Zibeline n°13 novembre 2008
Zibeline n°13 novembre 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°13 de novembre 2008

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 80

  • Taille du fichier PDF : 9,8 Mo

  • Dans ce numéro : assises régionales... résister et construire.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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70ntqr Wiv.ea HISTOIRE Souffrant parfois d’une absence de contradiction, d’un consensus de surface des intervenants, les Tables Rondes d’Averroès ont posé mille questions et suscité débats et conversations… quand l’assistance a pris la parole ! Elle a posé les questions évitées par des intervenants… trop polis ? Résumons les pensées… Entre Mahomet et Charlemagne, faille irréductible ou monde commun ? Désireux d’expliciter le titre de la première table ronde, Emmanuel Laurentin rappela qu’il se référait à un article d’Henri Pirenne, paru en 1922. L’historien y avançait qu’une « rupture » avait eu lieu dans l’ensemble méditer-ranéen avec les conquêtes arabes. L’Islam s’imposait alors progressivement sur les terres acquises. Pirenne, rattaché au courant nationaliste, bouleversé par l’affron-tement meurtrier de 14-18, cherchait à trouver un sens au monde européen ébranlé. Pour expliquer le passage de l’empire romain, centré sur la Méditerranée, à un monde européen terrien et nordique, il émit qu’il résultait de la domination de l’islam en Méditerranée. Les participants furent unanimes pour réfuter cette hypothèse. Si la formulation des affrontements entre civilisations soutenue récemment par Huntington, ou la nécessité de définir une nouvelle Europe après la chute du mur de Berlin, ont pu réactiver cette idée, la rupture n’a jamais eu lieu ! Pour Marwan Rashed l’islam est bien une inflexion dans l’histoire de la Méditerranée. Le monde arabe ne rompt pas avec ce qui le précède. Il reprend les traditions grecques mais aussi persanes ou sanskrites. C’est cette fusion, cette production d’une synthèse nouvelle qui parvient à la rive chrétienne de la méditerranée septentrionale. L’exemple de la science astronomique le montre. Les arabes ont utilisé au départ la science sanskrite puis, lorsqu’elle s’avéra limitée, l’ont enrichie des découvertes grecques. Ali Ben Makhlouf renchérit : l’astronomie arabe se répand en Europe à travers l’école de Padoue. Elle conduit aux découvertes de Galilée. Insistant sur les continuités, Jocelyne Dakhlia évoqua la lingua franca, langue forgée sur les bords de la Méditerranée. Construite essentiellement à partir de langues romanes, elle est utilisée par les marins et les marchands comme par les prisonniers ou les esclaves. Langue d’un monde métissé, le monde musulman la pratiquait. Il ne s’est donc pas isolé, contrairement LES RENCONTRES D’AVERROÈS Les conditions à ce que soutient Lewis, l’historien américain pour qui l’isolement est l’explication du déclin arabo-musulman ! Au contraire, ses sociétés sont ouvertes : le talent y est un mode de promotion, ce qui n’est pas le cas dans la chrétienté romaine. De la même façon, ajoute Marwan Rashed, un penseur arabe peut étudier de manière critique la révélation islamique au IX e siècle, et être qualifié, un siècle plus tard, de penseur subtil. Tolérance encore entre un ministre abasside et des traducteurs chrétiens : invités aimablement à la conversion, ils rétorquent avec une ironie mordante qu’il n’y a nulle supériorité de l’islam. Un tel échange, au même moment, sur la rive européenne de la Méditerranée, n’avait aucune chance d’exister ! La conclusion de la Table Ronde fut nette. La vision d’un orient arabe, étranger, fait d’obscurantisme et de rejet, bâti sur des préjugés très anciens, doit être abandonnée… Entre islam(s) et laïcité(s), fractures durables ou convergences possibles ? Abdennour Bidar, auteur d’un remarquable Pour un existentialisme musulman, affirme qu’il n’y a pas de fracture irrémédiable entre laïcité et islam. La question renvoie au problème du multiculturalisme : quelles sont les limites acceptables, dans des sociétés qui se Deuxième Table ronde avec, de g. à d., Ali Maklouf, Jocelyne Dakhlia, Emmanuel Laurentin, Marwan Rashed I. Lesieur_Espaceculture/Marseille Premiere Table ronde avec, de g. a d., Ali Ben Makhlouf, Jocelyne Dakhlia, Emmanuel Laurentin, Marwan Rashed I. Lesieur_Espaceculture/Marseille sécularisent, des particularismes religieux ? Mustapha Chérif, ancien ministre algérien, précise