Zibeline n°31 juillet 2010
Zibeline n°31 juillet 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°31 de juillet 2010

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... centralisme, socialisme et culture.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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78 FÊTE DU LIVRE DE LA CANEBIÈRE Halicarnasse Les cheveux au vent, comme une nappe sur une corde à linge, A. s’assoit sur une pierre blanche, peu confortable. De minuscules galets crissent sous ses semelles de caoutchouc épaisses. Les pans plissés de sa jupe découvrent des jambes solides. Elle arrache un brin d’herbe, le coupe et le recoupe en morceaux sans y prêter attention. Elle se sent masculine face à ces moutons éphémères. Elle pourrait être capitaine, pêcheur, marin pompier, fendre la mer avec la coque de son bateau. Elle vient là parce qu’elle aime aller au bout du monde sans prendre la barre. Le cœur à domicile, rabougri. Le corps au vent frais, franc, fouetté par le sel. Une baguette encore tiède sur la banquette arrière entourée d’une fine feuille légère et bariolée. Deux extrémités de ce petit bout de papier ont été enroulées par la boulangère. Il tient bien. Il est bientôt 11h15. Elle va devoir se lever, mettre la clé dans le contact, freiner au feu rouge, redémarrer, faire un créneau, sourire face au visage de l’enfant qui attend tout, mettre la clé dans la serrure, mettre de l’huile dans la poêle, faire cuire, servir, laver, rincer, sécher, remettre la clé dans la serrure, remettre la clé dans le contact, sourire à nouveau face au visage de l’enfant, l’embrasser, l’encourager, remonter, repartir, refreiner, revenir, re, re, re... Ce sera fait, mécanique implacable. Un coup de balai dans le salon, un chariot dans un supermarché, récupérer l’enfant, lui poser des questions, lui parler, l’aider, le laver, accueillir l’homme, lui poser des questions, lui parler, l’aider, les faire manger, manger soi-même sans grand appétit. A. traverse les ans, les temps, les âges. Pas trop tard, le soir, elle se glisse dans les draps qui ne sont pas les siens. Ils sont à eux, à nous. Elle pose mais ne se repose jamais. Elle s’épile, se parfume, se maquille, s’habille. Elle prend la pilule aussi et fait un frottis une fois par an. Elle a des livres de cuisine. Personne ne sait qu’elle vient s’assoir sur cette pierre blanche, sur ce bloc calcifié. Toujours le même, bien qu’il soit inconfortable. Elle ne s’en rend pas vraiment compte. Cela ne la dérange pas tant que ça. Derrière elle, des bunkers abandonnés, effondrés par endroit. Des ronces, de l’urine, de petites fleurs sauvages, des inscriptions, rendez-vous d’homos, un grillage, des maisons en contrebas. Elle regarde plusieurs heures par semaine la mer, la mer salée, froide. L’évidence de la mer que le temps modifie. Comme A.. Mais ses moutons à elle, les siens, emprisonnés, n’affleurent jamais. Pas de vagues ou alors quand le repas accroche et qu’une légère odeur de brûlé contamine son plat. Elle enrage dans ces moments-là. Ici, elle regarde, se lave les yeux, sort de son corps, gonfle ses poumons et oublie son cœur. Dimanche, le repas de famille revient. Elle quitte sa pierre de calcaire, son paysage marin pour s’asseoir plus confortablement sur le coussin orange « Je suis fascinée par les mondes féminins emplis d’une lumineuse pudeur, mais aussi de sombres secrets. Rien n’est plus poétique qu’un « regard » que l’on n’emprunte jamais par négligence ou par mépris. Rien n’est plus poignant qu’une victime qui ne se perçoit pas comme telle. Je suis très touchée d’avoir remporté ce premier prix et je remercie sincèrement les personnes qui m’ont encouragée, et se reconnaîtront. » JULIE SURUGUE, 29 ANS, MARSEILLAISE LAURÉATE DU PRIX DU FESTIVAL DU LIVRE DE LA CANEBIÈRE 2010, SUR LE THÈME « LES ACCENTS DE LA MER » qui couvre sa chaise de jardin. Pourtant, elle continue à regarder ces gens comme elle regarde la mer. Sur la terrasse, tout le monde est là. L’enfant mange ses haricots à la main, malgré ses deux rappels à l’ordre. Il a du gras autour de la bouche et quelques ongles noirs de crasse. Le père discute avec le mari de l’actualité, du sport, de la voiture, de la fabrication d’un coffrage pour le