Zibeline n°19 juin 2009
Zibeline n°19 juin 2009
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°19 de juin 2009

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 5,8 Mo

  • Dans ce numéro : derniers spectacles... premiers festivals.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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68 PHILOSOPHIE/HISTOIRE LA COMMUNE DE PARIS C’est le mois de mai et, comme lors des 138 années précédentes, on ne célèbrera pas la Commune de Paris et on n’honorera pas son massacre ; on laissera plutôt des rues, des lycées porter le nom de son massacreur Cet événement porte en lui un lot surprenant d’interrogations. Comment des femmes et des hommes ont-ils pu, dans la plus grande misère, assiégés, porter de tels idéaux sur la scène du réel ? Car les idéaux des Lumières se retrouvaient projetés sur le terrain pratique et social. Les droits sociaux donnaient enfin sens aux droits de l’homme : l’égalité homme-femme, l’instruction publique et gratuite, l’accueil des étrangers, le salaire d’un ouvrier pour les élus... On peut donc se demander pourquoi, lorsque des hommes portent ces idéaux sur le champ du réel, ils se font massacrer. Et pourquoi nos démocraties effacent ces événements de leur histoire… Démocratie et oligarchie Il y a là une remise en cause de questions philosophiques essentielles comme celles de souveraineté, de l’essence de la démocratie, de la représentativité. Historiquement la démocratie, c’est-àdire le pouvoir du peuple, est vite apparue comme le pouvoir le moins injuste, quoique le plus bordélique pour Platon dans la République : pour le philosophe le démos est avant tout plethos, c’est à dire plèbe dégénérée. Cette conception prévaut aujourd’hui encore : si le peuple s’exprime véritablement, comme en 2005 où il a débattu alors qu’on lui demandait simplement de dire oui, on dénonce la pagaille démocratique. Ce qui revient à assimiler démocratie et eudémonisme, où chacun fait ce qu’il veut et donne son avis sans la considération d’aucune autorité. C’est pourquoi la représentativité est apparue comme la seule forme possible de la démocratie. Cette représentativité permet depuis 150 ans à une oligarchie de régner au nom du peuple. Mais pourquoi le peuple vote contre son intérêt est une autre question (voir p 66). Penser l’histoire et la démocratie En fait la démocratie est visée dès qu’elle sort du cadre de la représentativité oligarchique, dès qu’elle ne se contente pas d’être la vitrine des intérêts de la classe au pouvoir. Représentation populaire « Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres mains ; quand de simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels », les possédants, et, dans des circonstances d’une difficulté sans exemple, accomplirent leur œuvre modestement, consciencieusement et efficacement… Le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la République du travail, flottant sur l’Hôtel de Ville. » (Marx, La Guerre civile en France). La Commune de Paris est un démenti historique aux conceptions classiques de la démocratie et de la représentativité. Le conseil communal était un nouveau type d’État, les conseillers étaient souvent des ouvriers ; il n’était pas un organisme parlementaire de bavardage, de privilèges et d’avalisation, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois ; l’ensemble des charges publiques, conseillers, policiers, gardes nationaux, enseignants étaient révocables à tout moment ; aucune position privilégiée dans ce fonctionnariat, tout le monde percevait un salaire d’ouvrier. Exactement l’inverse de ce que nous connaissons comme représentativité dans nos démocraties. La Commune pose la question démocratique dans sa totalité, et en ce sens elle pose le problème des siècles à venir et que Rancière nomme la haine de la démocratie, à savoir l’horreur inspirée par le fait que le peuple avec ses gueux puisse avoir une quelconque prise sur les affaires publiques : la démocratie engendre « de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n’importe qui le pouvoir égal de l’intelligence, elle peut susciter à l’inverse du courage, donc de la joie. » En bref, parler de la Commune de Paris c’est remettre en cause l’idéologie de nos démocraties et la plupart des spéculations de philosophie politique. Révolution et massacres Ainsi il vaut mieux ne pas en parler : une révolution est impossible, elle conduit au désordre, aux massacres diton. Avec la Commune on voit bien que ce fut possible, que les Communards, comme le disait Marx, étaient partis « à l’assaut du ciel ». C’est par dizaine de milliers que les communards furent massacrés : mais il y a un terrorisme d’État co-substantiel à sa négation dans tous les pays : en France l’État put faire passer dans l’histoire les communards pour des massacreurs au point d’ériger en plein Paris, sur la fameuse butte, un sacré cœur odieux pour expier leurs crimes. C’est une autre question philosophique que pose la Commune : celle de la vérité en histoire. Elle rejoint la question démocratique : comment les démocraties ont elles pu perpétrer des massacres et les occulter de leur histoire ? Nous sortons peut-être là du champ de la philosophie, à ce moment où le concept embraye avec le réel au point de s’y brûler… Mais la réponse est simple, sans doute : occulter la Commune, c’est nier que les hommes sont capables d’action pour changer l’ordre d’un monde injuste et impitoyable. RÉGIS VLACHOS Edouard Manet, Barricade, lithographie, 1871
