Zibeline n°25 déc 09/jan 2010
Zibeline n°25 déc 09/jan 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de déc 09/jan 2010

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 4,7 Mo

  • Dans ce numéro : l'album « Own Virago » de Marion Rampal.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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56 PHILOSOPHIE LES RENCONTRES D’AVERROÈS Notre monde est-il tragique ? Une fois encore les Tables Rondes d’Averroès ont fait salle comble et ont permis au public de se rassasier de connaissances et de questionnements. Autour des Figures du Tragique, thème de cette 16 e édition… Naissance de la tragédie La première conférence rassemblait une philosophe, Barbara Cassin, un metteur en scène, Vassilis Papavassiliou et un romancier grec, Takis Théodoroupoulos. Inutile de préciser le rapport avec la Grèce des deux derniers ; pour Barbara Cassin c’est la plus grande spécialiste de la Grèce antique. Quelle est la spécificité de la tragédie, et sa différence avec le drame ? Après avoir précisé le contexte historique de son éclosion (voir Zib 24), la question de la nature de la tragédie se posa. Le drame se noue dans un univers à une dimension, la situation y est plus ou moins soluble, relève de la plomberie et des techniques de la condition humaine. La tragédie n’est possible que dans un triangle rappela Barbara Cassin : l’homme, les dieux et la cité. La tragédie c’est l’action du héros auquel s’identifie le citoyen, et sous le regard des dieux. Voilà pour la forme. Sur le fond la philosophe précisa que la tragédie est oxymore, puisque le héros est coupable et non coupable. Et de manière moderne c’est lorsqu’on est « responsable mais pas coupable » ou que quelque chose se déroule « à l’insu de notre plein gré » (rires dans la salle !). Voilà pour la distinction d’avec le drame. Reste alors à se demander pourquoi la tragédie antique est associée à la tristesse. Rectification ! Vassilis Papavassiliou rappelle que la tragédie grecque n’est pas bien sérieuse, qu’elle a un aspect parodique qui démystifie les héros. Ainsi, Agamemnon rentrant tranquillement après dix ans d’absence voir sa femme, avec sa maîtresse, alors qu’il a fait sacrifier leur fille, croit que tout va bien ? Ce n’est pas sérieux ! Il précisa aussi qu’il n’y a pas aujourd’hui de communauté prête pour la tragédie : le théâtre de Dionysos pouvait accueillir près de 25 000 personnes, grecs ou métèques, femmes ou hommes, citoyens ou esclaves, pour y exprimer ensemble les passions les plus violentes. En bref il ressortait de cette conférence que 0 la tragédie est une joie panique devant la liberté humaine comme le dira justement le metteur en scène. Le romancier Takis Théodoroupoulos précisant que l’ananké prend toujours le dessus, mais que la tragédie est perpétuelle négociation avec la fatalité. D’où la liberté comme négociation avec les déterminismes ? Dieu et le tragique Il s’agissait là de mettre les monothéismes au défi de la tragédie ; exercice périlleux à double titre puisque le Dieu monothéiste met fin au tragique. Autre risque : quelle religion peut mieux s’accommoder du tragique, c’est-à-dire de la liberté humaine ? Là aussi l’Islam fut pris en défaut d’archaïsme, non pas tant quant à sa nature, que par les arguments de ses représentants. Comme le rappelle Mahmoud Hussein (pseudonyme commun de Bahgat El Nadi et Adel Rifaat), la tragédie n’existe pas dans l’Islam puisque Dieu est certitude. Force est de constater, précise-til, que la liberté individuelle ne se déploie qu’à moitié. Ce qui est tragique c’est que quelles que soient les actions humaines du pieux et du non pieux, c’est dieu qui décide à la fin qui ira au paradis. Jean-Christophe Attias souligne que la conscience juive est tragique. Cependant le livre de Job, la destruction du temple en 70, et la fuite de 1492 sont pour Attias trois moments qui permettent de penser que la tragédie est exégétiquement évitée, puisque la réparation est à venir. En revanche le génocide et la création de l’état sont une tragédie : une fausse réparation qui plonge dans l’insoluble. Dans la conscience chrétienne, pour Michel Guérin, le tragique c’est l’homme, tissu de « contrariétés », « monstre incompréhensible » (Pascal). Tragique est en fait le nihilisme : dieu est mort, certes, mais qu’est-ce qu’on fait du cadavre ? Le tragique est ce krach boursier des valeurs qui porte le XIX e siècle vers le romantisme, l’ennui, la mélancolie. Comment dès lors fonder une espérance sans eschatologie religieuse ? Guerre et terrorisme : un tragique contemporain ? L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau souligne certaines mutations. La guerre s’étant démonétisée au XX e siècle, ce qui a changé c’est l’étonnante circulation entre l’espace pacifié et l’espace de guerre, et la proximité avec l’ennemi : au Rwanda on se massacrait à l’intérieur de la même famille ; alors qu’on croyait que la différence créait la violence c’est la ressemblance qui en était, là, à l’origine. Farhad Khoskokavar rappela quant à lui que le martyr, auparavant sacré, est aujourd’hui sécularisé : chacun peut devenir martyr. Par ailleurs il souligna que le terrorisme se nourrit dans nos sociétés virtuelles de la construction imaginaire de l’humiliation. Alors pourquoi la guerre ? Petite pierre de l’historien : les intellectuels qui, au début du XX e siècle ont tous été embarqués dans ce grand massacre, n’ont pas fait de leur guerre une pratique de leur analyse. On aurait pu apporter d’autres réponses : le terrorisme d’État, toujours occulté et pourtant cause des guerres et non effet. La réalité économique d’oppression et ses inégalités, qui entraînent des humiliations non virtuelles. Mais les Tables rondes d’Averroès laissent souvent en suspens les questions qu’elles soulèvent. Le but étant de les soulever ? RÉGIS VLACHOS Les Tables rondes se sont déroulées les 27 et 28 nov au Palais des Congrès Agnès Mellon