que ces questions se posent dès lors qu’il s’agit de définir un « être en commun ». Franck Fregosi note qu’en France il y a un accommodement raisonnable des musulmans avec les lois de la République, que l’adaptation à la laïcité est en train de se faire. Mais que les musulmans demandent aussi que la République intègre certains particularismes. Le problème surgit alors : lesquels sont acceptables ? Abdennour Bidar souligne que les horaires réservés dans les piscines, les médecins femmes… sont des demandes qui proviennent d’une fraction minoritaire. Cet islam très conservateur monopolise le débat. En fait les musulmans tâtonnent, partagés entre le souci de rester dans une filia-tion et celui de se penser en Europe. Pour Cengiz Aktar, le choix entre fracture et convergence dépendra de la capacité de l’Europe à se saisir de la candidature turque. Le gouvernement élu depuis 1970, la notion de « démocrate musulman » empruntée à celle de « démocrate chrétien », la laïcité turque calquée sur le modèle français, tout cela fait que la Turquie pourrait permettre de déplacer le débat, de lui donner une dimension concrète : pour obliger l’Europe à repenser la laïcité, y compris pour des pays comme la Pologne ; pour obliger les Turcs à admettre la laïcité comme une nécessité politique, et non comme une contrainte imposée par le haut et garantie par les militaires… Mustapha Cherif soutient que le monde musulman est celui qui s’oppose le plus franchement à la marchandisation, et que les musulmans se définissent souvent par ce droit à la résistance et à la singularisation. Il met en garde contre une confusion fréquente entre les théories, fraternelles, et les pratiques, violentes : le djihad n’est pas plus dans l’islam que le goulag dans Marx. Mais pour qu’il y ait réellement convergence, il faut bâtir une maison commune, une structure d’alerte contre les discriminations, une solidarité qui soit humaine et non religieuse. Abdennour Bidar, par une pirouette (sophiste ?), souligne la double chance de la confrontation entre islam
71 du débat et laïcité : elle peut permettre à l’islam de se remettre en mouvement et de sortir de l’absence d’exégèse dont il souffre, et à l’occident de poser à nouveau la question spirituelle. Il s’agit de trouver un sens commun de la liberté, de la justice, de la tolérance, de la laïcité. De produire des pensées métissées universelles, et non des systèmes valables dans des zones. Mais Franck Fregosi affirme que si la laïcité a des fondements philosophiques, elle existe par la loi, que l’État doit garantir la liberté de croire ou ne pas croire. Ce qu’Abdennour Bidar complète : la liberté de conscience n’est pas suffisante ; la liberté de penser est nécessaire, et l’État doit garantir pour chacun la possibilité de construire un sens critique… Par l’école, et tout ce qui permet à la pensée de circuler ! Entre Djihadisme et occidentalisme, nouvel affrontement des blocs et renaissance méditerranéenne L’ultime débat avait pour but de décrypter l’opposition entre islam et occident : une lecture du livre de Mathias Enard (voir page 64) fit surgir une Méditerranée de tueries, de cadavres et de tombes. L’auteur précisa que le partage y a aussi sa place : la Méditerranée fait rêver, même si parfois cela prend la forme du cauchemar. Nadia Yassine livra à son tour sa vision de la Méditerranée. Représentante d’un mouvement islamique marocain nonviolent, justice et spiritualité, elle affirma la nécessité du dialogue, tout en notant que cette zone était belligène depuis la nuit des temps, et que la guerre n’est pas propre à l’islam. Pour MohamedTozy, l’idée même de la Méditerranée actuelle est une fabrication essentialiste, liée à des singularités de cet espace comme la famille, la vengeance, le rapport au temps : c’est une méditerranée factice. En fait, elle est construite par la violence et la contrainte, alors qu’elle devrait être un choix d’avenir. Sur la sollicitation de Thierry Fabre qui menait les débats, Tozy décrivit le Djihadisme comme une idéologie, athée, récente. Le mot Djihad, qui renvoie à l’effort, n’est pas utilisé par les nationalistes maghrébins : ils employaient le mot résistance ; les palestiniens celui d’Intifada… La première définition notable est celle de Sayyed Qutb, militant des frères musulmans. Pour lui la société musulmane doit être nettoyée de l’influence occidentale. Mais la réalité violente du Djihad apparaît surtout avec la