Zibeline n°15 février 2009
Zibeline n°15 février 2009
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°15 de février 2009

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 11,2 Mo

  • Dans ce numéro : l'art visuel en crise.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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66 PHILOSOPHIE PHILOSOPHIE DU SOCIALISME CHEZ JAURÈS Un étourdissant mutisme commémoratif semble plomber l’aube de cette année 2009 : le 150 e anniversaire de la naissance de Jaurès. Rien ne semble prévu et les bacs des libraires restent désespérément vides. À Zibeline nous ne pouvions passer sous silence un tel événement. Touchons donc deux mots de cette étoile persistante, charnière des XIX e et XX e siècle de la pensée et de la politique françaises. Juste pour cerner l’imposture de certains qui se disent socialistes, ou citent Jaurès Jaurès, ou ce que laphilosophie politique veut dire On ne se tromperait pas à parler d’inspiration quasi mystique de Jaurès ; à lire ses discours surgit une arrière pensée vivace et quasiment jubilatoire, dû à la forme du propos, à un art oratoire au sommet de sa grâce, et au fond : la certitude d’une société vraiment humaine à venir. Cette croyance en un dieu se retrouve dans La question religieuse et le socialisme édité en 1959 pour le 100 e anniversaire de sa naissance aux éditions de minuit. À 32 ans et à l’aube de son entrée définitive dans l’action politique et le combat socialiste, le centre de sa pensée reste métaphysique et optimiste. Religion et politique Il y a dans ces pages qui reprennent ses articles de La dépêche deToulouse dès l’été 1891 une remarquable articulation entre la question sociale et la question religieuse. Et plus encore de véritables moments de bravoure philosophique quant à la nature religieuse de l’homme ; cette religiosité porte en elle le socialisme, avec ses idées de solidarité et de foi en un monde qui serait dépassement du présent ; sans cette foi, pour Jaurès, il ne peut y avoir de lutte de la classe opprimée pour un monde meilleur : « s’il se produit dans l’humanité sous le nom encore vague de socialisme, un immense mouvement de justice qui (…) exalte dans toutes les consciences le sentiment du droit et le sentiment de la solidarité humaine, cette grande manifestation de justice sera pour les âmes humaines une révélation infinie… » Pour lui les religions révélées sont des usurpations de cette idée de solidarité. Que signifie sérieusement un dieu qui se fait homme : « Veuton dire qu’à force de sainteté de tendresse et de sacrifice, l’âme de Jésus s’est dépouillée de toutes particularités étroites, de toute individualité exclusive et égoïste, et qu’elle s’est ainsi substantiellement unie à l’infinie bonté… » ; non, ce n’est pas sérieux ! La pensée religieuse et originale de Jaurès perce dans cet extrait : « l’humanité comprendra et aimera d’autant plus le christ qu’elle pourrait à la rigueur se passer de lui. Elle s’appuiera d’autant mieux sur ce qu’il y a de divin en lui qu’elle aura développé ce qu’il y a de divin en elle. » C’est alors par sa phrase la plus fameuse que l’original Jaurès concède aux socialistes leur athéisme, et qu’il les suivra dans cette voie : « même si les socialistes éteignent un moment toutes les étoiles du ciel, je veux marcher avec eux dans le chemin sombre qui mène à la justice, étincelle divine, qui suffira à rallumer tous les
67 soleils dans toutes les hauteurs de l’espace. » Car, pour lui, le matérialisme est un spiritualisme : « si l’esprit agit et vit c’est dans ce qu’on appelle ma matière et les lois ». Question sociale et question religieuse se rejoignent : « devant les travailleurs la pensée est enfermée jusqu’ici entre les quatre murs de l’usine, nous voulons rouvrir les grands horizons où les peuples primitifs respiraient le souffle de dieu ». Cette pensée profondément empreinte du salut illuminera pour longtemps les bancs de l’Assemblée Nationale, dans cette forme de républicanisme révolutionnaire qu’il ne lâchera pas ; c’est par la République que la Révolution adviendra, mais cette république, ici celle de l’instruction obligatoire arrachée à l’église, il n’a de cesse de la haranguer, de la narguer : « vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine et la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vois n’ayez point pâli » ; et il poursuit : « par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, vous avez fait de tous les citoyens une assemblée de rois… mais au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit au servage ». Pensée et action politiques Grand orateur, Jaurès est aussi un des plus brillants intellectuels du XX e siècle, et certainement le plus brillant esprit qui se soit jamais mis au service d’un parti politique : qu’est-ce qu’un intellectuel brillant me direz-vous ? On pourrait la définir par une alliance de trois critères : la lucidité, la pertinence philosophique et la proximité charnelle à la question sociale ; concernant la lucidité on ne se lasserait pas de citer des textes qui auraient pu être écrits hier ; alors au moins un, de cette série d’articles pour la dépêche de Toulouse entre 1888 et 1890 : « à mesure que les entreprises industrielles et commerciales, mises en action, sont devenues des entreprises financières, le jeu de la spéculation s’est étendu non seulement à ces actions mêmes, mais aux produits aux marchandises… les gros capitalistes se sont dits : puisque tout n’est plus qu’un jeu il faut jouer à coup sûr… pourquoi y aura-t-il forcément contre la féodalité capitaliste une révolution analogue à 1789… la féodalité capitaliste