Zibeline n°30 juin 2010
Zibeline n°30 juin 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°30 de juin 2010

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 9,4 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... la culture en danger.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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04 POLITIQUE CULTURELLE THÉÂTRE ET POLITIQUE Pour un nouveau Le théâtre de la Minoterie organisait, en collaboration avec l’association Approches, Cultures & territoires (A.C.T.), une après-midi théâtre et politique. Au centre, l’historien Gérard Noiriel, venu dans le cadre de son spectacle, Chocolat, participer à une rencontre-débat Avant d’entamer l’échange, l’auteur se présenta et expliqua sa démarche et son projet. Il affirma s’inscrire dans une démarche ancienne : celle d’un enseignant, investi depuis toujours dans l’expression théâtrale. Désireux de sortir de la tour d’ivoire où se tiennent, pour cause d’objectivité, les chercheurs en sciences sociales, il lui paraissait indispensable de se coltiner au vivant ! Entraîné par l’historienne Madeleine Rebérioux dans le champ culturel, son expérience débute lors des mouvements de grèves qui agitent la Lorraine des années 80. Intervenant sur les ondes d’une radio locale, il en déduit la nécessité de concevoir la pratique de l’historien au contact de la société environnante. D’ailleurs, constate-t-il, il n’est pas d’objet historique majeur qui ne soit issu des tressaillements du social : ce sont les mouvements associatifs qui ont fait surgir les nouvelles interrogations des sciences sociales (les femmes, les immigrés..). Pour lui, le laboratoire de l’historien c’est la rue ! Fondateur À partir de ce préambule s’esquisse pour l’auteur sa relation au théâtre, comme la trajectoire de ses recherches d’universitaire. Pour avancer sur son chemin, Gérard Noiriel participe à la fondation de la Cité nationale de l’Histoire de l’Immigration. Il s’agit de créer là un lieu de mémoire et de débat, un lieu de rencontre qui confronte les expériences des historiens, des militants associatifs et des artistes. Mais cette expérience ne peut se prolonger. La mise en place du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale le conduit à démis- Théâtre esthétique, théâtre militant Ayant clos son exposé introductif, Noiriel se mit à l’écoute de la salle. Les questions furent nombreuses. Elles permirent de préciser ou d’éclairer les opinions de l’auteur. Florilège ! Brecht ? Il apparaît évidemment comme un précurseur : c’est lui qui a ouvert la voie d’un théâtre militant, opposé à un simple esthétisme. En fait, ce qui est déterminant aujourd’hui, c’est le rapport du théâtre à la recherche scientifique. Il doit échapper au cadre universitaire car le théâtre n’est pas seulement une technique ou une esthétique : il est aussi civique. Au lieu de fournir un spectacle clos sur luimême, une sorte de boite noire, le théâtre décide d’éclairer les éléments du récit par une intervention critique sur la production même de l’histoire racontée, comme le faisait d’une autre manière le théâtre brechtien. Et, par renversement, l’événement ou la destinée historiques sont complétés (on remplit les vides de l’histoire) par une fiction réaliste au vu des connaissances sur le sujet. Cette élaboration plausible permet, par le truchement du récit inventé, la réflexion du spectateur. Elle permet aussi l’appropriation par le public de l’histoire, de son histoire ! Déplorant la vision ministérielle de l’efficacité de la recherche, limitée à la seule fourniture d’une expertise auprès des entreprises, Gérard Noiriel défend cette activité créatrice comme parfaitement compatible avec les obligations et les préoccupations d’un chercheur. Si le théâtre doit raconter des histoires, il permet, comme dans un ouvrage scientifique, de présenter des hypothèses. La frontière entre l’art et la science s’efface. La dimension sociale du chercheur réapparait car le théâtre est un lieu irremplaçable pour créer du lien social, pour réhabiliter et développer la culture populaire. Le financement et l’évolution de l’institution II existe dans le milieu théâtral, comme dans le champ historique, des représentants dominants, liés nommés ou approuvés par les institutions. Ceux-ci mettent, au travers de leur identité créatrice, une distance de plus en plus grande avec le politique et le social alors que les dominés (les « bricoleurs d’avenir ») s’aventurent