ENTRETIEN AVEC ALAIN KRIVINE HISTOIRE/PHILOSOPHIE 69 Parler de la Commune à un révolutionnaire nous a paru intéressant. Qui d’autre peut tenir des propos sur une société différente, quand la nôtre se morfond dans la crise, et dans laquelle chacun est victime et complice d’un système de consommation petit bourgeois ? Nous avons donc interrogé Alain Krivine sur ce que veulent les révolutionnaires… Zibeline : Nous voudrions, puisqu’on parle de la Commune de Paris dans ces pages, vous interroger sur l’enjeu démocratique des situations révolutionnaires : est-ce un projet de subversion financière, en terme de redistribution des richesses, ou est-ce aussi une subversion démocratique ? Alain Krivine : Je crois qu’on peut aller plus loin. Je ne crois pas que fondamentalement on veut faire la révolution parce que économiquement c’est mieux pour la population ; bien sûr que cette dimension sociale joue, mais je ne crois pas que ça doit être le but final. Je crois que la révolution tourne autour de deux formules, qui sont complémentaires. Une toute autre répartition de la richesse, démocratiquement décidée, contrôlée et appliquée par la population ; qui implique, même si le mot est galvaudé par des influences passées, tout un esprit autogestionnaire, plus que de participation : de direction par la population. À partir de ce moment là, il faut une mobilisation A. Krivine X-D.R Enjeux des situations révolutionnaires permanente pour faire de la politique au sens grec du terme, c’est-à-dire pour s’occuper des affaires de la cité, et trouver les moyens pour que l’ensemble de la population dirige et contrôle ses activités, du berceau au cimetière. Et dans tous les domaines ! C’est-à-dire aussi bien le domaine du travail, le domaine économique, le domaine culturel, le domaine des loisirs… Donc, quand on parle de libération humaine ou d’émancipation, c’est ça que ça signifie concrètement. Et je dirais même, si on prend une expérience de révolution loupée, celle de 68, l’aspect qui n’a pas été loupé c’est cet aspect de libération des gens, où la désaliénation est apparue, et en même temps la richesse virtuelle de chaque individu. Richesse complètement cachée en période normale de métroboulot-dodo. Une richesse de quel ordre ? Quand il y a une mobilisation de la population d’une assez longue durée, il se passe quelque chose qu’on pourrait résumer en une formule : un ouvrier de la métallurgie devient un poète. On peut devenir un poète, un chanteur, un guitariste, un dessinateur, un peintre, c’est-à-dire toutes les facultés cachées qu’on a en nous, et qui ne peuvent jamais s’exprimer dans l’exploitation quotidienne et l’aliénation quotidienne. Dès qu’il y a mobilisation apparaissent ces facultés cachées chez les gens. Moi je l’ai connu dans les quelques expériences, cette explosion culturelle, individuelle, personnelle, artistique. Je l’ai connue en 68, mais je l’ai connue au Nicaragua en étant présent à un moment de la révolution sandiniste, je l’ai connue au Portugal au moment de la révolution des œillets ; nos aînés ont connu ça en 36 : quand on voit les scènes de 36 on se rend compte que ce ne sont pas seulement des manif économiques. Et puis, même partiellement, les gens le connaissent dès qu’ils occupent une usine un peu plus qu’une semaine. C’est une formule de Trotski ; il dit : « en période de mobilisation générale, les gens sont quotidien-nement méconnaissables » ; et c’est tout à fait vrai ! Du coup on découvre des tas de trucs : un type qui dans votre usine ne lisait jamais vos tracts depuis 10 ans, lorsque vous êtes mobilisés collectivement est souvent dix fois plus radical, dix fois plus sensible, dix fois plus militant que le vieux syndicaliste. Il faut rendre hommage à celui qui a distribué les cartes pendant 10 ans, sorti ses tracts, essayé de monter sa section syndicale. Mais il est généralement complè-tement dépassé quand il y a une telle mobilisation. Pourquoi selon vous renvoie-t-on toujours, lorsqu’il est question de révolution, à l’URSS ? Parce que quand on nous demande un exemple, on n’en a pas d’achevé… Or ce qui s’est passé en Union Soviétique n’est pas simplement une déformation, c’est la négation de ce qu’on veut faire. Ce n’est pas parce qu’il y a eu planification qu’une partie du programme a été achevée. La bureaucratisation, la répression, l’absence de liberté, de débat, de liberté de presse, un parti communiste qui est le parti unique et qui ne se réunit pas pendant 10 à 15 ans, sans congrès, enfin, tout ça c’est la négation de tout ce pourquoi on se bat ! C’est absolument le contraire de ce qui pour nous est le socialisme tel que, de façon tout à fait embryonnaire, il était effectivement apparu à la Commune de Paris, avec ce côté de libération, de démocratie, d’internationalisme, de respect des cultures. Le problème de la révolution c’est que nous n’avons pas d’exemples à mettre en avant… Il y a tout à inventer. Mais on a des exemples embryonnaires de mobilisations, de démocraties permanentes pendants les grèves. Et comment on peut arriver à une mobilisation, à une tension, à un intérêt permanent… et que ça ne retombe pas, y compris après la prise du pouvoir… Ça, on n’a pas d’expérience. Pourquoi selon vous 68 a-t-il échoué ? Les manques, l’absence de programmes alternatifs, l’absence de mouvements capables de le porter. La plus grande faiblesse de 68 à mon avis, c’est l’absence d’auto-organisation, d’autogestion de la lutte si on veut parler vite. C’est une lutte qui a été contrôlée par la bureaucratie syndicale malgré l’existence formelle de comités ouvriers, qui étaient des comités bidon. Depuis il y a eu des progrès énormes en termes d’autoorganisation, de mise sur pied de coordination dans les grèves de 87-88 ou 95, mais en 68 il n’y a eu aucune auto organisation. Donc on a beaucoup appris… Mais je crois que c’est ça l’avantage des grandes faiblesses, c’est qu’on peut aujourd’hui corriger. C’est pas seulement être contre mais pour. C’est-à-dire, en plein capitalisme, être capable, même écouté par peu de gens, de montrer qu’une autre société est possible. ENTRETIEN RÉALISÉ PAR RÉGIS VLACHOS



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