guerre du golfe. Les Salafistes, devant ce qu’ils considéraient comme une souillure, refusèrent de voir l’installation de l’armée américaine en Arabie Saoudite, et versèrent alors dans une protestation armée. Pour Nadia Yassine, le Djihadisme n’est pas un avatar de l’islamisme, et l’islamisme n’est pas une maladie de l’islam. Il s’agit d’une réponse dans un contexte de domination américaine, d’une crispation identitaire basée sur la religion. Troisième Table Ronde avec, de g. à d. MohammedTozy, Thierry Fabre, Nadia Tassine et Mathias Enard I. Lesieur_Espaceculture/Marseille Dans un monde qui se désécularise, elle affirme la nécessité d’un pacte islamique pour la société. La démocratie, la femme, l’échange et le refus de la violence doivent y avoir toute leur place. Il faut désamorcer la colère d’une jeunesse emportée par son mal-être : l’expérience soufi y a toute sa place. Mathias Enard intervient pour relever la fascination de la mort que l’on trouve dans ce type de mouvement (le Djihadisme). Pour lui l’adhésion à l’idéologie est moins déterminante que l’adhésion au groupe. Le « viva la muerte » de la légion espagnole ralliée à Franco l’illustrait à merveille ! Et Tozy rappelle combien le discours sur l’héroïsme prime pour les candidats au martyre. Face aux néo-conservateurs américains, symbolisés par Huntington et son « choc des civilisations », un courant antioccidental s’est largement développé, l’occidentalisme. Déjà présent chez les Russes du XIX e siècle, relayé récemment par les penseurs de l’islamisme radical, ce courant présente l’occident comme un modèle d’inhumanité avec ses mollesses et ses perversions, son esprit décadent. Yassine ne souscrit pas à cette vision monolithique : noirceurs et lumières se juxtaposent selon elle en Occident. Elle prétend que l’échange permettra d’éviter la confrontation et le repli sur soi. L’altermondialisme lui semble donc propice pour construire des relations nouvelles entre le Nord et le Sud. Enard pense que l’arrivée d’Obama permettra le triomphe du droit sur la force. Ces changements s’effectueront lentement. Il insiste aussi sur une évidence : l’islam et le monde arabe font partie de l’occident ! Dans ce cadre, la Méditerranée peut permettre de dépasser les clichés et les incompréhensions. L’union de la méditerranée est à construire dans un partage et une égalité entre les composantes. Difficile d’accepter dès lors le projet promu par Sarkozy qui créé un déséquilibre irrémédiable (nous avons les cerveaux, vous avez les bras…). Les fractures se situent surtout entre les riches et les pauvres, entre les démocraties et les dictatures, entre la présence ou l’absence de l’état de droit. Tozy pose comme préalable la mobilité des populations, tant du point de vue économique que culturel. Yassine rappelle que la pauvreté de la vie intellectuelle et l’absence d’élites capables de susciter une opposition contribue au maintien de pouvoirs autoritaires... RENE DIAZ ET AGNÈS FRESCHEL …et relayons les questions en suspens ! Dans la salle, après le second débat une spectatrice s’émut de l’absence de femmes à la Table Ronde qui parlait de particularismes acceptables… et rappela qu’un des écueils à la convergence était la désappropriation de leur corps dont étaient victimes les femmes musulmanes… Elle dit encore que l’internationale des croyants qui s’était constituée, et dont parlait monsieur Chérif, n’était composée que d’hommes, ce qui était inacceptable… Quelqu’un ensuite revendiqua une spiritualité sans Pater Deus… un « libre penseur » se déclara horrifié… Le lendemain, face à Nadia Yacine, foulard sur la tête, qui affirmait qu’au Maroc tout le monde se dit musulman, quelqu’un demanda ce qu’il advenait des non musulmans dans une société islamique… Tozi compléta la question, sans y répondre, en disant que 5% des marocains n’étaient pas musulmans, et 15% des musulmans n’étaient pas pratiquants… Plus globalement, on s’étonna que ces Tables Rondes aient, sous prétexte de faire connaître la réalité de l’islam et de combattre les préjugés à son encontre (démarche évidemment nécessaire), renoncé à faire entendre la défense cohérente d’une philosophie matérialiste. Franck Fregosi affirma que « plus de foi n’est pas égal à moins d’intelligence ». Mais finalement peu importe : le public, confronté à cette parole prudente mais savante, a pu faire son miel et s’interroger ! R.D ET A.F



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