Zibeline n°37 janvier 2011
Zibeline n°37 janvier 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°37 de janvier 2011

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 7,0 Mo

  • Dans ce numéro : le partage des arts.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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70 PHILOSOPHIE L’ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE Pour qui la philo ? « On nous dit qu’il ne saurait y avoir de philosophie sans conceptualisation, chose impossible pour des enfants. Nous répondons à cette objection qu’il ne s’agit évidemment pas pour nous de faire des cours de philo à des élèves de primaire mais d’induire chez eux une démarche réflexive sur des thèmes touchant l’existence. » Michel Tozzi Continuons le combat… Le titre du joli film sorti il y a deux mois, Ce n’est qu’un début, fait explicitement référence à un slogan de 68. Il suppose que l’enseignement de la philosophie hors de ses cadres institutionnels, pour que les enfants de toutes les couleurs pensent ensemble, est un combat politique. C’est l’histoire sur deux ans d’un atelier philosophie animé par leur maîtresse à des enfants de maternelle deuxième année jusqu’à leur troisième année. Certes il n’est pas spectaculaire puisqu’il s’agit d’être honnête quant au temps de l’apprentissage, des hésitations, des échecs. Mais la réussite est entièrement visible et nous réinterroge sur l’acte de philosopher, et plus généralement sur l’École, la République et ses gâchis. Car de la naissance à la maternelle on est presque tous Ce n'est qu'un debut de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier égaux : les différences de capital culturel, d’éducation et de ségrégation sont moins visibles ; dans cette classe, comme il en existe parfois (rarement ?) en France, les petits Français sont tous mélangés : Africains, Arabes, Asiatique, Européens. On n’y voit pas encore l’effet du massacre de notre société de ghettos : des quartiers, des écoles, collèges et lycées où il n’y a que des Africains, des Magrébins…et d’autres que des blancs. Le premier miracle de ce film est dans cette diversité joyeuse, qui donne un sens aux mots république, fraternité, égalité… et quant à la liberté c’est tout l’objet de cet atelier philo dès quatre ans. Et c’est l’autre miracle ; voir des enfants réfléchir à ce que les mots « réfléchir » et « penser » peuvent dire, les entendre parler de la mort, l’amour, l’intelligence de maman qui ne met pas le Nutella au frigo… et se répliquer entre eux, tout enfant des cités de quatre ans qu’ils soient : « je ne suis pas d’accord avec toi Abderrahmen… » À voir ; pour comprendre comment on naît homme et pourquoi un système ignoble nous discrimine par couleur, race et fortune. RÉGIS VLACHOS Ce n’est qu’un début, film de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier, distribution Le Pacte De l’enseignement Luc Chatel, ministre de l’Éducation nationale, annonçait il y a quelques semaines l’extension de l’enseignement de la philo aux classes de secondes. Ce qui déclencha chez les profs un immense éclat de rire… La réponse à cette proposition fut formelle et triviale, mais néanmoins fondamentale : on supprime cette année 16 000 postes de plus dans l’enseignement et on débloquerait des milliers d’heures ? Vu les méthodes de recrutement dans l’Éducation Nationale, il faudrait demander si mon grand-père a un peu de temps en ce moment ou si ma voisine étudiante veut se faire un peu d’argent de poche… Plus pédagogiquement, il y a paradoxalement chez les profs de philo un courant de résistance à l’enseignement précoce de la philosophie. Leur débat a trouvé un large écho en décembre dans les colonnes du Monde, dont vous pouvez retrouver le détail sur le site de l’ACI- REPh (Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la Philosophie). Un courant, assez majoritaire chez les enseignants de la matière, revendique une forme très assumée d’extraterritorialité scolaire de la philosophie : la pensée ne serait possible que sur la base d’un savoir déjà acquis sur lesquels il s’agit de faire preuve de réflexivité : difficile de penser la liberté sans connaissance des formes historiques élémentaires de résistance, d’indépendance et de révolutions par exemple. Par ailleurs, l’apprenti philosophe devrait faire preuve de maturité, qui est la base du philosopher. Pour ces deux raisons, la philosophie, au plus tôt, c’est en terminale et pas avant. Transmettre Une troisième raison, moins avouable, réside dans la