Zibeline n°17 avril 2009
Zibeline n°17 avril 2009
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°17 de avril 2009

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 4,4 Mo

  • Dans ce numéro : Marseille, sous tous les angles.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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56 PHILOSOPHIE LES JEUX DU JE Le titre est un peu facile mais pour le coup il n’est pas tiré par les cheveux : les trois sens du mot « jeu » collent tout à fait aux ambiguïtés sémantiques et existentielles du premier des sujets. Pourquoi parler du « je » alors ? Et bien déjà parce que c’est le début de toute pensée. Quoique… Les bons marxistes pourraient se scandaliser de cette proposition ! « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. » Mais nous n’aborderons pas cette question, mais une autre, parallèle : être soi-même ne veut rien dire ! Les Jeux du je Pas de « je » grec Le « connais-toi toi-même » est certainement la citation la plus connue de la civilisation occidentale ; elle est aussi, et de ce fait, celle qui plus que tout autre ne veut rien dire. Se connaître ou savoir ce que ce petit mot de « je » veut dire est la plus incroyable des absurdités (avec cette autre qui est de vouloir moraliser le capitalisme ?). Ça ne veut rien dire parce que comme l’avait bien vu le papet de la philosophie, Socrate, on est soi-même le moins bien placé pour se voir. Déjà il faut préciser ce fameux passage ; c’est Critias qui rapporte cet adage de l’oracle de Delphes et Socrate qui le tourne en dérision, avec son goût impayable pour les métaphores. Une connaissance qui voudrait se connaître c’est ça : Socrate - Voici. Demande-toi si tu peux concevoir une vue qui ne soit pas la vue des choses qu’aperçoivent les autres vues, mais qui serait la vue d’elle-même et des autres vues et aussi de ce qui n’est pas vue, qui ne verrait aucune couleur, bien qu’elle soit une vue, mais qui se percevrait elle-même et les autres vues. Crois-tu qu’une pareille vue puisse exister ? (Charmide). Rien à voir avec le « je » me direz vous ; si, un peu tout de même. Mais le « je » est une invention récente ; pour les Grecs, seule l’idée de sujet comme support de prédicats existe : telle qualité pour telle chose, la qualité étant le prédicat, et la chose le support ; cette chose ils l’appellent hupokeimenon, ce qui ne peut être que le support de prédicats et ne peut jamais être le prédicat d’autre chose. Bon on simplifie, mais c’est à peu près ça, et on vous épargne les références à Aristote. Le « je » pensant Ce support de prédicat va donc s’étendre à l’âme humaine avec Descartes : elle sera le support d’expériences, de vécu, mais surtout ce qui restera au bout d’une démarche qui vise à connaître la vérité. Le « je » de Descartes est ce résidu-là. Expliquons-nous plus clairement ; l’enjeu du fameux « je pense donc je suis » n’est pas directement de s’intéresser au « je », au sujet, à son petit moi enfermé dans une petite cabane où il n’aurait rien d’autre à faire que de s’émerveiller devant un poêle à bois. Descartes se pose tout d’abord la question de savoir ce qui est vrai ; et même plus, il met en doute ce qui est certain, c’est à dire estce qu’il y a des choses dans ce monde dont on ne puisse pas douter : deux plus deux font quatre, le monde existe, j’ai deux bras ? Et bien tout cela n’est pas si certain ; je peux en douter figurez-vous. Tout d’abord parce que peut-être qu’en ce moment je rêve, puisque quand nous rêvons nous ne nous disons pas que nous rêvons mais nous pensons vraiment vivre ce qui se passe ; il n’y a aucun critère qui permette de distinguer avec certitude la veille du sommeil. Et quant à l’addition de base, en dernier recours se dit Descartes, peut être est-ce un malin génie qui me trompe, et me fait croire que 2+2=4. Alors là vous me direz il y va un peu fort avec son malin génie ! Ben oui c’est lui qui inspirera Matrix, vous ne saviez pas ? Descartes avant Nemo relève le défi, ferme ses deux petits poings et crochet du gauche, coup de pied, droite, gauche au malin génie et brandissement du cogito dans la foulée : « Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. » Voilà comment on en arrive à ce grand moment de la philosophy story ! Le « je », l’ego est ce reste, ce résidu intuitif. Descartes en fera même une chose ; et là il poussera le bouchon un peu loin. Pas d’ergo Déjà cette affaire du « je » qui existe ne va pas de soi. Nietzsche la qualifiera de fiction grammaticale : « Est-il donc interdit d’user de quelque ironie à l’égard du sujet, de l’attribut et de l’objet ? Le philosophe n’aurait-il pas le droit de s’élever au-dessus de la foi qui régit la grammaire ? » (Par delà le bien et le mal). Les contraintes du langage nous conduisent à poser un sujet, un verbe, un « je pense ». Est-ce à dire que le « je » existe parce que le prédicat « pense » est vérifié ? Les contraintes formelles du langage sont-elles une garantie à l’existence réelle ? bien sûr que non ; c’est confondre le mot et la chose… Mais la plus belle critique du « cogito » est celle de Foucault (voir Zib 16) : « Ce double mouvement propre au cogito moderne explique pourquoi le « Je pense » ne conduit pas à l’évidence du Je suis » ; aussitôt, en effet, que le « Je pense » s’est montré engagé Narcisse, Le Caravage, 1599
