Zibeline n°26 février 2010
Zibeline n°26 février 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°26 de février 2010

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 8,2 Mo

  • Dans ce numéro : Marseille investit pour l'année 2013.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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18 THÉÂTRE PHÈDRE AVIGNON En 2004, les deux Écoles Normales Supérieures créent une option artistique : les Études théâtrales. Le lycée Thiers fait partie de la douzaine de lycées français qui offrent ce parcours aux élèves de khâgne littéraires. L’enseignement allie théorie et pratique et aborde l’histoire, l’esthétique et la création théâtrales. Il s’appuie largement sur des spectacles et des rencontres avec les artistes. Dans le cadre de cette option, les élèves d’hypokhâgne, qui avaient interviewé Renaud Marie Leblanc, metteur en scène de Phèdre, dans Zibeline 24, livrent certaines de leurs réflexions après la représentation. ANNE-MARIE BONNABEL, PROFESSEUR DE LETTRES ET ÉTUDES THÉÂTRALES La parole et le corps Les vers de Racine sont porteurs d’une puissance d’action. Lorsque Œnone prononce le nom fatal d’Hippolyte, Roxane Borgna hurle : « Ah dieux ! ». Ce n’est pas une onomatopée, mais un cri de l’intérieur ; comme si chaque syllabe prononcée était marquée au fer rouge ; le mot est « la plaie et le couteau ». Lorsque Thésée crie à son fils « Fuis », sa voix amplifiée par les micros a le caractère inéluctable de la malédiction qui perdra Hippolyte. Les mots déchaînent les passions et les dieux, peuvent être ravalés dans la gorge et étouffer. Ils séparent aussi, entraînent dans l’erreur et la révèlent une fois le malheur accompli. Personne n’écoute vraiment personne entre les murs blancs de cet hôpital psychiatrique où le corps prend la parole dans un langage terrible. Corps stylisés par les costumes, lieu de mystère, tel le corps de Phèdre dissimulé sous ses voiles bleus et dont la voix semble émaner d’une âme fantomatique. Corps dédoublés en ombres projetées sur le mur latéral qui joue comme un écran, corps désirants dans l’excitation joyeuse d’Aricie, dans la maladresse d’Hippolyte, dans leur jeunesse qui dessine d’incongrus sauts sur la scène, dans le corps de Thésée recouvrant celui de Phèdre comme un linceul… La mise en scène de Renaud Marie Leblanc met le corps à l’épreuve. Le dépouillant, le brisant, elle rend la douleur concrète et nous la fait partager. Lorsque Phèdre agonise nue, son sang s’écoulant de sa bouche, c’est la mort de la parole, l’infrangible solitude. YANIS Si loin, si proche « Peut-on encore jouer Racine aujourd’hui ? » se demandait Roland Barthes dans Dire Racine. Il soulignait la nécessité de maintenir le texte à distance afin de ne pas le prosaïser, le psychologiser, le réduire à un drame bourgeois. Aujourd’hui Renaud Marie Leblanc prouve qu’on doit jouer Phèdre en l’animant de fureur dionysiaque. Le décor blanc trop propre, trop lisse, provoque une sensation d’enfermement par le cadre de scène et les murs capitonnés qui, sans référent réaliste, enserrent un espace psychiatrique. Les costumes semblent extirpés d’une Antiquité futuriste : l’absence de temporalité approche l’universel. La diction des vers, d’une grande limpidité, ne cherche pas à retrouver la langue racinienne, affirme au contraire le décalage dans la prononciation des « h » aspirés faisant du mot « haine » et du verbe « haïr » un objet qui résonne étrangement à nos oreilles. Cette mise en scène va au bout de ses partis pris. Tous les acteurs sont pris dans une fureur passionnelle, ils apitoient et terrifient : la tragédie remplit sa mission cathartique, Phèdre catalysant la violence du désir de posséder l’autre, qui guette chacun de nous. LAURA Paroxysme L’oreille et l’œil Roxane Borgna joue d’âme. Sa gestuelle, sa rage, révèlent sa culpabilité, sa jalousie. La fatalité qui pèse sur elle est sa part d’ombre cachée sous des voiles bleus. Une fois accouchée de sa faute, Phèdre se défait de ses voiles ; elle naît sous