Zibeline n°25 déc 09/jan 2010
Zibeline n°25 déc 09/jan 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de déc 09/jan 2010

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 4,7 Mo

  • Dans ce numéro : l'album « Own Virago » de Marion Rampal.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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58 PHILOSOPHIE ENTRETIEN AVEC ALAIN GUYARD C’est dans la maison du peuple du Cailar, village perdu de petite Camargue que l’équipe de Diogène Consultants et son philosophe Alain Guyard accueillent dans le vin et la joie un public nombreux pour un de ses standup philosophiques mensuels. Dès qu’il prend la parole on ne peut que l’écouter : le ton est joueur et nerveux. R.V Mais surtout on assiste à une autre philosophie, de celle que l’on n’enseigne pas et qui dépasse l’intellectualisme socratique : le concept ne suffit pas, le philosophe doit l’incarner, résister aux désirs vains de la civilisation. Le philosophe matérialise ainsi dans ses actes le mépris du pouvoir et du luxe, et enseigne au peuple. C’est la leçon cynique. On est loin de notre histoire de la philosophie faite de penseurs qui n’ont jamais dérangé le pouvoir et ont inscrit la philosophie comme privilège d’une élite éduquée et instruite. Après ce show précis, joyeux, novateur et intelligent, Alain Guyard précise ses intentions Zibeline : Vous commencez par la phrase de Socrate : « nul n’est méchant volontairement ». Pourquoi ce choix ? Alain Guyard : Parce qu’elle illustre bien cet optimisme qui repose sur un credo accordé à la raison. Dans la perspective socratique, si on sait, si on est plus avisé quant à l’usage des plaisirs et de la tempérance, si on est capable de jugement, on ne se fourvoie pas dans sa méchanceté. Mais suffit-il de savoir pour être vertueux ? Vous établissez une filiation avec Antisthène qui rajoute à ce credo la force d’âme. Il choisit pour enseigner le gymnase, lieu plus populaire, avec la « racaille ». Mais quel rapport entre la philosophie et le corps ? En fait il s’agit de la stylisation de l’existence, et de la théâtralisation de la philosophie. Le style, c’est la réconciliation du fond et de la forme : la force d’âme, pour rendre raison d’elle-même, doit être corps. Alors seulement le fond et forme s’unissent et font le style. Ça implique que le philosophe n’est pas l’être de la production du concept dans sa tour d’ivoire. Il est là d’abord comme celui qui, philosophant, va théâtraliser la philosophie, c’est-àdire la mettre en situation. Donc ce n’est pas innocent d’être dans le gymnase, ce n’est pas innocent s’il y a des scènes où Antisthène se fait boxer ! Quel rapport avec la boxe ? Le texte que j’ai distribué de Dion Chrysostome laisse entendre ce que la métaphore du boxeur signifie : il faut penser la philosophie comme une éthique et non comme une morale, une autonomie et non une prescription. C’est ce qu’écrit Diogène Laërce dans Vies et doctrines des philosophes illustres : il revient sur Diogène et dit que ce qui assoit un philosophe, ce sont des pratiques ascétiques corporelles. Il en donne quelques-unes. Donc la métaphore de la boxe que reprend Dion Chrysostome n’est pas si vaine : il y a un apprentissage de la souffrance, de l’endurance. Le philosophe doit rechercher les épreuves corporelles par lesquelles il endurcit sa volonté. Donc le premier élément de subversion dans la philosophie serait la pratique du corps qui affermit la volonté ; mais une autre subversion de cette contre-histoire de la philosophie, c’est l’enseignement de la philosophie à « la racaille », comme vous dites. Quand on demandait à Antisthène pourquoi il allait enseigner la philosophie à la plèbe, il répondait que le médecin va vers les malades. La parrhêsia, le franc parler des cyniques s’exerçait aux coins des rues. Aujourd’hui on a oublié cette pratique populaire de la philosophie. Pourtant Julien l’Apostat, 700 ans après Antisthène, prend la défense des cyniques qui, disait-il, avaient cette rigueur devant conduire au bonheur et qui consistait à se libérer des esclavages de la civilisation. Il se souvient de cette tradition cynique populaire. C’est vrai qu’on a orienté l’enseignement de la philosophie vers les élites, d’où notre embarras quand on veut l’enseigner au peuple. Je pense que tous les hommes méritent notre considération ou aucun ne la mérite. Si la philosophie est réservée Filo Free Fight, une philosophie au pied de biche R.V
59 à certains elle n’est pas très sérieuse, et elle est plutôt une danseuse qu’autre chose… Mais que serait une philosophie populaire orientée vers tous, et qui ne serait pas une vulgarisation simplificatrice ? Ce que j’ai constaté c’est qu’il y a un très joyeux et très grand appétit de savoir et de culture partout. La semaine dernière une trentaine de bergers de l’Ardèche ont repris contact avec moi parce que je suis venu l’an dernier chez eux leur faire un exposé sur Lucrèce ; j’ai travaillé avec des foyers, je travaille aussi dans plusieurs établissements pénitentiaires, dans des maisons de la culture. Dans les campagnes aussi, où les pratiques culturelles ne sont pas aussi faciles que dans la ville. Il y a des gens qui, par les hasards de la vie, n’ont pas accès à la philosophie, et qui ont un appétit pour. J’essaye donc de faire l’interface, parce que de toute façon je ne suis pas un philosophe, je ne sais pas trouver des concepts, et je n’en ai pas le temps. Mais ce travail