Zibeline n°14 déc 08/jan 2009
Zibeline n°14 déc 08/jan 2009
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°14 de déc 08/jan 2009

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 8,7 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... la culture en cadeau.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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66 PHILOSOPHIE ÉCHANGE ET DIFFUSION DES SAVOIRS La salle des délibérations du Conseil Général était comme d’habitude bondée pour ces soirées d’échange et diffusion des savoirs qui s’articulent cette saison sur le thème de la violence. Elle accueillait le 4 décembre Marcel Gauchet, célèbre auteur du Désenchantement du monde. Le philosophe construit son œuvre autour des rapports problématiques que notre modernité entretient avec un passé fait de religion et de valeurs qui ne se laissent pas facilement oublier. Mais cette soirée, intitulée Sur l’effondrement du sens des savoirs, nous réserva de multiples surprises… Un sentiment étrange surgit dès les premiers mots de l’orateur : est-ce Marcel Gauchet, ou alors Luc Ferry, Comte Sponville ou Finkielkraut qui parle ? « De bons esprits parlent de notion de violence symbolique et je connais trop le sens de la violence réelle pour la prendre vraiment au sérieux. » Précisons que la violence symbolique est un concept sociologique rigoureux : il qualifie un pouvoir non explicite qui parvient à imposer des significations et à les rendre légitimes, en dissimulant les rapports de force qui le rendent effectif : hommes/femmes ; privilégiés/non privilégiés ; possédants/salariés. En bref, mettre en cause la violence symbolique, et ce sans aucune explication, c’est d’emblée accréditer la thèse d’une société pacifiée et de consensus ; c’est-à-dire nier ce que même les milliardaires américains admettent 1. Il aurait pour le moins fallu que l’orateur s’en explique. Mettons en abîme, et constatons une première forme de violence symbolique, inhérente à l’exercice : celle de l’orateur qui impose des idées dans une auto-légitimation qui n’a pas à s’expliquer. Il y a toujours des relations de pouvoir dans les interstices du champ social, et par-là même violence ; on ne peut y échapper mais encore faut-il les mettre au jour, les révéler pour les atténuer. Ici, il faut bien qu’il y ait des conférences où l’un parle et les autres écoutent ; mais le rôle de l’intellectuel n’est-il pas d’en être conscient et de tendre à en diminuer les effets par l’explicitation honnête de concepts pour le moins polémiques ? L’orateur poursuit : « S’il y a un domaine où cette notion de violence symbolique Violence symbolique, peut avoir une certaine pertinence, c’est celui de l’expérience que nous faisons aujourd’hui de l’histoire… ce à quoi nous participons sans le contrôler. » Cette violence, poursuit-il, est d’autant plus forte que nous y participons sans la comprendre, et donc qu’elle s’impose à nous. Ce qui est la définition exacte de l’aliénation : participer à un processus qui s’impose violemment à nous sans que nous en soyons conscient. aliénation ou crise du sens ? 0 Implicites servitudes Le concept est assez lourd pour que l’on s’y attarde, ce que ne fait pas l’orateur… N’a t-on pas droit a un exemple de cette violence symbolique de l’histoire dont il nous parle ? En fait, l’implicite est un des traits de la violence symbolique ; on suppose admises des valeurs par l’autre sans les expliciter, ce qui évite d’être compris… et contredit ! Risquons un exemple d’aliénation : les salariés non imposables admettent souvent comme acquis le discours non explicité de la nécessité de baisser les impôts… Par-delà la forme, l’aliénation soulève un vrai problème philosophique : est-il sûr que celui qui y est soumis y participe ? Dans ce cadre nous sommes dans la servitude volontaire. Même si, précisera Gauchet, l’aliénation est un concept hégélien qui signifie le mouvement de l’esprit hors de lui - afin de se remplir de déterminations- et qui ensuite retourne à un soi qui n’est plus le même. Mais est-ce bien la même aliénation que redéfinit Castoriadis dans L’institution imaginaire de la société ? « L’aliénation c’est le discours de l’autre ; le sujet est dominé par un imaginaire vécu comme plus réel que le réel. » Il est crucial que de savoir si vraiment le sujet est impliqué dans les processus d’aliénatio ; en quoi le salarié participe-t-il à la production de l’idéologie dominante à laquelle il souscrit et qui lui fait pourtant violence ? Une vraie précision à mener, qui aurait amené au
67 cœur du débat, mais le terrain du réel n’était pas celui de la soirée… Cette expérience de l’aliénation historique, poursuit Gauchet, met à l’épreuve notre intelligibilité du monde et participe à notre impuissance. C’est toute la définition de la liberté sans pouvoir des modernes. Et le seul sens possible de la liberté est « le gouvernement du monde en commun » ; qu’est-ce à dire ? On ne le saura pas. En tout cas l’auteur poursuit sur la liberté : « Il n’y a rien de plus désespérant que l’activisme sans but et la protestation sans proposition qui achève de certifier notre impuissance. Très bien pour l’anticapitalisme, mais que met-on à la place ? ». Voilà comment Gauchet disqualifie d’un geste ceux qui expliquent le fonctionnement violent du système capitaliste, et affirment qu’un autre monde est