Zibeline n°21 août 2009
Zibeline n°21 août 2009
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°21 de août 2009

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 4,6 Mo

  • Dans ce numéro : la culture est-elle rentable ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 54 - 55  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
54 55
54 LIVRES André Mérian affectionne depuis longtemps les lieux désaffectés et principalement les zones péri-urbaines. Son dernier opus, Syrie poursuit et renforce cette exploration distanciée. Ses photos accusent un voile laiteux déjà présent dans Statement (chez le même éditeur). On pense parfois à Marco Zanta (Zib’17). Sous un effet de surexposition les lumières douces montent dans l’ensemble de l’image, lavent de blanc les couleurs comme on dit en peinture, dégradent les détails, minimisent la dramaturgie des contrastes colorés et de gris. Des espaces intermédiaires, interlopes, inachevés. Dans sa préface Bernard Millet parle de neutralité voire d’absence critique. À nuancer. André Mérian semble prendre une forme de parti voilé : ces lieux communs (immeubles, rond point en cul de sac, ruine de béton…), la distance au sujet comme un no man’s land, le choix du point de vue surbaissé ou surélevé provoquant un déplacement de Vous avez raté le remarquable film d’animation documentaire Valse avec Bachir applaudi à Cannes en 2008 et récemment récompensé du Golden Globe du meilleur film étranger ? N’ayez crainte, le cinéaste israélien Ari Folman a décliné l’émouvant récit en bande dessinée. Procédé singulier : les dessins sont issus directement des dessins préparatoires du film. Comment ce long métrage est il devenu un roman graphique ? David Polonsky, directeur artistique du film, en est le principal artisan, et joue des relations complexes, entre connivences et ruptures, qu’entretiennent le septième art et la bande dessinée. L’esthétique semi-réaliste du dessin et le traitement chromatique tout en contrastes font de ce livre une ARTS HISTOIRE Neutre apparent Une Valse en deux temps Y’a pas bon colonies ! Les assertions de Nicolas Sarkozy sur les difficultés de « l’homme noir à se situer dans le temps », lors du discours de Dakar en 2007, avaient vivement surpris bon nombre d’entre nous. Le Président de la France pouvait-il céder au racisme ordinaire, à tout le moins à ses représentations infantilisantes ? Catherine Coquery-Vidrovitch a voulu intervenir dans la polémique. Non par repentance, comme l’a fait l’autre candidat de la présidentielle qui demanda pardon pour la France, mais en faisant son travail d’historienne. Elle a voulu, dans ce débat politique, remettre l’histoire en perspective. Elle l’a d’ailleurs grandement élargi en passant en revue tous les sujets polémiques qui affleurent sur la scène citoyenne et médiatique. Pour elle, tout cela n’est que la conséquence d’un passé colonial non assimilé. C’est la « fracture coloniale » ! En près de 200 pages, Catherine Coquery-Vidrovitch entreprend de nettoyer les faux débats actuels sur l’histoire d’Empire et de soumissions. Elle démonte avec brio les ressorts qui amenèrent la loi à affirmer la ligne d’horizon et la fuite du regard vers un extérieur, les lumières lactescentes. Il y a dans ces images une bizarre incomplétude qui conjugue distance au sujet et appartenance à un même espace déployé hors champ. Suggère-t-il un flottement du sens : c’est quoi ça ? qu’est-ce ça fait ici ? André Mérian est nominé pour le prix découverte aux Rencontres Internationales de la photographie d’Arles.C.L. Syrie 20 photographies en quadrichromie d’André Mérian préface Bernard Millet 48 pages, tirage à 500 exemplaires en souscription, tirage de tête numéroté, signé, livre dédicacé au prix de 125 euros Images En Manœuvres Editions, 19 euros indéniable réussite, qui n’affaiblit ni la puissance