ENTRETIEN AVEC RAPHAËL GRANVAUD PHILOSOPHIE 57 Vérité, histoire, démocratie Trois grandes notions entachées d’imposture Le livre de Raphaël Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique, est une somme considérable et passionnante qui fait le point sur les crimes et complicité de génocide du pays des droits de l’homme au continent des « sauvages ». Les informations sur ces crimes existent mais nombre d’universitaires continuent de ne pas les divulguer, travestissant ainsi l’histoire, manipulant des clichés racistes et cela afin de ne pas blesser un certain orgueil patriotique. À la lecture de ce livre on peut penser aux pires heures du stalinisme sur la falsification historique au sommet de l’État. Le bloc soviétique désinformait grossièrement, contrairement aux technologies plus subtiles à l’Ouest qui, désinformation, manipule de l’opinion et pratique l’autocensure. S’intéresser aux rapports de la France à l’Afrique réinterroge les conditions de production de la vérité, l’écriture de l’histoire, la légitimité des interventions guerrières des pays démocratiques. Et fait douter de notre statut de démocratie et d’état de droit. Mais qui a le courage de s’apercevoir que la vérité relève du thumos et non de la sophia ? Zibeline : Vous portez dans votre livre des accusations très graves contre l’armée française, lui reprochant de s’être rendue coupable, jusqu’à récemment, de crimes ou de complicité de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Sur quoi ces accusations sont-elles fondées ? Raphaël Granvaud : Ces accusations correspondent à des définitions très précises en droit international et sont étayées par des rapports très sérieux de diverses ONG. Lorsque l’armée française tire sur des foules de manifestants ivoiriens désarmés en novembre 2004, quand elle cautionne le recrutement d’enfants soldats comme dans l’armée tchadienne qu’elle porte à bout de bras, lorsqu’elle encadre et supervise les opérations militaires d’une armée qui mène une politique de la terre brûlée contre une fraction de sa population, comme en République centrafricaine et qu’en plus elle tente de dissimuler ces crimes à l’opinion publique internationale, il s’agit bien de crimes ou de complicité de crimes de guerre. Sans parler bien sûr du Rwanda en 1994 où il y a eu complicité active, au sens juridique du terme, dans l’accomplissement du génocide des Tutsi. Sur le Rwanda, justement, certains font valoir qu’on se massacrait dans la même famille et qu’il s’agissait d’une affaire purement rwandaise. Comment la France est-elle complice ? Ce sont des personnes précises qui se sont rendues coupable de complicité de génocide, mais elles occupaient à l’époque le sommet de la hiérarchie politique et militaire, et elles engageaient donc l’État français. Pour faire court, disons simplement que livrer des armes aux génocidaires, pendant le génocide, relève au plan juridique de la complicité de génocide, crime également imprescriptible. Cela n’enlève rien au fait que la genèse du génocide, l’instrumentalisation politique, par une dictature raciste, d’un ethnisme artificiel hérité de la colonisation, est bien une histoire rwandaise (néanmoins certains militaires belges et français partisans des théories de la « guerre révolutionnaire » s’y sont associés depuis longtemps). Cette histoire a effectivement déchiré des familles mais utiliser l’argument de la proximité entre les victimes et les exécutants du génocide pour le banaliser, et masquer sa planification au sommet de l’État, le faire passer pour une explosion de colère spontanée, ou occulter les complicités françaises, relève de la méconnaissance, ou de la falsification historique. Les faits que vous rapportez dans votre livre sont très largement ignorés de la population française. Comment est-ce possible à l’ère du « tout communication » ? Je me suis contenté de produire une synthèse des rapports d’ONG, des enquêtes journalistiques françaises ou étrangères, des travaux universitaires, des publications militaires… Mais il est impossible au lecteur de la presse nationale d’avoir une vision d’ensemble de ce que l’armée française fait réellement en Afrique. Les informations pertinentes sont rares et noyées en permanence dans un flot continu d’approximations, de clichés hérités de la période coloniale ou de tentatives délibérées de désinformation. J.= L=M. Que fait l’armée française en Afrique Raphaël Granvaud Ed Agone, 20 euros La complicité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda 15 ans après, 15 questions pour comprendre Ed. L’Harmattan, 13 euros Raphaël Granvaud R.V Sur les questions sensibles, qui touchent à la raison d’État et au « secret défense », dont on use abondamment en France, le terrain médiatique constitue officiellement un terrain de manœuvre comme un autre pour les militaires… Enfin, il faut aussi regretter une sorte de paresse intellectuelle ou d’aveuglement volontaire, qui fait qu’il est plus facile de laisser filer au second plan de sa conscience des informations qui viendraient trop radicalement bouleverser les idées communément admises sur « le pays des droits de l’homme » … ENTRETIEN RÉALISÉ PAR RÉGIS VLACHOS



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