possible. Souvent les penseurs dénigrent les explorateurs du réel… Que propose donc Gauchet qui soit moins « désespérant » ? « Nous avons à apprendre à agir historiquement par un réarmement intellectuel. » Belle formule de philosophe, mais belle contradiction dans l’agir lorsqu’on écrit que ce monde est le seul possible ; ce qu’il confirme dans son dernier ouvrage, tout aussi abstrait, qui évacue tout rapport au réel et au social, affirmant que « nous n’avons plus que du même devant nous » (La révolution moderne p18). En fait, lors de son intervention, aucun des termes clé sur lesquels il s’appuie n’est défini : liberté, aliénation, violence symbolique, histoire, révolution restent dans le flou… Acculturation et dolorisme Passons à l’éducation, sujet central de la conférence : « L’éducation offre un concentré des mutations de notre condition historique, elle montre la radicalisation du mouvement de la modernité. » Ce qui signifie, pour le philosophe, que l’éducation révèle le problème de la culture et du savoir dans nos sociétés, qui est la tendance à la déculturation, c’est-à-dire la crise du sens des savoirs. Ceci se remarque exemplairement dans l’école où, au travers des réformes, les savoirs doivent de plus en plus justifier leur utilité, ce qui se renforce avec la généralisation des choix optionnels. C’est le problème de fond pour Gauchet, qui n’entrera pas dans le champ politique, mot qu’il ne prononcera jamais dans sa conférence. Or, ce sont les pensées réactionnaires qui ciblent une crise sur la question des valeurs sans considérer le problème politique : ici la libéralisation du système éducatif, la mise en concurrence et la ghettoïsation des établissements scolaires, le bac à deux vitesses, le recul de l’offre en matière d’éducation publique… ne seront jamais évoqués. Pour Gauchet cette crise du sens et des savoirs a pour cause ce phénomène positif de détraditionnalisation qui commence au XVIII e siècle lorsque la raison l’emporte sur l’autorité de la tradition ; aujourd’hui nous assistons à l’expression radicale et négative qu’a pris cette détraditionnalisation puisqu’on ne se soumet plus à l’ordre hérité du passé : « C’est la première fois dans l’histoire où pour nous il n’existe plus que du passé mort et muet. » La connaissance dès lors prend un nouveau statut, elle n’a plus qu’une signification individuelle et actuelle. Avant la crise que nous connaissons le passé bénéficiait d’une force qui n’avait pas besoin d’être justifiée. Ainsi cette acculturation produit des êtres qui ne savent pas qui ils sont. On pourra s’interroger longtemps sur ce que l’auteur entend par cette crise des valeurs, attendre longtemps des exemples précis de cette déculturation, cette désintellectualisation ; et même s’il certifiera par la suite ne pas être nostalgique de ce passé où les individus avaient plus de repères, il affirmera que la tradition doit être réinventée. On se demande ce que peut être une tradition réinventée. Par quel miracle conceptuel une tradition qui a une force aliénante et inconsciente peut-elle disparaître ? Ce qui est inconscient ne s’efface pas… Contradictions Mais alors, demandera-t-on au philosophe, d’où tirez-vous que les gens sont aujourd’hui plus déculturés, plus désintellectualisés qu’avant ? Tout montre, démocratisation ou massification du système scolaire aidant, que les générations sont plus instruites aujourd’hui qu’hier. Je voulais dire que les individus ont moins de repère identificateurs qu’avant, répond-il. Pourtant le constat de crise du sens semblait aller audelà… Une autre remarque dans la salle : l’âge d’or de la culture européenne a produit les plus grands crimes de masse, ceux du XX e siècle. Réponse ahurissante de Gauchet : « il faut en finir avec ce dolorisme de notre expérience historique proche, qui nous trompe sur la réalité de ce que nous vivons ; et si nous avions une meilleure appréciation de ce qui s’est passé dans ce siècle, nous aurions une meilleure perspective des difficultés nouvelles qui se présentent à nous. » « Et je n’ai pas attendu Sarkozy pour dire cela » précisera-t-il. En fait, au Conseil Général ce soir-là, nous avons vécu un grand moment de synthèse de ce qui se passe aujourd’hui dans la philosophie. Tout tend à : -cibler la crise de l’éducation sur un problème de valeurs -dénoncer toute pratique contestataire de la liberté au profit d’abstractions qui la situent dans un ailleurs métaphysique, paralysant et inoffensif -restaurer l’histoire dans une dynamique coercitive qui s’oppose au désordre de l’identité contemporaine -critiquer l’histoire qui vise à révéler les crimes des démocraties afin de conjurer le dolorisme -défendre une histoire prescriptive plutôt qu’une histoire-vérité, en escamotant la question sociale qui risque de renforcer la lucidité et donc le dolorisme quant à la réalité de nos démocraties… En bref, on assiste à une décomplexion totale de la pensée qui concourt à renforcer l’ordre dominant et ses injustices ! Foucault, vite ! RÉGIS VLACHOS i Warren Buffett, l’homme le plus riche du monde, ami de Bill Gates, actionnaire de Coca-Cola et soutien de Barak Obama lors de la dernière campagne a déclaré : « Il y a une lutte des classes aux États-Unis, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. » Marcel Gauchet J. Sassier



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