du récit ni l’originalité du propos. Une prouesse technique haute en couleurs au sens propre, qui passe haut la main l’obstacle de la transposition d’un support à un autre. Il faut dire que les auteurs ont procédé eux-mêmes à l’adaptation, ce qui explique sans doute que la force émotionnelle soit intacte : malgré l’absence de son, les moments tragiques vécus au Liban en 1982 hurlent aux oreilles. FRÉDÉRIC ISOLETTA Valse avec Bachir A. Folman et D. Polonsky Ed Casterman –Arte Editions, 15 euros l’existence d’« aspects positifs de la colonisation », sorte de contrepoids aux confessions d’anciens tortionnaires. Elle répond aux attaques contre les déficiences des historiens, qui auraient déserté ces questions complexes. Elle mène donc une analyse historiographique serrée sur la production historique, montrant combien ses fluctuations sont dues aux conjonctures politiques nationales. Elle démontre surtout que l’histoire coloniale a davantage souffert d’ignorance que d’un manque de travaux… Mais surtout, elle affirme que notre société souffre de ce véritable défaut d’appropriation de cette histoire de vainqueurs et de vaincus. Il faut construire une autre histoire de France, qui soit d’ici et d’ailleurs : l’amnésie ne paie pas ! Un petit livre capable à la fois d’une mise au point historique autant qu’historiographique, et d’une intervention salutaire pour décrypter la société postcoloniale. RENÉ DIAZ ; -r :',.i," rJ "4 J. Ii. I ; 511J. Enjeux politiques de l’histoire coloniale Catherine Coquery-Vidrovitch Agone, 14 euros
Ça sert à quoi l’art ? Eh bien à rien. Comme l’amour, le courage… De toute façon les plus belles choses humaines ne servent à rien ! Difficile avec une telle réponse de se battre contre les coupes budgétaires et la baisse des subventions à de nombreuses manifestations culturelles ! Difficile aussi de « démocratiser » l’œuvre d’art et de l’imposer dans certains quartiers (voir plus bas…) Mais tentons un rapide survol, arbitraire bien sûr, du rôle social de l’art. Rappel. Platon veut chasser les artistes de la cité dans sa République : ils ne servent à rien pour la bonne marche des affaires humaines ; ils ont certes un rôle dans certains contextes mais de dissuasion, de perversion… Bref, le réel est assez compliqué à comprendre comme ça, alors si en plus des rigolos veulent nous représenter des choses fausses on ne s’en sortira jamais ! Dehors les loulous ! LA PLACE SOCIALE DE L’ART PHILOSOPHIE 55 Heureusement qu’Aristote vient sauver la mise de nos péripatéticiens préférés d’Athènes en constatant, par la pratique, la force pédagogique et psychologique de l’art. D’une part l’homme prenant plaisir à la vue, il est bon que les artistes viennent combler ce plaisir ; et puis de la vue on peut passer progressivement à l’intellect : c’est une fonction pédagogique, et c’est très bien. Plus célèbre et forte est sa théorie de la Catharsis dans la Poétique. Le rôle de l’art notamment dans la tragédie est de faire vivre des émotions que nous ne pouvons ressentir dans le quotidien. La tragédie vient purger l’âme humaine d’émotions nocives : je ne peux tuer mon père alors Sophocle s’en charge pour moi ; j’ai peur, j’ai mal, je compatis, et me purge de mes mauvaises passions en m’identifiant au personnage… à peu de frais. Plus récent ? L’analyse historique de Panofsky dans Le fantôme de l’Aventure À l’occasion d’un débat organisé par le FRAC, Marc Rosmini revient sur la destruction de L’Aventure, de Richard Baquié, installée en 1988 à la Cité des Cèdres, et rapidement vandalisée par les habitants. Aventure qui interroge sur la place sociale de l’art… Zibeline : Pourquoi avoir choisi de débattre de l’Aventure à l’endroit même où elle était installée et où elle a été détruite ? Marc Rosmini : Le Fonds Régional d’Art Contemporain m’a proposé d’animer des débats autour de