ciment. La mère est enchantée des nouvelles plantations et aimerait des boutures pour son jardin. Ce sera fait. La sœur se plaint, le frère se tait. On devise, ni gaiement, ni joyeusement. Tonkin Prod On devise parce qu’il le faut. A. porte le café dans son plateau en plastique rouge rayé. Les petites cuillères sont dépareillées. Au bout de 20 ans les petites cuillères sont toujours dépareillées. Le mystère de la disparition des petites cuillères l’obsède parfois le soir quand elle s’endort. Elle y pense. Elle imagine les différentes pièces de la maison et les lieux où chacun aurait pu les oublier. Bon, il n’y a rien à faire, ce n’est pas cohérent. Ces petites cuillères ont disparu et rien ne peut l’expliquer. On ne peut pas retracer le parcours d’une petite cuillère même en se concentrant, les yeux fermés dans la chambre faiblement éclairée par la lumière du réveil. La mère apprécie le café sans sucre. Elle a des habitudes que tout le monde se doit de connaître. Elle le redit pourtant chaque dimanche. « J’ai horreur du sucre dans le café. Je ne sais pas comment vous faites. Ce n’est pas un vrai café quand il y a du sucre. » Quand A. la regarde, elle ne ressent plus ni agacement, ni haine. Trop épuisée un jour, elle a sans doute arrêté de la détester. Aujourd’hui, quand l’enfant est cruel, elle ne se demande pas s’il pourra la détester un jour. Il est tellement à elle. Le café dure. Les discussions aussi. On ne s’arrête jamais de parler en famille. Il n’y a jamais de silence gêné. On se cure les dents, on peut se gratter le nez, parler de son furoncle ou de la qualité de sa merde. C’est pas si mal. A. préfère quand même être seule face à la mer. Pas besoin de dire son amour, son emploi du temps, le nom de son coiffeur, la recette de son risotto. La bise quand tout le monde part et bonne route. Peut-être même une main sur l’épaule et un sourire. Le mari parle peu. Le mari crie souvent contre le présentateur, sur le fils, la femme du lundi au samedi. Le mari est charmant le dimanche. A. sourit, arrondit les angles. La plupart du temps, elle est tranquille. Absent, elle l’oublie. Présent, elle le fuit, détourne la tête ou baisse les yeux. A. aime congeler les plats qu’elle cuisine. Elle range tout ça dans de petites boîtes en aluminium dont elle rabat les bords sur un couvercle en carton. Sur le carton, elle écrit le nom de la recette et la date de congélation. Pourtant elle aurait le temps de cuisiner chaque jour. Mais elle préfère s’asseoir sur la pierre blanche, dès qu’elle le peut. Depuis combien d’années va-t-elle là-bas, sur cette pierre blanche ? Elle n’a pas compté. La première fois, elle avait le nez ensanglanté. Le mari l’avait un peu amoché. Chômeur entre deux CDD. Elle n’avait pas fait, elle aurait dû faire, ça n’allait pas.
FÊTE DU LIVRE DE LA CANEBIÈRE 79 Selon lui. Avec elle. Elle avait paniqué, avait roulé encore et encore. Frein à main serré, elle était allée s’asseoir sur cette pierre blanche, un kleenex pressé sur le nez, sans larme dans les yeux, de légers tremblements dans les jambes. Depuis il travaillait et ne la cognait que le soir après le film de 21h. Depuis l’arrêt des publicités sur France Télévisions, tout avait avancé d’une demiheure. A. ne s’offusque pas, ne se rebelle pas, ne conteste pas. Ce rituel lui est moins douloureux que la pensée de la solitude. Dans sa maison, une seule assiette, deux en comptant celle de l’enfant, ce serait affreux. Mais parfois, lorsqu’assise sur sa pierre blanche elle voit les pêcheurs en contrebas, ça lui donne de petites idées. Ils vident, découpent, retournent, balancent le tout dans une caisse en plastique. C’est rapide, efficace. Bien sûr, l’odeur de poisson ne disparaît pas comme ça. Elle colle aux mains, pénètre sous les ongles. En frottant, rien ne part totalement. Les mains deviennent des ennemies, jusqu’à la folie. Elle le sait bien, le mari lui reproche souvent que ses mains sentent. Le poisson, l’ail, la terre. Ça le dégoûte et il la pousse de sa jambe dans le lit. Les petites idées disparaissent. - Excusez-moi, M’dame, vous avez pas une cigarette, M’dame ? A. se retourne. Elle est un peu éblouie par le soleil et protège ses yeux de sa main droite. Face à elle un homme dégarni. Chemisette saumon