Zibeline n°36 décembre 2010
Zibeline n°36 décembre 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°36 de décembre 2010

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 8,8 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... entreprises et culture.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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64 LIVRES LITTÉRATURE Incitation au voyage Pour commencer, plus de 100 pages de photos noir et blanc sans titres (ceux-ci sont précisés à la fin de l’ouvrage). Des vues d’ensemble ou de détails, insolites, poétiques. Peu de repères connus, on est loin des guides touristiques habituels et de leur polychromie agressive. Loin aussi des itinéraires obligés. Car d’Istanbul, qu’elle connaît bien, Catherine Izzo a voulu donner sa vision, intime et vagabonde. Après l’album photographique, ces Carnets curieux retracent donc une série de promenades, tout en sensations et impressions, témoignages subtils de l’« état singulier » de la narratrice dans cette ville où elle « vient et revient encore », où elle reste étrangère et pourtant se sent chez elle. Florilège d’errances volontaires dans une cité dont elle consigne mutations et invariants, se perdant à loisir hors des sentiers battus, à la recherche du pouls profond de cette ville insaisissable. Rien à voir donc avec un quelconque « Istanbul en x jours » ; il s’agit plutôt d’inviter le lecteur-voyageur à découvrir la capitale culturelle turque autrement, d’en souligner la complexité et de relativiser certaines images, celle de l’islamisation de la Turquie par exemple. Catherine Izzo rend ainsi hommage à la ville et à ses habitants, amis ou inconnus, dont elle vante « l’accueil fabuleux » et l’esprit ouvert. « Quelques clefs sur la Turquie » et un glossaire complètent cet élégant carnet de carton gris, qu’on pourra aisément glisser dans son bagage. Ou juste lire, pour rêver… FRED ROBERT Istanbul, carnets curieux Catherine Izzo Éd. du Bec en l’air, 32 euros Rencontrer Zouc Noir, c’est noir Noir Toscan porte bien son nom tant ce roman pastoral laisse peu de place au camaïeu. Ni gris anthracite ni ciel nuageux, c’est du pur charbon. Dans le village d’Accona, en Toscane, rien n’est plus pareil depuis l’exode des « travailleurs de la terre » ; alors quand l’homme venu du Sud s’installe dans la ferme de Rofanello, c’est un étranger qui occupe la terre, pas un Italien. Maçon de surcroît, pas paysan ! Son surnom est vite trouvé : ce sera Noir ! Désertion des campagnes, rejet de l’autre, solitude, sur cette trame Anna Luisa Pignatelli tisse une ode à la nature aux accents lyriques car Noir, seul depuis la mort de sa femme et la fuite de son fils, en butte à l’hostilité du village, n’a de bonheur qu’avec la Nature. Et l’auteure d’envelopper d’une infinie douceur chacun de ses gestes en symbiose avec les animaux et la forêt et de noircir les sentiments des hommes. A contrario de l’imbécillité du braconnier - son pire ennemi -, de la misanthropie de Noir, de la rugosité de son tempérament, elle puise dans le vocabulaire religieux pour évoquer son « territoire béni » : c’est dans Quel est votre héros favori ? La collection Figures libres de L’Olivier propose à des auteurs d’y répondre, et Maryline Desbiolles s’est exercée à l’exercice. Cela donne Une femme drôle, un drôle de livre consacré à Zouc. Mené de l’arrière-scène jusqu’au rideau final en une succession de brefs chapitres, comme pourraient s’enchaîner les sketches d’un nouveau spectacle de l’étrange Suissesse, si celle-ci faisait encore de la scène, ce texte atypique n’a rien d’une monographie (pour cela, Internet suffit). Non, il s’agit plutôt pour Desbiolles de débusquer, au fil des pages, l’identité profonde de cette femme, partant souvent de ce qu’elle n’est pas et accrochant au passage des