mon livre Marseille révélée par l’art contemporain. Pour prolonger l’esprit de ce dernier, il nous a semblé logique d’aller vers les gens dans leur diversité, et de dialoguer avec eux sur ce que l’art pouvait, aujourd’hui, nous apporter. Le choix de situer une œuvre contemporaine dans un lieu tel que les Cèdres, quartier en proie à de profondes difficultés économiques et sociales, était un choix risqué. Le débat organisé par le FRAC est une façon de prolonger le risque, en faisant de la philosophie esthétique dans la rue. C’est aussi revenir aux origines socratiques de la philosophie. Le Centre Social Malpassé s’est d’ailleurs spontanément associé avec nous, son directeur et sa présidente pensant qu’il est essentiel de montrer aux Marseillais qu’on peut venir sans crainte excessive dans ce quartier. Si nous contribuons à combattre les préjugés dont les quartiers Nord sont victimes, l’événement aura déjà trouvé du sens. Richard Baquie, l'Aventure, 1987 photo Yves Gallois L’œuvre d’art et ses significations, ou son petit Galilée critique d’art, sont particulièrement éclairants sur le rôle révélateur de l’art. À la Renaissance la science est sous tutelle de l’église, et dit parfois de grosses bêtises, l’expérimentation étant interdite. Alors c’est souvent l’art qui voit le réel grâce au soin apporté par ces obsessionnels d’artistes à l’observation de la nature. Ce souci artistique d’observation est très spécifique ; même le grand Galilée, qui avait des yeux et des lunettes, refusera d’admettre les ellipses de Kepler à l’aune de la théorie : ce sont des cercles déformés ! Or le cercle est la forme parfaite… Voilà. Je n’irai même pas jusqu’à Duchamp : faites comme moi, prenez un petit Galilée sous votre serviette de plage, allez au théâtre, au concert, aux expos, et signez des pétitions pour dire que l’art ça sert ! RÉGIS VLACHOS La destruction rapide de l’œuvre de Baquié est-elle le signe d’un divorce entre les classes populaires et l’art de notre temps ? Il faut nuancer ce jugement. Ricardo Vazquez (qui animait le débat du 8 juillet avec Marc Rosminindlr) rédige en ce moment un mémoire qui prouve que le funeste destin de l’Aventure est également lié à des disfonctionnements d’ordres techniques et administratifs. Le vandalisme a existé, mais il n’est pas la cause unique. N’oublions pas non plus que les habitants d’un quartier beaucoup plus « favorisés », à savoir Bonneveine, ont obtenu en 1996 qu’on désinstalle une importante sculpture de Mark Di Suvero qu’ils jugeaient « horrible » et « insensée ». Si l’art contemporain est victime d’un rejet, ce dernier ne concerne pas une classe sociale en particulier. Mais il est évident que certains habitants des Cèdres ont pu juger cette sculpture superflue dans la mesure où beaucoup de leurs besoins essentiels ne sont pas satisfaits. Je pense également qu’une œuvre telle que L’Aventure nécessite une éducation du regard et une connaissance de l’histoire de l’art qui ne sont pas très répandues, quel que soit le milieu social. Il n’y a donc pas d’espoir de voir l’art contemporain s’épanouir dans l’espace public ? Pour préparer le débat, j’ai rencontré une classe de l’école Malpassé les Oliviers, et les remarques des élèves, qui pourtant ont un faible capital culturel, m’ont plutôt donné espoir. Les œuvres de l’esprit peuvent parler à tous, à condition de se donner les moyens de la médiation, et d’inciter chacun à s’exprimer sans censure sur leur signification. Et puis, même si je déplore la destruction de l’Aventure, le fait même qu’elle fasse toujours débat vingt ans après prouve qu’elle continue d’agir dans l’imaginaire collectif ! Pour toujours le fantôme de cette œuvre donnera une poésie et une magie particulière à ce carrefour des Cèdres… ENTRETIEN RÉALISÉ PAR RÉGIS VLACHOS



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :