Zibeline n°37 janvier 2011
Zibeline n°37 janvier 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°37 de janvier 2011

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 7,0 Mo

  • Dans ce numéro : le partage des arts.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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72 HISTOIRE LE MASSACRE DES ITALIENS À AIGUES-MORTES Le travail de Gérard Noiriel est un projet historique global Le massacre des Italiens est le résultat d’un long travail dont on peut apprécier la démarche et le résultat. Quatre grandes parties se partagent l’ensemble : une société impossible… ; les usages sociaux du national ; la construction des innocences ; les enjeux de mémoire. Ce découpage correspond à ce que l’auteur appelle une socio-histoire. Le projet est global : il cherche à situer un événement dans un contexte à la fois local et national, à lier la micro-histoire qui guette les trajectoires individuelles, les relations internationales ou encore l’histoire économique. Le contexte En commençant par le drame, un véritable massacre, l’auteur pose le contexte Aigues-Mortais fait de transformations économiques, de l’essor de la vigne et du sel, de l’attraction de Français venus se faire embaucher pour échapper à la répression envers les vagabonds, surtout récidivistes, et au déclin des campagnes. Cette foule qui afflue ne plait pas aux locaux qui la regardent avec crainte et animosité. Viennent aussi des Italiens pour les travaux saisonniers. Contrainte économique et dynamiques individuelles se croisent. C’est dans cet agglomérat instable formant société, et largement tributaire de la Compagnie des Salins du Midi, que se déroule le massacre. La conclusion marquante de l’auteur tient dans cette remarque : « les trimards ont donc joué la scène du massacre devant un public acquis à leur cause. » L’identité nationale Dans la deuxième partie l’auteur montre que l’identité nationale a guidé les assassins. C’est le résultat de la nationalisation de la société française. Reprenant ses travaux sur la nationalité française (À quoi sert l’identité nationale, Agone, voir Zib’3), il nous montre comment la république a progressivement intégré les citoyens dans une communauté nationale. La III e République, fondée en 1870, réussit à faire participer tous les Français à la vie politique de la nation. Elle crée un nouvel espace public ouvert où la presse joue un rôle essentiel. À ce titre la rubrique des faits divers tienne un grand rôle dans la formation et la formulation des opinions. L‘État Aigues-Mortes, un moment d’histoire ressuscité intervient de façon croissante dans la société afin de renforcer les moyens d’action du pouvoir central. Enfin, il montre que l’identité nationale et l’immigration sont des inventions concomitantes et interdépendantes. Les vêpres marseillaises, le 17 juin 1881, sont un moment fondateur. L’État veille à la fois à quantifier et à définir les populations sur lesquels il étend son contrôle. Il faut encore ajouter que la crise économique met en exergue l’impasse sociale du régime. Les questions nationales ont bien eu un impact sur la tragédie des marais. L’enquête Dans la troisième partie, Gérard Noiriel reprend les éléments de l’enquête et le procès qui juge les faits. On peut voir, là encore, comment les représentants de la république ont fait coïncider leurs intérêts individuels et celui de l’État. On voit aussi la rivalité de la presse régionale, entre soi et avec les quotidiens nationaux. Surtout on voit s’affronter, par journalistes interposés, les opinions nationalistes et libérales qui dominent dans le pays. Cet ensemble explique que juges et jurés d’Angoulême se sont résolus à absoudre les criminels, comme ils se sont absous eux-mêmes, membre du peuple, de l’assassinat que leur communauté avait commis. Il ne faudrait pas oublier non plus combien la crise a tendu les relations entre la France et l’Italie, et fait comprendre qu’il fallait étouffer l’affaire pour éviter qu’une guerre éclate dans l’excitation nationaliste. La mémoire La dernière partie s’attarde sur la trace des éléments et sur la construction de la mémoire que l’on garde. Il montre les éléments qui ont fait pression pour que le massacre disparaisse dans l’oubli au profit des traditions et du caractère du lieu. C’est aussi l’occasion d’étudier les billets de transmission du souvenir : ni la communauté italienne, ni la communauté aigues-mortaise n’avaient intérêt à transmettre cette mémoire ensanglantée. Au-delà des événements, le livre de Noiriel analyse la façon dont les élites républicaines ont réussi à imposer la référence nationale à tous les acteurs de la cité française. C’est une leçon sur la construction intellectuelle des élites qui guident l’action de ceux qui, pour être reconnus, agissent au nom de justifications qu’ils ne maîtrisent pas. C’est enfin une histoire novatrice, pertinente, critique et engagée dans une volonté citoyenne d’offrir au public les moyens de sa propre mémoire. RENÉ DIAZ r CiErard Noiriel Lc massacre des ltalictis.44u, AL.-Ira 17 2111 I Pi Le massacre des Italiens Aigues-Mortes, 17 août 1893 Gérard Noiriel Fayard, 20 euros Représentations À partir du travail de Noiriel, deux versions de l’événement tragique montrent comment un travail historien peut permettre une compréhension multiforme d’un moment historique Aigues-Mortes, lecture Le collectif Manifeste rien proposait, le 17 déc à la Criée, une lecture du Massacre des Italiens. Une guide, employée des Salins, nous conviait à embarquer dans un petit train pour un tour du propriétaire. Mais voilà, lassée de débiter le même discours exotique sur la Camargue, elle se laissait aller, gagnée par le remords et l’horreur du passé, à nous narrer le côté obscur des marais. La chasse à l’homme, le kroumir, le sang qui ruisselle, tout réapparaissait. Avec un accent de cagole elle interpellait le public, le prenait à témoin pour mieux l’intégrer à son récit. Elle raconta le travail de forçat qui consiste à hisser les brouettes de sel sur les camelles, les tas. Elle cita le marquis de Vogüe et sa description des Ardéchois, ces paysans cévenols, lourds au physique comme à l’intellect. Elle expliqua ce qu’étaient les trimards, les SDF de l’époque, errant à la recherche d’un emploi, tentant d’échapper à la police et à la loi de 1885 qui les envoie, récidivistes, à Cayenne. Elle en chanta même leur complainte. D’allers en retours, elle parvint à ces jours affreux du mois d’août 93. D’un côté les Aigues-Mortais, communauté plus ou moins solidaire, de l’autre trimards et immigrés. Le conflit eut lieu entre les seconds sur le chantier. L’étincelle ? Les Italiens reprochaient aux trimards de ralentir la cadence et de leur faire perdre de l’argent. Les choses dégénèrent avec un geste fort : un Italien trempe sa chemise pleine de sel dans le baquet d’eau potable des trimards. La mécanique s’enclenche, un coup de couteau est porté dans la fesse
HISTOIRE73 d’un Français, et l’on court vers le drame. Citant les articles de journaux de l’époque, notre guide nous conduit au cœur des événements. Juge, émeute, appel nationaliste, le drame se noue. Chacun prend sa part dans l’assaut ou le meurtre : de la boulangère au bourgeois. Les Aigues-Mortais, jamais solidaires des trimards, montent leur propre expédition : « la chasse à l’ours est ouverte » proclame le tambour de ville ! C’est l’occasion d’insister sur un personnage, Philippe Buffart, auto-baptisé « Kroumir », un peuple massacré en Tunisie par les armées coloniales. C’est l’assassin, celui qui revendique ce rôle lors du procès. Procès inique, procès surréaliste où les morts n’auront pas de bourreau car personne n’est coupable : ni les trimards, ni les Aigues-Mortais, ni les élites, ni les responsables politiques. Cette promenade dans les marais a su faire revivre un drame violent avec truculence, humour et gravité. Belle performance de la comédienne Virginie Aimone, même si l’usage d’un accent appuyé rendait confuse la narration et nuisait à la prise de distance afin de parler des événements. Quant au texte écrit par Noiriel, il donne une version populaire de l’affaire, éclairage bienvenu et original. r Sur l’estrade Noiriel, les représentants du collectif Manifeste rien et de l’association DAJA. En face, les spectateurs auxquels s’était ajoutée une classe d’élèves. L’exercice était simple : les uns expliquaient leurs buts et leurs motivations ; les autres leurs sentiments, critiques ou louangeurs. L’auteur précisa qu’il s’agissait du plus grand massacre