rentrée dans le pantalon remonté au nombril. Sa queue est comprimée. Les yeux d’A. sont passés dessus. Obligatoirement, en remontant vers le visage. Des chaussettes de sport sont glissées dans ses mocassins en cuir ajouré. Autour de la taille une banane synthétique pendouille mollement. - Non. Elle ne s’excuse jamais et encore moins de ne pas fumer. - Bon, ben d’accord. Vous êtes seule ? - Oui. - J’peux m’mettre là alors. La peau vérolée de son visage se déforme dès qu’il ouvre la bouche. - Non. Je regarde la mer. - On a qu’à la regarder à deux. Moi aussi, j’aime la mer d’puis que j’suis ici. Une substance graisseuse suinte sur son front plissé et sous son nez épaté. - Non. -Allez. Vous êtes pas très gentille, Madame. Il a des dents sublimes, très blanches et régulières. Elle ne répond plus. Elle se recule légèrement. Il s’assoit à côté. Elle sent l’odeur acre de ses aisselles. Il ne dit rien. Il pose sa main sur son genou. Il n’y a pas de vent aujourd’hui et la puanteur persiste. Elle se lève. Il saisit son poignet. Elle se dégage d’un mouvement sec. Au feu rouge, elle monte le son. « Les démons de minuit ». Ce matin, en partant elle avait mis dans son sac un petit couteau de cuisine. Celui qui coupe bien avec un manche en plastique noir et de fines dents régulières. Assise sur sa pierre blanche, elle laisse glisser ses mains sur les petits graviers. Elle en saisit une poignée et la fait retomber au sol. Elle sent à nouveau son odeur. Une ombre se forme au-dessus d’elle. Elle a entendu le crissement derrière elle. A. fixe l’horizon. Elle abandonne la petite idée d’utiliser la lame en inox. - Ben alors, t’es venue. J’le savais... Viens là, ma cocotte. La même main lui serre le bras. Elle est moite. A. a la joue collée sur un morceau de ciment, les mains sur les murs. Elle en perçoit les imperfections. L’odeur d’urine est forte. Il s’agite, grogne. Elle ne voit plus la mer. Et pourtant tout est humide. Même elle. Elle n’y aurait pas cru. Au feu rouge, elle utilise un kleenex. Devant l’école, elle attend. Il est là et lui prend la main. À la maison, elle sort un plat du congélateur, retire le couvercle en carton. Elle saisit le bloc froid et le cale dans un plat creux. Il est maintenant dans le four et tourne encore et encore. L’enfant se régale. Il essaie à nouveau de manger avec ses doigts. A. le réprimande. Clé dans la serrure, dans le contact. Créneau. Ecole. Maison. Cet après-midi, elle prendra une douche puis un long bain. Il est 14h30, la voisine est là. Sur la nappe cirée de la cuisine, A. a posé deux tasses de café. La voisine parle beaucoup. Elle lui a apporté des gâteaux arabes. A. ne se rappelle jamais des noms. Toujours trop sucré. C’est gentil quand même. - Je trompeC. C’est tombé comme une pierre dans un lac. - Quoi ? La voisine se réjouit. Mais depuis quand ? - Il est merveilleux. Il a des dents superbes. - Mais comment ? Pourquoi ? C’est qui ? - C’était aujourd’hui. Ça s’est passé. Il le fallait. - Raconte-moi. Tu me connais, je suis une vraie tombe. Dis-moi tout. Tu comptes faire quoi ? Tu as déjà consommé ! Ne me mens pas... Ce n’était pas qu’aujourd’hui. - Je l’aime. - Quoi ? Mais tu le connais depuis quand ? - Il n’est pas d’ici. Il est du Nord. - Mais tu vas faire quoi ma chérie ? Tu as une mine terrible, ça se voit. Ça te donne des soucis. Dis-moi, tu vas faire quoi ? - Je ne sais pas. - Comment tu ne sais pas ! Mais c’est pas possible ça ! - Je ne sais pas. Et pourtant, elle sait bien qu’elle est déjà une ruine parmi les ruines, un galet emballé par l’eau salée trimballé sur la grève.C. ferme la marche. Il tient la petite main dans la sienne. Ils ont passé le haut portail en fer vert. Les graviers de l’allée crissent sous les roues, sous les pieds. Les cyprès se balancent. L’herbe est fraîchement tondue. Il y a de la mousse sur quelques pierres lisses, froides, polies. D’autres pierres taillées grossièrement s’entassent si haut, enturbannées de ciment. Ceinturés de murs, ils avancent sous un soleil de plomb. La marche n’en finit plus. « Tu n’es pas coupable. C’était un accident. Tu as appelé les secours. Tu ne pouvais rien faire de plus. On est là, ne t’inquiète pas. » JULIE SURUGUE



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