encore, eux, dans ces domaines. Ce jeu est encore compliqué par une constante : si les artistes sont à même de définir l’artistique, la tendance fait que ces professionnels s’adressent avant tout aux professionnels -c’est vrai aussi des universitaires. Cette tendance ne peut qu’entrer en contradiction avec le principe de démocratisation. En France, la tension se fait jour avec le financement par l’État du théâtre public, après 1945. S’avance alors le problème de la légitimité et de la destination des subventions. Le principe de la transparence est incontournable ! Il faudrait aussi établir des critères, mais sur quelles bases ? Comme le bailleur a le dernier mot, il faut revenir sur la notion de culture. Ce que n’est pas la culture Avant tout, il faut affirmer qu’elle ne peut être définie comme une expression de soi. Elle doit être au service des citoyens, et non conçue comme une entité abstraite. Quant à la démocratisation, le théâtre ne concerne que 6% d’ouvriers : les politiques volontaristes ne peuvent effacer le résultat d’une domination sociale et culturelle. Que faire ? Eviter de penser à une démocratisation verticale (c’est le cas aujourd’hui avec une diffusion, comme une dilution, des sphères éthérées vers le populaire). Il faut recourir à une diffusion horizontale, en élargissant les publics du côté des milieuxei artistiques, de l’enseignement et de l’action culturelle. Résoudre cette équation n’est pas simple car le contexte actuel, fait d’insécurité financière, ne pousse évidemment pas à l’innovation. Faut-il dès lors, en se gardant de donner prise au credo libéral de la réduction des dépenses, remettre en cause le ministère de la Culture ? L’institution ne pèse-telle pas dans le sens de l’immobilisme ? L’avenir ? Il semble passer par la diffusion au travers de réseaux, par la mise en place d’une sorte de monde collaboratif. Il faut inventer de nouvelles relations avec les gens, créer des espaces de visibilité pour les expériences innovantes. Plus on renforcera les liaisons entre ceux qui tirent dans le même sens et plus la résistance face aux contingences et aux pesanteurs se développera. Gérard Noiriel conclut et témoigne ; son projet ne consiste pas à vouloir éliminer les autres modes du théâtre mais à y trouver une petite place. Si cela débouche sur un nouveau genre, tant mieux ! Pour celui qui ne peut s’empêcher d’être un universitaire citoyen, l’essentiel comme le disait Brecht, c’est la place de la connaissance. R.D. François Fogel
théâtre sionner et à interrompre ses expériences culturelles : la promotion d’une identité nationale à fonction d’exclusion ne pouvait être compatible avec sa démarche scientifique et civique. Dès lors l’expérience de Gérard Noiriel s’inscrivit dans l’association DAJA (http://daja94.free.fr), réunion d’auteurs et artistes, mais aussi de chercheurs en sciences sociales, d’enseignants et de travailleurs sociaux. L’idée du spectacle Chocolat allait en naître. Une nouvelle voix ? Ce spectacle, conçu comme une conférence-théâtre, a pour sujet l’histoire du premier clown noir, longtemps oublié, en France. Dans ce cadre, le rôle que se fixe l’historien est de donner des éléments informatifs et contextuels. Il élabore ainsi une critique de la société, en référence à Brecht. Il donne une dimension civique à son intervention car il défend et diffuse la science, tout en se démarquant du rôle d’expert dans lequel le confinent les média, le transformant en suppôt des élites. Il veut participer à la diffusion de la connaissance dans un large public, en faire un élément de formation citoyenne. Le système est fondé sur l’association et la mise en commun des expériences POLITIQUE CULTURELLE 05 et des opinions du savant, du comédien et du dramaturge. L’élaboration dialectique permet alors de progresser, non vers un consensus, mais vers une meilleure expressivité. Gérard Noiriel déplore la perte de cet idéal de la discussion depuis la déliquescence du marxisme et l’appesantissement d’un pouvoir libéral dans un cadre social de plus en plus individualiste. Cette expérience théâtrale est aussi un engagement social. L’effort pour promouvoir la science dans un public large, celui de transformer la perception des gens au travers d’une histoire romancée mais réaliste, est conçu comme une œuvre éducative. Mais c’est aussi une trajectoire à double sens, car l’auteur veut établir une relation dialectique avec son public : il débat. Il charge aussi une sociologue d’analyser la