bribes d’elle, voix, accent, allure, jusqu’aux lettres de son nom ! Tout ce qui fait qu’elle « prend tout de Zouc », qu’elle « gobe toutes les énormités de Zouc proférées par son gros corps massif », depuis que, dans les années 70, elle s’est laissée, une fois pour toutes, envahir par elle. Un portrait sensible prend alors forme, touche après touche, jusqu’à l’étonnant tableau final, tandis qu’émergent avec lui les souvenirs d’enfance de l’écrivaine, comme des fils tendus entre les deux femmes. Car entre Zouc qui « a perdu sa langue, sa langue d’usage, du bon usage » et Maryline Desbiolles qui a rapidement compris que « la connaissance de la langue ne sert à rien, que rien est [sa] vocation », il ne pouvait y avoir que connivence. Même si elles ne se sont jamais rencontrées en vrai… F.R. Une femme drôle Maryline Desbiolles Éd. de L’Olivier, 11 euros cette dualité systématique entre la lumière divine de la nature contre la force du mal chez l’homme que s’équilibre ce court roman, quitte à chuter. Car la malédiction tombera sur Rofanello et Noir connaîtra l’enfer : une louve (miroir de lui-même victime de la haine des paysans) fera son apparition, bientôt traquée par la population… Écrit avec une plume mordante Noir Toscan souffre de cette posture manichéenne qui fait de Noir l’unique sauveur de la bête, figure héroïque du bien contre le diable. Tout est décidément trop noir et blanc. M.G.-G. Noir toscan Anna Luisa Pignatelli Traduit de l’italien par Alain Adaken Éd. La Différence, Coll. Littérature étrangère, 14 euros L’ouvrage a reçu le Prix des lecteurs du Var présidé par l’écrivain Elias Khoury à la Fête du livre de Toulon les 19, 20 et 21 nov ISTANBUL CARNETS CURIEUX l'I{ ; y.i7Flli NOIR TOSCAN,. Li OIFLVIRLNCC
LIVRES 65 Plate amertume Un prix Nobel de littérature peut-il parfois écrire mal ? pas très mal mais normalement mal ? Pour répondre semble-t-il à cette angoissante question Actes Sud vient de publier un court roman de Naguib Mahfouz, Karnak Café, écrit en 1971, dont l’adaptation cinématographique, portée par de grandes stars nationales avait en son temps fait du bruit (succès public, interdiction à la télévision). Le Caire, le milieu des années 60 et le café, lieu de prédilection de l’auteur et du narrateur, caisse de résonance de toutes les rumeurs du monde ; une tenancière un peu défraîchie mais bien gironde et pour cause : la diva des danseuses du ventre à l’ancienne, femme de l’art et de tête ; va pour un premier chapitre qui porte son nom ; le parfum de ses amours constitue la matrice du récit, déroulant les événements quotidiens commentés par les habitués dont la disparition sporadique et régulière va constituer le cœur des trois chapitres suivants tout aussi éponymes (Ismaïl, Zaynab et Khalid le méchant). Arménie mon amour Nos terres d’enfance, L’Arménie des souvenirs est né à Bolis (Constantinopolis) et pensé comme un voyage littéraire, un retour aux racines pour « revisiter à travers des œuvres mémorielles ou artistiques, à travers des récits de fiction, les terres d’enfance arménienne ». Le liminaire rappelle quelques dates clef de l’histoire du peuple Arménien afin de mieux éclairer les textes des 43 auteurs qui ont nourri leur œuvre de souvenirs d’enfance ; 43 extraits de textes écrits en mémoire de pays vécus ou de pays rêvés… L’anthologie gommant volontairement le temps et l’espace, on vagabonde au gré des pages dans cette littérature de l’exil où le nomadisme fut subi et l’errance involontaire ; où la langue maternelle fut parfois oubliée au profit de la langue instrumentale. L’enfance de Nina Berberova baignée dans les cultures arménienne et russe, les excursions familiales de Zabel Essayan, la protection heureuse du père de Nicolas Sarian dans la chambre noire (instants lumineux…), la douceur de jours sucrés comme un