conservation du privilège de cet état d’apesanteur scolaire, qui consiste à postuler que le professeur de philosophie n’est pas un enseignant comme les autres. Parce qu’on n’apprendrait pas à penser comme on enseigne un cours qu’il faut étudier. Si la philosophie était une matière comme les autres il faudrait que ses professeurs se mettent de la philosophie… à la didactique, problématisation de l’acquisition des connaissances. Ce qui est loin d’être le cas. Un bon professeur de philosophie reste un érudit, un dialecticien, un spécialiste de Platon, Kant ou Descartes. Et c’est l’image qu’il faut préserver. Un bon professeur de philosophie lit, mais ne s’abaisse pas aux conditions de possibilités pédagogiques de transmission scolaire. Il parle, les élèves suivent, ou pas. La philosophie s’enseigne sur la base d’un implicite universitaire qui se répercute dans le seul outil d’évaluation revendiqué : la dissertation. Comme il n’y a pas de règles pour la pensée, hors de question qu’il y ait une méthode pour la dissertation : aux élèves de se débrouiller. Or on sait que la préservation de l’implicite, sociologiquement, est une condition de conservation par une élite de ses privilèges. Si la philosophie devait s’enseigner plus tôt elle devrait rendre des comptes scolaires, et montrer ses titres de possibilités pédagogiques. Elle devrait déjà clarifier ce qu’elle attend concrètement des élèves de terminales par-delà « une pensée instruite et argumentée ». Or l’élève qui récite son cours dans une dissertation se verra sanctionné alors même qu’on lui demande de l’apprendre. Les correcteurs attendent des copies intelligentes et valorisent ce qui ne s’apprend pas, donc, sans le vouloir, le capital culturel transmis implicitement dans les milieux intellectuellement favorisés. L’enseignement de la philosophie est révélateur, plus qu’un autre, des inégalités scolaires qui reflètent les inégalités sociales. Il est immobile depuis ses origines scolaires il y a deux cents ans, et repose sur le cours magistral et la dissertation. Difficile dans ces conditions de l’étendre hors de la terminale, où il rencontre d’ailleurs de plus en plus de difficultés. Pour sauver la philosophie, une autre philosophie est possible ! (voir les multiples pistes stimulantes de Michel Tozzi et de l’ACIREPh). R.V. www.acireph.org
.. L’ÉCRITURE SCIENCES ET TECHNIQUES 71 Écritures = Techniques scientifiques L’écriture sumérienne est la première forme scripturale attestée dont les traces remontent à 3500 ans environ avant notre ère. Les historiens s’accordent à dire que c’est l’apparition de cette propriété « scripturale » spécifique de l’humanité qui marque la transition entre ce que l’on appelle la préhistoire et l’histoire. Car l’histoire en tant que discipline n’est autre que la recherche des « tracés du temps » afin de les décrire, les réécrire. L’écriture apparaît alors comme cette volonté humaine de vaincre l’inéluctable volatilité du monde par sa fixation imaginaire dans ce qui résiste aux pratiques humaines : la pierre, la terre cuite. À l’aube, l’écrit économique La découverte en 1994 de la grotte « Chauvet » en Ardèche et les recherches effectuées par le CNRS sur la datation de ses représentations pariétales, même si l’on conteste désormais qu’elles remontent à 30 000 ans, n’en ont pas moins de 15 à 20 000 ans. Ces dessins-mémoires écrivent symboliquement l’activité, les pratiques humaines et, en fixant le « fait de chasse », participent à leur divinisation par leur persistance même. L’action économique de chasse se transcrit dans un dessin du pouvoir magique du fait ou trophée de chasse. L’écriture sumérienne, plus « récente », repose quant à elle sur le fait économique d’échange. Elle résulterait de transactions entre contrées éloignées nécessitant la mise en place de contrats. Ces contrats étaient des boules creuses de glaise enfermant des calculi, des petites formes en argile symbolisant des nombres sous trois aspects : des sphères, des cônes ou des cylindres. Ainsi, au terme du contrat on cassait les bourses et on dénombrait par identification la quantité de calculi et son correspondant matériel, à savoir, vaches, cochons (plutôt moutons), couvée. Il s’agissait donc bien d’un processus premier de représentation conceptuelle écriture-lecture. Le geste écrit L’acquisition par l’humanité de l’écriture phonographique*, associée aux langues, est un facteur prépondérant dans le développement de la complexité des pratiques et leur conceptualisation. Car entre le mot écrit « mammouth » et le dessin pariétal de cet animal (écriture idéographique) il y a un univers conceptuel : le dessin ressemble à sa forme, notre écriture transcrit en un code phonographique complexe les sons du mot qu’on lui a oralement associé (plus quelques r/. {,r, _\e. r\- {/Ux2§..'if PE ` : /g -/\r2 < 4b. Ç (}. I @\, z Contrat archaique sumerien concernant la vente d'un champ et d'une maison. Shuruppak, vers 2600 av. J.