d’interface nécessite de l’exigence intellectuelle ; je ne veux pas tomber dans la facilité, je viens toujours avec des textes d’auteur ; et si j’ai pu leur apporter un outil conceptuel qui éclaire leur existence, et si tout ça on peut le faire en rigolant c’est très bien. Qu’avez-vous essayé de faire passer dans votre exposé « qu’est-ce que peut bien foutre un philosophe dans les vestiaires d’une salle de boxe » où vous avez insisté sur l’idée de corps et de dépassement de l’intellectualisme en morale ? Je voulais faire passer l’idée que la philosophie, si on est d’accord avec Antisthène et Diogène, ça peut être une question de force d’âme ; ce qui se joue dans la philosophie c’est quelque chose comme le courage. Alors certes on n’est pas dans le concept mais plutôt dans la boite à outil ; finalement ce que j’apporte ce sont plutôt des pieds de biche que des concepts. J’ai été très étonné par ce que vous dites de Diogène, qui parle de désirs qui nous sont étrangers, et avance quelque chose de très moderne sur l’aliénation. Le modèle grec c’est une humanité apollinienne dans l’harmonie, se connaître soi-même et rien de trop, un équilibre dans la tenue. Et tout à coup sur la scène surgit Diogène qui revendique le chien et qui le joue ! On connaît les anecdotes de ses réponses théâtralisées. On a chez Diogène cette idée que la sauvagerie est supérieure à la civilisation. Plutarque dit que le programme de Diogène c’est d’ensauvager la vie. Le moment inaugural de la conversion de Diogène à la philosophie c’est quand il va consulter la Pythie. Elle lui dit : ton travail ce sera de contrefaire la coutume ; comme si la civilisation était le lieu de la barbarie, et l’ensauvagement l’occasion par laquelle l’homme y échappe. Vous avez écrit des pièces de théâtre comme Sacco et Vanzetti ou Barricades. Est-ce que vous faites un lien entre le cynisme et l’anarchie ? Un peu. On y retrouve les mêmes typologies de personnages que je trouve très attachants. C’est très important cette espèce d’intransigeance, d’intégrité ; tout acte politique commence par là. L’anarchie ne se résume pas à cet individualisme petit bourgeois à quoi on veut le réduire depuis 30 ans ; il est d’abord une expérience collective très riche. Mais le problème de l’anarchie n’est-il pas ce que vous écrivez dans Barricades : « ce que craint le pouvoir ce n’est pas qu’on le prenne mais qu’on le méprise » ? J’envisage le pouvoir de manière foucaldienne, et Foucault n’est pas anarchiste. Je crois qu’il faut en finir avec l’idolâtrie de l’État. Il y a chez les anarchistes une haine de l’État comme s’il était le lieu centralisé de R.V l’autorité et l’incarnation de la détestation absolue. Mais dans les discours contestataires non anarchistes il y a cette idée que la prise du pouvoir d’État est la condition de résolution de tous les problèmes. Deux discours que j’exècre. Je pense avec Foucault qu’on est passé de sociétés de souveraineté à des sociétés de contrôle ; depuis la complexité est telle qu’il y a hors de l’État des zones de pouvoir très importantes. Je ne pense pas que s’emparer de l’État suffise pour en finir avec l’oppression, la domination. Le programme de l’ultralibéralisme depuis 20 ans c’est l’abus du programme libertaire ! C’est se débarrasser de l’État pour lui substituer les structures du capitalisme transnational, la destruction et l’externalisation de tous les services publics. Les anarchistes doivent dépasser leur diabolisation de l’État, et les marxistes léninistes doivent comprendre que s’emparer de l’État ne suffit pas. Mais comment en finir avec la guerre, mettre fin au pouvoir des multinationales, restaurer les services publics sans s’emparer de l’État ? Je ne crois pas à une stratégie politique de refus de l’État, ni à celle de la prise du pouvoir d’État. Parce que les jeux du pouvoir sont beaucoup plus complexes ; parce que les R.V dispositifs techniques d’aliénation sont beaucoup plus complexes. On ne peut plus envisager de solutions unilatérales… mais… je n’y ai pas assez réfléchi… Ça tombe bien parce que la rédac chef m’a demandé de ne pas toujours conclure par du politique ! Au fait, il faut qu’on trouve un titre à l’interview sinon c’est elle qui s’en occupe. Qu’est-ce que vous pensez de « la philosophie est un sport de combat » ou « une autre philosophie est possible » ? Ah non pitié ! J’ai monté dans mon bahut un club qui s’appelle filo free fight… FFF ? (Rires) Ok ! On en reste là ! ENTRETIEN REALISE PAR RÉGIS VLACHOS Les sources de Guyard pour son show Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Diogène Laerce, GF, 1993 Les Cyniques Grecs, Paris, Le Livre de poche, 1992 L‘ascèse cynique, Marie-Odile Goulet-Cazé, Vrin, 1986 Le cynisme ancien et ses prolongements. Actes du colloque international duC.N.R.S. Paris, PUF, 1993 Pour des infos étonnantes et les prochaines dates www.diogeneconsultants.com échsn p iuS Îx ? YI savoir : krlur II NOTEL [H} QEPkirrEilE{rT Gf5 II I..I t H E5-G LIf1-18 H E Cvi'imr.a Y 11i15.I Iiui Su d'Iviqr Jr. 1a is1rr da A.rnc `.1uiI ai _AL* ? 1r.iL..51:11..S.i i I.a LIrrtIP. uu¢ a1.115 Lr L [911rC 11 E.P G.5r01[11 L ES cF'LSeAl 21 jaLu it [.Ulü Sur La prstlradLR 6riF+ ran 1.1. I idle] lYipprr, j4ICJSLC 114- I:1E ; rri{r.nti ? I Fautl weai* pow di posk#puFnain a Iar1-litih{I ni4r, Iilfl1'RIDS a P1A Will 11E E.1.IlI IL itlhalcn do 1 Feu 1. Id Lr hR51MY : 1QO :X.Ari Ir (is Ifi 11 ; Sh F. 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