Zibeline n°26 février 2010
Zibeline n°26 février 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°26 de février 2010

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 8,2 Mo

  • Dans ce numéro : Marseille investit pour l'année 2013.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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,7‘, 58 PHILOSOPHIE LE BEAU Deux pages sur le beau ? Vendu ! Dans un magazine culturel on pourrait, en s’interrogeant sur ce qu’est la culture, dire qu’elle désigne exclusivement les arts, et que les arts s’occupent essentiellement du beau. Bim bam boum et j’aurais justifié mon sujet. Mais c’est un peu plus compliqué puisque la culture dans son sens large recoupe les connaissances humaines, et que dans Zib’on s’occupe aussi d’histoire, de sciences, de philosophie (tant bien que mal… euh qui a dit mal ?), d’éducation de beau jeunesse... j’en oublie ? Ah oui de littérature ! aussi, qui veut être belle mais pas que… C’est C’est-à-dire ? La difficulté primordiale aujourd’hui consiste se demander si l’art a pour objet le beau ; pour le dire rapidement, depuis la pissotière de Duchamp la réponse est non. Alors pourquoi parler du beau ? Justement parce qu’on n’en parle plus, et avec raison, puisque le beau a disparu de nos préoccupations contemporaines : l’art contemporain, qui révèle l’esprit d’une époque, nous montre bien que ce qui nous préoccupe c’est le laid, l’éphémère, l’angoisse sociale, le questionnement, la mort… Mais le beau a été le pivot conceptuel de l’occident jusqu’à la mort de la métaphysique ; s’intéresser au beau c’est donc s’interroger sur ce meurtre. Suffisant pour justifier mon article alors ? La mort de la métaphysique en deux pages, allons-y ! Esthétique, connaissance et idéal « Sa conception correspond à celle d’un peintre de la Renaissance plutôt qu’à celle d’un astronome contemporain » ; voilà comment Panofsky parle de Galilée. Le grand savant, l’initiateur de la science moderne par son souci de l’observation, qui fut le premier être humain à penser jeter un objet d’une tour avant de théoriser sur la chute des corps, celui qui a dit qu’elle tournait parce qu’il l’avait calculé… et bien ce même grand Galilée se comportait comme un obtus obscurantiste en refusant, en toute connaissance de cause, d’admettre les ellipses de Kepler. Pourquoi ? Parce que c’était des cercles déformés, donc qu’ils n’étaient pas beaux. De même Copernic plaça le soleil au centre non pas tant par un calcul et une observation, ce qui sera l’œuvre du susdit camarade Galiléo, mais par un souci esthétique (Koyré, du monde clos à l’univers infini). Et ce souci esthétique, on se doute bien qu’il remonte à ces bandes d’allumés en toge et sandales qu’étaient L'homme de Vitruve dessiné par Leonard de Vinci en 1490. Proportions idéales ou observées ?. - - - - N - -_...- 1 Lk_., r : les philosophes de l’antiquité. Et surtout à Platon. Allumé, on sait qu’il l’était, se plantant dans ses choix politiques, et voulant aussi chasser les artistes de la cité. Pour le philosophe le beau est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux artistes. Comment peut-on qualifier de beau le tableau de celui qui reproduit parfaitement la nature ? Le but de toute émancipation intellectuelle consiste pour Platon à passer de l’amour des belles choses à l’amour du beau en soi, et enfin à l’amour de la vérité. En se contentant de reproduire la nature, l’artiste ne fait que nous engluer au monde sensible, qui n’est la pâle copie de l’intelligible : nous ne pouvons avoir accès au vrai dans l’observation des choses. L’artiste parfait serait celui qui travaillerait à créer des choses : idéales. C’est en fait Plotin qui prolongera cet idéalisme platonicien dans une conception très forte du beau. La beauté c’est l’information par la forme donnée à la matière ; un bloc de pierre est informé par la main de l’artiste, luimême porte-parole du divin, qui l’informe de ce qui est beau. Ainsi le beau doit échapper au réel, et ne doit rien redevoir au sensible : la statue de cette belle vierge ne doit rien aux belles femmes qu’a pu rencontrer l’artiste. C’est à cette métaphysique idéale que l’on doit le caractère hermétique de certaines œuvres, y compris, paradoxalement, d’œuvres récentes contemporaines d’une autre philosophie. C’est surtout à cela que l’on doit le statut transcendant de l’artiste, passeur, et détenteur, d’une vérité supérieure.