57 dans toute une épaisseur où il est quasi présent, qu’il anime mais sur le mode ambigu d’une veille sommeillante, il n’est plus possible d’en faire suivre l’affirmation que « Je suis » : puis-je dire, en effet, que je suis ce langage que je parle et où ma pensée se glisse au point de trouver en lui le système de toutes ses possibilités propres, mais qui n’existe pourtant que dans la lourdeur de sédimentations qu’elle ne sera jamais capable d’actualiser entièrement ? » Le thème de la mort de l’homme et du sujet est tout entier engagé dans cette critique qui synthétise l’enfouissement du sujet dans les lourdeurs de la métaphysique pour Nietzsche, par les conditions de productions pour Marx et par l’inconscient pour Freud. Pas de métaphysique du « je » Tout aussi forte est la critique de Kant sur cette évidence du « je » posé comme une réalité ; Kant la démontera dans son ouvrage à l’eau de rose, Critique de la raison pure, au cœur d’un chapitre très racoleur intitulé les paralogismes de la psychologie rationnelle. Au fait, quezaco un paralogisme ? Un abus de langage, une généralisation, du genre : je bouge mon bras donc je suis libre. Un autre ? Le corps humain est un assemblage étonnamment complexe donc quelqu’un a dû y penser, en faire les plans sur ordi, le vouloir ; donc Dieu existe. Idem pour le « je pense » dira Kant, qui n’implique en rien qu’il y ait une âme, un substrat, un quelque chose. Le sujet est d’abord une fonction, support de déterminations, d’activités diverses et variées : « ce n’est que parce que je puis saisir en une seule conscience le divers de ces représentations que je les nomme, toutes, mes représentations ; car, sans cela, j’aurais un moi aussi divers et d’autant de couleurs qu’il y a de représentations dont j’ai conscience. » C’est dire qu’être soi c’est se saisir comme unité, savoir que ce qui s’est passé il y a une minute et ce qui se passe maintenant sont bien des expériences de ma pensée ; sinon je serais autant de personnes que j’ai de pensées ou d’expériences ; forme de schizophrénie exponentielle. « je » pratique Donc rien ne permet de poser le postulat de l’existence d’une chose qu’on nommerait je, âme, et qui existerait. Qu’il y ait de la pensée en nous est un fait ; qu’il y ait René Descartes par Frans Hals une métaphysique du je est un pas qu’il ne faut pas franchir… Ceci dit c’est ce qu’ont fait toutes les religions, qui sont des concentrés de tous les paralogismes décrits plus hauts. Une fois dégagé du terrain théorique, le sujet peut enfin se mettre à jouer sur le terrain de la pratique, qui en philosophie désigne la morale ; il n’y a plus à chercher ce qu’il est mais ce qu’il a à faire ; il se définit par sa fonction, il est soi, il est personne. Le sujet comme personne implique de renoncer à savoir ce qu’est le sujet, pour mesurer son pouvoir d’être, la capacité qu’il a d’être tel ou tel. La personne ne se comprend alors que dans son rapport aux autres et à des prescriptions qui lui préexistent, elle se comprend dans son ancrage mondain. C’est dans les trois commerces de Montaigne que l’on retrouve cette belle volatilité existentielle du sujet : « Notre principale suffisance, c’est savoir s’appliquer à divers usages. C’est être, mais ce n’est pas vivre, que se tenir attaché et obligé par nécessité à un seul train. Les plus belles âmes sont celles qui ont le plus de variétés et de souplesse(…) Si c’était à moi à me dresser à ma mode, il n’est aucune si bonne façon où je voulusse être fiché pour ne m’en savoir dépendre. La vie est un mouvement inégal, irrégulier et multiforme. Ce n’est pas être ami de soi et moins encore maître, c’est en être esclave, de se suivre incessamment et être si pris à ses inclinations, qu’on en puisse fourvoyer, qu’on ne les puisse tordre. » (Essais, III,3) C’est bien dans les flottements du monde que s’enracine le sens du sujet ; nous sommes pris dans une pluralité de « commerces » qui dessinent les différents registres, les différents jeux de notre existence ; le passage de l’un à l’autre s’appelle subjectivité. Les jeux À défaut d’être soi il n’y a plus qu’à jouer ; tiens c’est quoi au fait le jeu ? Au premier sens le ludique, les jeux quoi ; et puis le jeu du comédien qui fait semblant, du musicien qui interprète ; et puis cette idée de mobilité : un rouage qui a du jeu, qui bouge. Peut être est-ce à ce dernier sens que pense Montaigne ? Être soi-même ne veut rien dire. Nous n’y croyons qu’au prix de prétentions intenables, d’histoires déposées tel un vernis superficiel sur des moi-peau non apprêtés pour les recevoir. « Le je est une fiction dont nous sommes les co-auteurs » dit Imre Kertesz dans Un autre. Nous croyons que « je » est pour fuir le jeu, l’angoisse des possibles ouverts. Notre liberté en fait. RÉGIS VLACHOS fthenye 61 Uttlusmn Ides =Mrs S819013 dnCeDlkrbnCss 20D04ID3 Emprises de la violence RP6yirtfriâ.r lo iUldtd8ElDn Wrk1CmDDR11n1 11 ; 10101110 d81ydmGM dGE BG.CIieE-driIIdnC 57 maul di 9atiiJisr t9DD7 Wisri1E61115rn 9jeniIasr WIN lrraebi EMriH 1111E DIMS Il INTIEiES PINCH DrSFDi1t1ES G 1nrl 2 alrll IICAF'kll"F8l.$flrufl. peSylelill[frB t ialtJlfi.nly56b eIriiIle saki-m1luflé prude e nallrtf rallsarlft itaufi IFRI 12413ue$ tGOnUr.iaUe LI MRdE l'9fIEMSIEir1 r Rencort



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