nos yeux. Elle annonce sa mort et peut se tourner vers son passé. Renaud Marie Leblanc parle de « paroxysme mental et physique ». L’impitoyable lucidité avec laquelle Phèdre s’analyse jusqu’au plus fort de l’égarement, son exigence de clarté la conduisent à cette mort qu’elle appelait de ses vœux depuis sa première apparition. Aux yeux du roi accablé, elle veut Roxane Borgna relève le défi du vers racinien. Actrice vibrante, sa voix forte et grave atteint en plein cœur, saute au visage comme une bête furieuse. Chaque syllabe éclate d’une incroyable énergie. On entend se contorsionner quelque chose, à la limite de la parole et du chant, qui trouble. Est-ce cela qu’on appelle la musicalité racinienne ? Que penser alors des images fortes que le spectacle nous livre en regard de la puissance du verbe ? Tout au long de la représentation, la cruauté affleure mais reste subtilement sous jacente. Avec le sang qui s’écoule de la bouche de Phèdre, elle devient visuellement explicite. Le sang, rouge sur fond blanc, image qui reste imprimée longtemps après la fin du spectacle, ne tue-t-il pas la force du cri d’effroi de Panope : « Elle expire, Seigneur » ? MARINE Parcours circulaire Phèdre apparaît pour mourir. Elle entre vacillante, faible, dans une attitude d’extrême morbidité. Plus tard, face à Hippolyte, elle semble ranimée d’un souffle de vie qui ira crescendo, jusqu’à ce qu’elle déambule sur scène possédée par la passion. Elle exhibe son désir charnel, allongée au sol, caressant son sexe et son cou avec l’épée d’Hippolyte. L’énergie de l’actrice est à son comble quand le personnage connaît son dernier accès de folie insufflé par une insoutenable jalousie. Elle revient ensuite pour une longue agonie. Loin d’être majestueuse, sa mort sacrifie au réalisme, saccadée par les convulsions de l’agonie. L’interprétation de Roxane Borgna met en lumière le du rôle de Phèdre, défi aux actrices. MELINA Un jeu qui sonne faux Beaucoup d’acteurs dans le spectacle surjouent. Toute à sa joie, Aricie s’écroule à terre en apprenant qu’Hippolyte est amoureux et Ismène l’évente, comme dans une scène de comédie. Puis la princesse sautille comme une petite fille… Hippolyte n’évite pas non plus l’illustratif : il ouvre sa veste, montre sa poitrine nue pour déclarer que « Le jour n’est pas plus pur que le fond de [son] cœur. » Phèdre avoue son amour pour Hippolyte avec une intonation très vulgaire, tient l’épée entre ses jambes, se jette à terre comme un lapin. Quant à Théramène il donne son récit comme un bon petit écolier qui a appris sa leçon par cœur. Sans émotion, sans sentiment. Théramène a éduqué Hippolyte comme son propre fils. Il a perdu un être cher. N’aurait-il pas fallu qu’il exprimât sa douleur ? ELEANOR parler et avouer sa faute. Révéler son secret et en mourir, c’est revenir à la plus extrême pureté ; voilà le sens de sa nudité. Après sa confession publique, elle peut mourir ; elle n’aura vécu que le temps d’exciter ses ardeurs, ses fureurs, ses remords et ses transes de femme. Le sang coule de sa bouche le long de son corps nu, froid, tremblant, convulsif, expiant. Sa face exténuée attire toute la lumière ; autour d’elles ce ne sont qu’ombres qui s’agitent. Phèdre meurt en Phèdre transie de fureur. ANNE AURORE
Ambiguïtés Le spectacle joue les effets organiques de la passion. La noble princesse antique est une femme qui se débat entre les murs de sa cellule, et passe par des moments d’intense abandon au désir charnel. La mise en scène joue aussi sur l’ambiguïté sexuelle : un doute plane sur l’attirance entre Hippolyte et Théramène, à peine plus vieux qu’Hippolyte, contrairement à l’image convenue du précepteur. La perplexité du spectateur est réelle, notamment face à cet étrange objet amené puis laissé dans un coin de la scène et qui se remplit peu à peu d’eau. Si c’est une allégorie du temps tragique, pourquoi cette couleur verte ? Perplexité encore devant Panope traitée comme une déesse antique, une sorte de Pythie énigmatique. Pourquoi cette insistance sur les « h » aspirés ? Pourquoi une Aricie excitée et fébrile pour interpréter le personnage pudique de Racine ? On est à la limite de l’outrance sans jamais y sombrer. Ce qui reste quand tout ce blanc se dissout dans le noir, c’est une profusion d’images qu’on a envie d’interroger. JULIE Malaise Rendre la mort de Phèdre à ce point organique laisse comme un truc au fond du ventre. On ne sait pas. On hésite. Monter Racine aujourd’hui ? On ne sait toujours pas pourquoi. On a la désagréable impression que le théâtre se substitue à l’arène : il faut du sang, de la violence, laisser le public voyeur se repaître. Le problème est peut-être qu’il n’y a plus de règles du jeu, et que, comme pour Rousseau déjà, le théâtre est juste un tricheur ? Peut-être parle-t-on mieux du théâtre aujourd’hui que l’on ne sait le faire. Ou en faire. Il nous faudrait au moins trois juges. SOLENE Dionysos et Apollon Des crimes affreux se trament dans un décor et des costumes blancs d’une grande unité. Les alexandrins s’accommodent de cris d’horreur, de douleur ou de joie. L’expression du désordre dionysiaque mêlé à la perfection apollinienne se retrouve dans la mort de Phèdre où pureté et horreur du sang se conjuguent. Contradictoires encore le désir de mort et l’instinct de vie qui poussent Phèdre à se débattre et lutter, les plans d’Œnone pour sauver sa maîtresse quand tout est perdu, les projets d’Aricie et Hippolyte alors que le destin continue de remplir son bac. Le désordre que Jouvet appelle de ses vœux est bien le dionysiaque mêlé à l’apollinien. Renaud Marie Leblanc en fait la condition de l’apparition sur scène de la puissance tragique. JOHANNA 19 Vivant Écrit, mis en scène et interprété par Jean-Vincent Brisa, Molière, une passion prend le parti de retracer l’œuvre du dramaturge « à travers sa passion, ses convictions, son engagement, son militantisme. » Sur scène Molière et l’acteur dialoguent, Brisa se faisant le passeur de cette parole vivifiante. La représentation de Molière, une passion a été reportée au 4 fév à 20h30 Théâtre des Halles (Avignon) 04 90 85 52 57 www.theatredeshalles.com/Alice’n’roll Après 15 jours de résidence de création de leur « tragi-conte baroqu’n roll » sur le monde étrange de l’enfance et de la difficile et irréparable perte d’innocence, le joyeux collectif On voit ta culotte Madame Véro a présenté une 1 re étape de travail au Théâtre des Doms. 9 jeunes comédiens belges sortis de l’INSAS, regroupés autour d’un projet collectif de bout en bout : Alice Malone ou l’enfant poussée tordue. Ils nous préviennent, ce que nous allons voir est inachevé et cette Alice, loin de celle de Lewis Carroll, n’est qu’un prétexte au délire. Alice vit au 286 e étage d’une tour triste et sombre, avec sa grand-mère, son chat, ses deux sœurs… et ses angoisses. « C’est notre petit monstre à nous tous, celui qui a poussé tordu, fait de toutes les peurs que l’on nous a transmises, des idéaux de perfection impossibles à atteindre, de nos culpabilités, de nos rêves, de nos déceptions, de nos luttes quotidiennes ». On a le privilège de suivre en direct le fragile processus de recherche qui se joue devant nous. Les comédiens, énergiques et culottés, transforment les Doms en karaoké géant (l’envoûtant Sweet Dreams de Marilyn Manson se frotte à un Freddy Mercury déchainé) pour présenter cette Alice, pas modeste, qui veut avoir sa part de bonheur et qui se transforme en Iphigénie pour amuser la galerie. Réussira-t-elle à s’émanciper ? On a hâte de découvrir l’aboutissement du spectacle, qui pourrait ressembler à un manifeste de la révolte qui accouchera de la vraie Alice Malone, « pas l’avatar pleurnicheuse ». La fin nous laisse donc sur sa faim. C’est bon signe. X-D.R Cette étape de travail a été présentée au Théâtre des Doms (Avignon) le 17 décembre Phèdre a été vu par les étudiants d’hypokhâgne à la Criée. Il sera joué à la Passerelle, Scène Nationale de Gap (05), le 19 janvier, et au Théâtre de Grasse (06), les 28 et 29 janvier.



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