59 Rupture renaissante Des siècles plus tard cette métaphysique de la beauté sera magnifiée par Marsile Ficin. Selon ce philosophe humaniste la beauté est la chose qui, sur terre, est en harmonie complète avec son idée supérieure : nous reconnaissons cette harmonie en rapportant l’apparence sensible à la formule que nous conservons en nous. Car les idées sont des réalités métaphysiques, elles existent en tant que véritable substance, tandis que les choses terrestres en sont seulement les images. Or la conscience humaine ne peut accéder à une quelconque connaissance que parce que les impressions des idées existent en notre âme depuis son existence (antérieure à son ancrage dans un corps) ; connaître, et le beau est une connaissance parmi d’autres, c’est bien se ressouvenir, rallumer en notre âme l’étincelle qui, dans son incandescence, s’approchera du foyer de l’Idée. Il faut attendre la seconde Renaissance pour conférer à la sphère esthétique une autonomie, qui ne recevra ses fondements théoriques que trois siècles plus tard. C’est au XVI e siècle que vont se distendre les liens entre le beau/le bien/le vrai hérités des sus-décriés types en sandales. Que se passe-t-il alors ? Une énorme rupture épistémologique, une épistémé nouvelle : on se met à observer. Ce sont sûrement les artistes qui ancrent cette habitude, guidant ainsi la science dans le droit chemin : « Certains aspirent à ne tenir que d’eux-mêmes leur réputation de peintre, sans emprunter à la nature le moindre modèle à imiter. Ce qui échappe à ces esprits c’est cette idée des beautés. » (Alberti, Della pittura) ; « La peinture la plus digne d’éloge est celle qui présente le plus de ressemblance avec la chose qu’elle veut rendre, ceci dit pour réfuter les peintres qui veulent corriger les choses de la nature. » Léonard, Trattato. C’en est donc fini du statut métaphysique de l’idée de beau. Raphaël lui cloue superbement le bec dans une lettre au comte Castiglione : « Pour peindre une belle femme je devrais regarder des femmes plus belles encore ; mais comme il existe aussi peu de belles femmes que de bons juges pour en décider, je me sers donc d’une certaine idée qui me vient à l’esprit. » L’idée de beau ne préexiste plus à l’expérience et n’existe plus a priori dans l’esprit de l’artiste ; elle se présente au contraire comme le produit de l’expérience dont elle découle a posteriori ; elle devient le dérivé de la réalité sensible. Révolution on vous disait, puisque apparaît enfin l’imagination : au milieu du XVI e siècle l’habitude se prend et se répand d’entendre par Idéa la faculté de représentation beaucoup plus que le contenu de la représentation artistique, si bien que l’expression équivaut au terme d’imagination. Imagination et objectivité Il n’était pas court le chemin qui fait du beau une faculté de l’imagination ! Ce qui ne veut pas dire de la subjectivité ; on ne va pas s’en tirer en disant que le beau est affaire de goûts et de couleurs, gnan gnan bla bla et chacun pense comme il veut ! On ne se débarrasse pas si facilement du cadavre de la métaphysique du beau. On pourrait même dire que nous sommes encore, au XXI e siècle, dans une métaphysique du beau. Entendons-nous bien : est métaphysique une conception qui donne un statut ontologique à une idée sans la faire dépendre de l’expérience des hommest.-1.% I= NIT IN TO'tiiSVN 1:1 U11-F.tF.K'N F E1Cl1f`I.`] 1t ; 1. 11 —.irfvar. PI-A To.v7caw- - Er...:n : 1H. mr pre s:e Hr :.rf.,F... z.r n 7,C.C : N...:v.N :.,Z, : û : i —u...7-"Y :.r.- tirm..., ; j ir.. ss.r... :.rcŸ.PI.5:./ur.'- <.eu,ir+rvNu Sirrcn..'.7...r.4-.44.1 rerr. 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Je dois dans ce cas dire « cela m’est agréable » (Critique de la faculté de juger § 7, grand classique). Mais quand je dis « c’est beau » j’ai envie que tout le monde trouve ça beau quitte à me faire étriper. Sinon ce n’est pas non plus un jugement esthétique, et j’aurais dû dire « c’est sympa », « c’est cool », « intéressant » … enfin tout ce qu’on dit habituellement face à une œuvre d’art. Donc quand je dis vraiment « c’est beau » je prétends à l’accord de tous les humains sur cette œuvre que je trouve belle. J’émets un jugement réfléchissant qui partant du singulier, de cette chose ou œuvre qui est devant moi, me fait remonter à l’universel, c’est-à-dire à l’accord des autres hommes. Et ceci sans règle qui me prescrive de penser quoi que ce soit. Ce jugement réfléchissant est l’inverse du jugement déterminant qui part de l’universel (comme le concept de chaise, de l’addition …) pour me permettre de déterminer l’expérience qui est devant moi : (c’est une chaise, ça fait tant…). Bon, faute de place on en restera là pour cette fois et du coup je zappe Hegel et Marcuse dont j’avais bien envie de parler, Benjamin et Adorno… aïe aïe quel sacrifice… mais on y reviendra. Pour l’instant après Kant on peut juste avancer ceci : le beau est un produit de notre imagination, à la différence que nous désirons le partager en l’argumentant ; c’est un domaine où nous devrions nous sentir libres et autonomes, mais où nous sommes en fait engagés dans la communauté de ceux qui nous entourent… Presque un programme politique, non ? RÉGIS VLACHOS Gravure sur bois, 1888. Coloris : Heikenwaelder Hugo, 1998



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