quiafaittantdemalàlanationn’estplusutileàbeaucoup ». Par ailleurs, des textes articulant la philosophie à la question sociale devraient trouver leur place dans les manuels : « Le travail devrait être une fonction et une joie ; il n’est bien souvent qu’une servitude et une souffrance. Il devrait être le combat de tous les hommes unis contre les choses, contre les fatalités de la nature et les misères de la vie ; il est le combat des hommes entre eux, se disputant les jouissances par la ruse, l’âpreté du gain, l’oppression des faibles et toutes le violences de la concurrence illimitée. » À ces qualités indéniables on pourrait en adjoindre une autre, belle leçon donnée à tous les intellectuels mondains : batailler au sein même d’une organisation politique, là où se réalise concrètement la liberté, d’une part dans l’épreuve de la pensée au contact des militants, et d’autre part dans la bataille des motions, des plateformes, qui constitue la base de l’action politique. On sait l’influence et la position originale de Jaurès au sein des socialistes : son réformisme contre le radicalisme de Jules Guesde, sa conception de la révolution, qui passe par les urnes plutôt que par le combat du seul prolétariat. On connaît aussi leur confrontation lors du fameux débat du 26 novembre 1900 à Lille, censé mettre fin au pugilat entre les tendances socialistes. Jaurès admettra toujours le principe de la lutte des classes : « un conflit qui a pour principe la division de la société en possédants et en non possédants n’est pas superficiel, il va jusqu’aux racines mêmes de la vie. » Mais le choc est violent dès que Jaurès critique l’internationalisme abstrait des radicaux du parti ainsi que leur refus d’alliance avec la bourgeoisie : « L’heure est passée où les uto-pistes considéraient le communisme comme une plante artificielle qu’on pouvait faire fleurir à volonté, sous un climat choisi par un chef de secte. Il n’y a plus d’Icaries. Le socialisme ne se sépare plus de la vie, il ne se sépare plusdela nation ; il nedéserte pas la patrie ; il se sert de la patrie elle-même pour la transformer et l’agrandir. L’internationalisme abstrait et anarchisant qui ferait fi des conditions de lutte, d’action d’évolution de chaque groupement historique ne serait qu’une Icarie… » Défendre le droit Et ce serait aller à Rome sans voir le pape que de parler de Jaurès sans parler de L’affaire Dreyfus, qui souligne son originalité chez les socialistes : il comprend que soutenir la cause de Dreyfus était d’un intérêt vital pour le socialisme, puisque laisser l’État républicain bafouer ainsi le droit épuise la démocratie et hypothèque son avenir socialiste. Jaurès mène ce combat bien isolé parmi les socialistes peu disposés à entrer dans cette querelle bourgeoise. À ceux de ses camarades enfermés dans leur haine de classe et leur anticapitalisme aux relents antisémites, il écrit ceci : « Quel que soit l’être de chair et de sangquivientàlavie,s’ilafigured’homme, il porte en lui le droit humain… Dreyfus n’est plus ni un officier ni un bourgeois ; il est dépouillé, par l’excès même de malheur de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer. » Mais voilà, Jaurès est mort à l’aube de la grande guerre ; ses idées dérangeaient et notamment son pacifisme tout ancré dans la lutte des classes ; car quelle est la cause de la guerre, celles du temps de Jaurès et du nôtre, même de ces guerres qu’on ne nomme pas après 1960, des centaines de milliers de Sud Américains et d’Africains morts du fait des intérêts étasuniens ou français ? « Tant que dans chaque nation, une classe restreinte d’hommes possédera les grands moyens de production et d’échange, tant qu’elle possédera ainsi et gouvernera les autres hommes, tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée, la lutte incessante pour la vie, le combat quotidien pour la fortune et le pouvoir ; tant que cette classe privilégiée, pour se préserver contre tous les sursauts possibles de la masse, s’appuiera ou sur les grandes dynasties militaires ou sur certaines armées de métier des républiques oligarchiques (…), tant que cela sera, toujours, cette guerre politique, économique et sociale des classes entres elles, des individus entre eux, suscitera dans chaque nation les guerres armées entre les peuples. C’est de la division profonde des classes et des intérêts dans chaque pays que sortent les conflits entre les nations (…) Toujours cette société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée porte l’orage. » Ce qui a tué Jaurès le réformiste, en toute fin, c’est son internationalisme ouvrier qui dépassait dans ce cadre son patriotisme : il refusait de voir les travailleurs de chaque pays se massacrer : « l’Internationale vous dit que le droit, que le devoir des prolétaires, c’est de ne pas gaspiller leur énergie au service d’un gouvernement de crime, c’est de retenir les fusils dont les gouvernements d’aventure auront armé le peuple et de s’en servir, non pas pour aller fusiller de l’autre coté de la frontière des ouvriers, des prolétaires, mais pour abattre révolutionnairement les gouvernements de crimes. » À nos contemporains assassins de la mémoire, on ne peut que conclure avec Brel : Et pourtant l’espoir fleurissait Dans les rêves qui montaient aux yeux Des quelques ceux qui refusaient De ramper jusqu’à la vieillesse Oui not’bon Maître oui not’Monsieur Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? REGIS VLACHOS JAURES Rollunar taus In saki ! " Toutes les citations sont extraites de Jaurès, Rallumer tous les soleils, textes choisis et présentés par Jean-Pierre Rioux, édition omnibus, 28 euros



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