baklava pour Chronique des années sensibles - l’Égypte n’en est sûrement pas sortie - et même terribles : où sont ces étudiants bavards mais loyaux ? enfermés, torturés, violés comme Frères Musulmans ou Communistes qu’ils ne sont pas… La narration ne manque pas de contenu et aurait mérité un traitement moins démonstratif ; les dialogues restent convenus et les personnages parlent sagement. La désillusion et l’amertume de Naguib Mahfouz sont d’une universelle justesse, pas son écriture plate, parfois naïve et pesante, dont certaines formules (la dernière ? « pour que renaissent la pureté et l’innocence ») laissent franchement rêveur. MARIE-JO DHÔ Karnak Café Naguib Mahfouz Traduit de l’arabe par France Meyer Éd. Actes Sud, 16 euros Vahan Totovents, l’effroyable désespoir de Léon Surmelian de retour dans sa maison désertée… L’Arménie des souvenirs est complexe ! Et les écrivains sont uniques : ceux qui furent en quête d’intégration absolue, dans le déni des origines, ceux qui rejetèrent leur pays d’adoption, qui s’enfermèrent dans leurs souvenirs jusqu’à devenir mutiques, ceux encore qui revendiquèrent « une irréductible singularité ». Happé par cette littérature rémanente qui dit les réalités vécues comme les vérités fantasmatiques, une seule envie : s’engouffrer chez un libraire pour entamer une longue conversation avec les 43 auteurs. MARIE GODFRIN-GUIDICELLI Nos terres d’enfance, L’Arménie des souvenirs Anahide Ter Minassian, sous la direction de Houri Varjabédian Extraits accompagnés de notices biographiques Éd. Parenthèses, Coll. Diasporales/littérature, 25 euros L’alphabet du siècle, de O à Z La Dorothy du Magicien d’Oz, comme Alice ou Blanche Neige, sont des figures ripolinées pour enfants sages, ayant basculé dans des mondes d’une inquiétante étrangeté, grimaçants et sombres autant que criards et sirupeux, selon les versions qu’on en propose. Claro pousse à l’extrême cette ambivalence, dans une fresque atypique qui retrace la première moitié du 20 e siècle. Franz Baum, inventeur allumé du Magicien d’Oz, extirpe la jeune Dorothy de son Kansas, pour la propulser dans la féérie mièvre du pays d’Oz. Mais Dorothy resurgit dans le réel en infirmière, puis en ouvrière camée au radium, avec ses compagnons de route : le bûcheron de fer blanc et l’épouvantail sont des rescapés de guerre, l’un privé de corps et reconstitué en homme-machine, l’autre privé de mémoire, parfaits pour l’invention du travail mécanisé ; les jumeaux nains Avram et Eizik se produisent dans des cirques ; Elfeba, la sorcière de l’ouest est une fille à papa épileptique et aviatrice virtuose. On suit ces incarnations tragicomiques et improbables, égarées dans les inventions du siècle tout aussi incroyables et terrifiantes quoique bien réelles, des tranchées aux asiles psychiatriques des deux guerres, de l’exploitation du radium aux essais atomiques, de la montée des totalitarismes à la grande dépression, des tentations eugénistes à l’essor de l’industrie cinématographique. Variation troublante de l’intertextualité, ici la circulation de l’imaginaire au réel, des références littéraires aux adaptations cinématographiques, fait la matière et la matrice de l’histoire racontée, et du cheminement erratique de ses personnages. Parfois asphyxiant par l’ambition « cannibale » de son propos, comme par sa prose foisonnante, ce roman-tornade tient l’équilibre entre une stylisation léchée et des éclats de violence tragique ou de farce délirante, et nous entraîne, comme Dorothy, dans l’œil du cyclone : on ne peut en ressortir tout à fait indemne ! AUDE FANLO NAGUIB MAHrou2 Karnak Café Anahide Ter Minassian et Houri Varjabédian étaient les invitées de la librairie Maupetit le 20 nov (voir p 69) CosmoZ Claro Éd. Actes Sud, 22,80 euros



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