-C., inscription pre-cuneiforme Marie-Lan Nguyen ! codes orthographiques qui rappellent généralement l’origine du mot, ici le « th » importé de l’anglais, et sa famille, ici les 2 m de mammifère). Cependant ces deux niveaux de représentation renvoient au même « référent » : un truc qui ressemble à un éléphant penché vers l’arrière avec plein de poils et deux grosses dents qui sortent. Le concept « mammouth » lu dans les deux écritures (phonographique ou idéographique) dépend de toute façon du référentiel pratique du lecteur… autrement nommé son niveau culturel. En fait les écritures, avant de prendre le statut universel qu’elles ont aujourd’hui, se sont essentiellement fondées sur la nécessité de transmission d’un savoir et particulièrement d’un savoir-faire. Le schéma idéographique accompagné de son commentaire phonographique est absolument essentiel dans la transmission des connaissances et leur structuration. Depuis les écrits de la syntaxe de Ptolémée (II e siècle) jusqu’aux articles académiques actuels de Nature, en passant par l’Encyclopédie de Diderot/D’Alembert, la somme des pratiques humaines se stocke, se mémorise, se transmet par cette transition qu’est le geste d’écriturelecture. Geste qui permet de restituer tout ce que la pratique humaine recèle de gestes techniques. En cela l’écriture constitue bien le geste conceptuel universel du geste technique. Quelle que soit d’ailleurs la forme d’écriture, elle nécessite impérativement un support matériel pratique (argile, papier, tableau, parchemin, semi-conducteurs…), un outil scriptural (calame, stylo, pinceau, clavier) et un code logique de compréhension, une convention scripturale. ç\`/$ frl.y Décrit la technique Aujourd’hui, de notice de portable en « surfing » sur l’inter pas très net, nul doute qu’écrire et lire est aussi vital aux humains que respirer. L’avènement du multimédia a ouvert les codes cryptés de l’écrit scientifique à un plus grand nombre de praticiens. Toute forme de pratique scientifique a toujours développé son écriture spécifique. L’apparition de l’idéographie mathématique est étonnement tardive puisqu’elle ne se développe qu’après le début du XVI e siècle avec Robert Recorde qui « invente » l’identité et son « = ». Jusque là les démonstrations mathématiques se faisaient couramment en latin avec des schémas et des explications littérales. Les formules alchimiques aux signes cabalistiques consignées en grimoires ouvrent la voie à la pratique chimique et à une idéographie spécifique qui mêle lettres et « traits », symbolisant respectivement éléments et liaisons chimiques. La physique développe suivant ses disciplines une idéographie spécifique et utilise largement la représentation mathématique pour développer ses propres concepts. La biologie descriptive (anatomie, zoologie…) avait développé ses propres formes idéographiques dans la schématisation. La convergence des disciplines comme biologie, biochimie, chimie organique, bio-physique, etc. conduit à la multiplication des « entrées » idéographiques, à leur mélange, leur rationalisation. Puis l’avènement de la « modélisation » par l’informatique révolutionne la fin du XX e siècle. L’écriture et le dessin « 3D » modifient fondamentalement les représentations de l’univers et des pratiques scientifiques. La liaison chimique traditionnelle s’estompe peu à peu pour une description spatiale des molécules basée sur les théories mathématiques de la mécanique quantique. Le stockage de l’écrit se fait sur des « clés USB », des « disques durs » internes ou externes. Les grimoires puis les cahiers de laboratoire sont supplantés par les RAM (random access memories), les lignes s’écrivent en Gigabits, les schémas se mettent à se mouvoir en trois dimensions. L’écriture du monde change, le monde change et notre entendement aussi avec… nos aliénations. YVES BERCHADSKY * Rien à voir avec le machin à manivelle et pavillon, l’écriture phonographique est un mode scriptural basé sur la correspondance entre signe graphique et phonème, notre écriture par exemple.



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