d’immigrés de l’histoire française : un pogrom (un massacre d’une minorité par une majorité) sans équivalent. Il évoqua le travail pionnier d’Enzo Barnaba, « le sang des marais », puis insista sur sa volonté de toucher un public large, autre qu’universitaire, par l’intermédiaire du théâtre. Jérémy Beschon évoqua le travail du collectif Manifeste rien et sa volonté, au travers de lectures spectacles, de mettre notamment en scène des ouvrages scientifiques. Il évoqua ensuite les représentations du spectacle à Montpellier, qui suscitèrent un débat houleux face à certains descendants des protagonistes de l’affaire. Une intervention de la salle permit d’insister sur le lien revendiqué entre spectacle vivant, débat civique et La théâtralisation en débat D information historique. Le fondement : comment traduire en langage théâtral un discours scientifique. Martine Derrier expliqua la démarche de l’association DAJA (Des Acteurs culturels Jusqu’aux chercheurs et aux Artistes) : relier les problèmes de la cité et le milieu culturel pour permettre une large diffusion dans la société. Noiriel précisa que l’auteur dispose d’une certaine latitude : il peut imaginer les pièces manquantes d’une histoire à condition que cela soit plausible et sans anachronisme. De la sorte, il peut construire un récit attrayant et sujet à débats pour un large public. On l’aura compris, c’est bien d’une vision civique du théâtre qu’il s’agit. Les précisions données par la suite illustrèrent ce dialogue constructif et instructif où les spectateurs, découvrant les ressorts de la mise en scène, accèdent, en même temps, aux éléments de la recherche historique. C’est aussi, en l’espèce, un moyen de construire l’histoire de l’immigration alors qu’elle brille par son absence dans les écoles… r Sale Août, une fiction ? m La pièce mise en scène par Valletti a pour cadre la maison de M. Fournier (le Granier de la véritable histoire), un protagoniste essentiel de l’affaire. Elle a l’allure d’un drame bourgeois où il est question de l’avenir des enfants et de celui des affaires. Nos protagonistes se réunissent dans une vaste pièce où, à la façon de Tchekhov, le monde extérieur vient faire retentir son bruit pendant que se confrontent les personnages. Un professeur d’histoire tente de faire entrer dans la tête de la fille du directeur de la Compagnie des Salins du Midi quelques événements décisifs de l’histoire de notre civilisation. Un ingénieur rêve de progrès et de productivité. Un peintre cherche à faire surgir l’émotion, tandis qu’une apprentie chanteuse tente de découvrir sa voie. Dans la famille Granier, oncle et neveu s’accordent et se désaccordent sur la situation sociale tandis que la sœur, et mère, concilie les contraires. Enfin, l’employé, italien comme il se doit, sert. Tous ces personnages mis en scène vont jouer leur vrai rôle, tel que l’on peut le connaître au travers des témoignages. Ils vont faire partager la situation à travers une vision bourgeoise des événements, où la dynamique individuelle fait écho aux événements sanglants qui se déroulent. Caricature ? non pas ! Plutôt une retranscription libre des contradictions d’un groupe social affronté à un événement qui les dépasse : on nous rappelle la lecture distordue du fait divers qui provoque la curée sur l’immigré transalpin ; le refus de servir de refuge, dans une irresponsabilité qui exonère et justifie ; la mise à distance propice à l’analyse du drame, comme les variations sur le hareng-saur, facéties qui décalent les personnages. Plus personnel chez l’auteur/metteur en scène, cette ode à la ville-phare, Paris, et son horizon onirique vu de la « province » : la mère, ancienne comédienne, propose de retrouver un théâtre citoyen, éducatif et critique. Serge Valletti a conduit son projet dans un cadre contraignant : un drame historique. Son parti pris, la vision de la bourgeoisie, participe à la bonne compréhension de l’événement. R.D. Lucie Laurent Sale Août de Serge Valletti mise en scène Patrick Pineau (voir Zib’36), a été joué à Sète, Gap, Marseille (la Criée) Il sera joué à La Colonne, Miramas le 26 janv 04 90 58 37 86 www.scenesetcinés.fr au CNCDC, Châteauvallon le 28 janv 04 94 22 02 02 www.chateauvallon.com



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