réception du spectacle. Cette situation lui parait identique à celle rencontrée dans l’université, où la question de quelle formation pour quel public est tout aussi essentielle. RENÉ DIAZ À lire : Théâtre, histoire et politique ed Agone (voir Zib’22) Chocolat, un théâtre coloré Des caisses, grosses et petites, alignées en demicercle. À gauche, debout, l’acteur conférencier, à droite, encerclé comme dans un bastion, le musicien. Au milieu, de petites lumières insérées dans le sol délimitent un cercle, la piste. Au fond, clôturant l’espace, se dresse un châssis autour d’un drap blanc, l’écran, au travers duquel filtre la réalité dissimulée de Chocolat, l’auguste. Le conférencier entame son propos. Jeux de lumières et voilà Chocolat en scène. Saynète courte, une histoire de passager et de train. Qui prendra place, et quel sera son sort. C’est Footit qui distribue les sièges et les claques. C’est Chocolat qu’on moque et qu’on bat ! Musique et images complètent le propos. Tandis que Chocolat regagne l’envers du décor, l’historien explicite. Qui est donc ce « nègre » qu’on exhibe pour rire, ce clown ridiculisé et battu ? Rafael de Leios revient témoigner : dans les plantations de Cuba, il apprend la souffrance, le désespoir. Il apprend l’esclavage et l’état de chose. Amour, haine, destinée qui échappe ! Mais notre homme n’abdique pas, il prend la fuite. Il abandonne ce monde d’hommes qu’on mutile, qu’on dégrade, il fuit vers l’Europe et la terre de la Révolution. Et c’est justement en 1889, lors des festivités du centenaire de la Révolution, qu’il rencontre son futur acolyte : Footit. Le conférencier s’est immiscé dans le récit. Il raconte la France de l’Affaire Dreyfus, la France coloniale du Noir et du Blanc. Le musicien se laisse aller, lui, à une marseillaise déglinguée, mais saisissante. Images projetées sur le drap blanc, intervention de Chocolat, musique, commentaire, tout s’enchaîne pour poursuivre le récit. Notre clown noir fréquente Montmartre, il se lie avec Marie, sa femme, une blanche, dont l’humanité et l’amour contrastent avec ceux des « opportunistes » récemment installés dans leur République. Chocolat fait aussi la rencontre de Toulouse-Lautrec, peintre génial mais homme infirme, curiosité aussi dans sa propre catégorie. Aux témoignages de reconnaissance du clown envers ces êtres, le conférencier rajoute ses commentaires sur la société du temps. Il découvre un monde qui se cache derrière les rideaux de la scène. Rafael, Chocolat, est le sujet d’une peinture de cirque. Le tableau, projeté sur le châssis, nous le montre surmontant un cheval mais sa face est celle d’un singe. Lautrec n’a pu, ou n’a I François Fogel pas voulu, échapper au préjugé. Et voilà notre ancien fugitif ravalé au rang de bête ! Dans cette France bousculée par l’affaire Dreyfus (1894-1906), le duo avait encore sa place. Mais les valeurs évoluent. Les injustes accusations contre le capitaine ont provoqué un changement de mentalité : plus question de rire du préjugé racial. Alors l’équipage artistique tangue et s’échoue, il ne fait plus recette. Footit se retire nanti, mais Rafael n’a plus rien. Il reparaît devant nous, épuisé, navré, désobligé. Il a tenté une carrière de comédien mais on ne le lui a pas vraiment permis. Il lui reste la solitude -Marie est morte- et la misère, retour narquois à la case départ. Il meurt quasi-seul, à Bordeaux, en 1917. Le rideau qui tombe clôture le spectacle mais pas l’intervention : elle se poursuit par un échange entre les acteurs et le public, qui demande des précisions, interroge sur les situations, sur les objectifs poursuivis. On change de posture et c’est là une volonté consubstantielle à cette expérience théâtrale. Le public s’approprie le spectacle. Il voudrait plus de gravité ou plus de rire, il voudrait plus d’explication... Et l’auteur, lui, écoute, enregistre, note pour pouvoir tenir compte de l’échange. Le mélange des genres est surprenant, il désoriente. On ne sait plus qui de Marcel Mankita l’acteur ou de Gérard Noiriel le conférencier tient le premier rôle. On se laisse bercer ou surprendre par l’intervention musicale, instrument sensible de la scène qui se déroule. On apprécie les images qui défilent. Spectacle complet, spectacle engagé mais surtout spectacle émouvant, original, qui témoigne et qui instruit, qui révolte et qui apaise. Une voie pour le théâtre ? R.D. Chocolat s’est joué à la Minoterie le 24 avril



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