. Elle se souvient de la force de ses mains agrippant le rebord de la terrasse quand son père l’arracha à son sanctuaire. POURQUOI ? Pourquoi devaient-ils partir ? Ils n’avaient rien fait. C’est vrai qu’elle n’allait plus au lycée à cause des attentats. Les volets de la maison étaient constamment fermés. Elle ne jouait plus sur la terrasse, même Mémé ne racontait plus d’histoires. On entendait le bruit des bombes, les rafales des mitraillettes. Pourtant, papa allait toujours travailler. Alors pourquoi partir ? - C’est la guerre dit papa. Sur le pont, elle regarde s’éloigner sa terre. Ses sanglots sont déchirants. Il lui semble que son cœur explose. Elle tombe à genoux. La tête entre les mains, elle pleure à en mourir. La main de sa grand-mère se pose sur sa tête « Chut ma douceur, ma lumière chut ». Entre ses bras, elle la berce. ARRIVÉE MARSEILLE. La ville est sale. Éclatée de soleil. Sur le quai, les bagages à leurs pieds, ils attendent de passer la douane. C’est long. Il fait chaud. Les relents lui donnent mal au cœur. Enfin ils peuvent partir. Direction un hôtel rue Thubaneau. Ils vont y rester deux mois, avec interdiction pour les filles de sortir seules. Elle ne comprend pas pourquoi. Elle les trouve belles les femmes avec leur maquillage. Septembre 62. Direction La Rose. Ils vont habiter dans un H.L.M. C’est un grand appartement avec toutes les commodités. C’est aussi la rentrée. Pour la première fois, mais non la dernière, elle entend le mot « pied-noir ». C’est une fille qui l’appelle comme ça. Là encore elle ne comprend pas pourquoi. Mes pieds sont propres. Et d’autres insultes. Que nous venons manger le pain des vrais Français, prendre leur travail. Que nous aurions dû rester dans notre pays. On se moquait de mon accent. De ma façon de parler. Sous prétexte que là-bas nous ne suivions pas le même programme j‘ai même dû redoubler ma troisième. C’était faux. Alors, j’ai mis les bouchées doubles. J’allais leur montrer que la « piednoir » était la meilleure. Ce fut une année solitaire. Je n’avais pas Zineb Sedira Framing-the-view III d’amies. Même les profs étaient différents avec moi. PUIS, LE TEMPS A PASSÉ. On m’oublia. Je me fis même deux amies. Après le bac, je choisis le droit. Je rêvais de la magistrature. Mes amies prirent le même chemin et nos parents nous trouvèrent une pension de famille à Aix-en-Provence. Ma première année fut studieuse. Je sortais peu. J’avais toujours la rage de réussir. Cet été-là, pour la première fois, je partis en vacances, seule avec mes deux amies. Quinze jours de randonnées dans les gorges du Verdon. Ma récompense. Ce fut en Décembre, que mon frère présenta à la famille son ami Antoine - ils avaient fait leur service militaire ensemble dans les chasseurs alpins. Il avait 27 ans, il était grand, brun, les cheveux coupés court… Ses yeux noisette paraissaient presque d’or dans son visage encore hâlé par le soleil de la montagne. Une bouche bien dessinée, le rire toujours au bord des lèvres. Je le trouvais séduisant et sympathique. Mes parents l’appréciaient. Nous avons commencé à sortir, cinéma, théâtre, bal, toujours accompagnés d‘un de mes frères. En août 1973, nous nous sommes mariés. À la rentrée, je n’ai pas repris mes études. Puis les enfants sont arrivés : quatre nous comblant de bonheur. Ma vie était bien remplie, pleine de vie et de joie. Avec bien sûr des moments difficiles, auxquels nous avons su tous les deux faire face. Les enfants grandirent sans difficulté. Et petit à petit prirent leur envol. Des petits-enfants sont venus, nous apportant tellement de joie. Pendant les vacances, la maison se remplissait de vie, de rires, de fête. En 2006, Antoine nous a quittés. Pour la première fois en 33 ans il me faisait de la peine. Malgré les enfants et les petits-enfants, j’éprouvais un grand vide. Et doucement, l’idée a germé. Je voulais, non je devais retourner chez moi, de l’autre côté de la Mé-
Zibeline publie également l’illustration de Sebastian Sarti, lauréat du Prix du Jury d’une valeur de 400 € attribué à une illustration de la nouvelle Yanvalou de l’auteur haïtien Lyonel Trouillot.. Aujourd’hui, je suis devenu comme la ville où je suis né. La ville où je suis né était un bord de mer composé de maisons droites et étroites soudées par des murs mitoyens. Les murs y avaient des oreilles. C’était une ville aveugle. On n’y cultivait pas le regard. Je suis devenu comme la ville où je suis né. S. SARTI diterranée. Je ressentais ce besoin comme une urgence. Les enfants essayèrent de m’en dissuader. Étrangement mes petits-enfants eux m’approuvaient, comprenant mon désir, et m’encourageaient. En juillet 2008, quarante-six ans après, je prenais le bateau me ramenant à Alger. Sur le pont, je voyais la ville blanche s’offrir à moi, étincelante de lumière. ALGER À peine est-elle débarquée que les souvenirs surgissent pêle-mêle comme un kaléidoscope créant une kyrielle d’images. La chaleur est étouffante et bénéfique. Instinctivement, elle retrouve la marche lente de sa mère se rendant au marché sous un soleil de plomb. Soleil qui rend la lumière si blanche. Elle ôte ses lunettes noires, buvant de tous ses yeux cette ville qui lui a tant manqué. Jamais elle n’a vraiment parlé à sa famille de sa vie ici. Juste quelques bribes. Comment leur raconter les odeurs des épices ? le parfum lourd des femmes ? de la mer ? Comment leur faire partager les soirées sur la terrasse avec les femmes, partageant mille secrets. Comment leur dire cette luminescence de l’air ? Comment leur raconter le premier plongeon dans cette mer si bleue, si chaude ? Comment leur faire sentir les nuits parfumées par le jasmin en fleur ? Comment expliquer cette tristesse qui parfois voilait son regard ? Comme un cheval elle s’ébroue, chassant ses pensées. Elle veut être seule, pour mieux se retrouver. Pour la première fois, depuis ces années passées loin de sa terre, elle savait qu’elle était en paix. Elle avait retrouvé son sanctuaire. DOMINIQUE PION



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