Zibeline n°11 septembre 2008
Zibeline n°11 septembre 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°11 de septembre 2008

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 11 Mo

  • Dans ce numéro : Festivals des Musiques Interdites.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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72 PHILOSOPHIE KANT La rétrolecture est à la mode, mais faut l’oser une double page totalement hors actu ! Sur LE monument de l’histoire de la philosophie qui plus est, un des livres les plus difficiles qu’on ait jamais écrit ! Mais on va pas se gêner dans Zibeline ! Deux pages sur la Raison Pure, je peux ? Et puis il y a derrière ça un immense éclat de rire, un fou rire qui m’a pris en relisant Nietzsche qui a lu la Critique de la raison pure et qui traite Kant de « plus grand difforme des estropiés de l’intellect qu’il y ait jamais eu, ce grand chinois de Königsberg ». Alors, même si Kant est moins excitant que Nietzsche, on voulait reparcourir à la hache cette critique et ses chinoiseries parce qu’elle comporte des moments sinon tordants, en tout cas foudroyants, derrière son austérité. Sans Dieu, enfin ! Savez-vous que Galilée refusa de croire aux ellipses de Kepler prétextant, pour d’obscures raisons esthétiques, qu’elles étaient des cercles déformés ? Et Newton alors, quel comique celui-là ! Il découvre et calcule le principe de la gravitation mais persiste à dire que c’est Dieu qui veut bien intervenir pour maintenir en état ce fragile équilibre. Voilà pourquoi Kant a du mérite et que nous vous proposons cette bafouille sur la Critique de la raison pure : il va jusqu’au bout de l’esprit des Lumières, et Dieu dégage du terrain ! Pire encore : Kant réglera son compte à l’homme aussi, en lui rappelant que sa manière de voir les choses dans l’espace n’est pas forcément la seule possible... Commençons par l’espace, tiens ! C’est là le début de la Critique : « l’esthétique transcendantale ». Définir ce joli mot ne sera pas de trop, comme ça on vous aura éclairé sur l’aspect le plus révolutionnaire de ce charmant ouvrage. Esthétique vient du grec aisthésis qui signifie sensation ; et transcendantale veut dire qui n’appartient pas à l’expérience immédiate : ainsi pour le grand chinois notre manière de sentir cette pierre ne dépend pas de la pierre mais de nous, nous ajoutons quelque chose qui n’est pas dans la pierre. Voilà (en gros) ce qui est transcendantal. Mais qu’ajoutons-nous à cette (pauvre ?) pierre me direz-vous ? Et bien l’espace et le temps, qui n’appartiennent pas aux choses mais à l’esprit. Pour voir un objet il y a deux conditions primordiales : qu’il soit dans un espace et dans un temps donnés ; je le vois sur cette table et il est 15h. Et voilà la véritable révolution de Kant (qu’il appelle sa révolution copernicienne) : l’homme n’est pas au centre, les choses ne se règlent pas sur lui ; c’est lui qui tourne autour des choses, et qui les perçoit avec ses propres limites, il a besoin de l’espace et du temps pour les saisir. Bref, nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes : bravo pour le relativisme, l’artiste ! Quand on y pense un peu c’est un véritable gouffre métaphysique : pour Kant nous pouvons poser qu’une intelligence autre qu’humaine pourrait voir les choses sans avoir besoin du temps et de l’espace. Angoisse ! Passons au connaître Pendant qu’on angoisse, la Critique passe par une deuxième partie, moins intéressante, « l’analytique transcendantale » : c’est le stade de la connaissance, des concepts, et donc de l’entendement, après le premier, celui de la perception. Ici nous serons plus facilement en accord avec le côté transcendantal de notre connaissance ; lorsque je dis que je vois une pierre, il est facile d’admettre que le concept de pierre est arbitraire, ainsi que son unité ; ces deux concepts sont proprement humains, ils sont apportés par notre esprit (excepté pour quelques mystiques intuitionnistes comme on les appelle, qui considèrent que l’idée d’unité, et des chiffres en général, est dans la nature. Ou alors l’empiriste qui dit qu’à force de voir des arbres les hommes en ont induit le concept de chiffre un, deux…). Donc, pour résumer, connaître c’est ranger une perception arbitraire (puisque ne correspondant pas à l’objet tel qu’il est en lui-même) sous un concept arbitraire aussi (cette pierre aurait pu s’appeler yaourt,
73 et il aurait été difficile d’y bâtir une église sans en faire un flan). Lorsque je perçois un objet, je le perçois sous la condition de l’espace et du temps, mode de perception proprement humains. Une autre intelligence pourrait le percevoir autrement ; ainsi nous avons affaire à l’objet en tant que phénomène, c’est-à-dire tel qu’il nous apparaît, et non àl’objet tel qu’il est en lui-même, ça on n’en sait rien (cela implique que Dieu nous trompe, mais ça Kant assume complètement, d’autant plus qu’il lui règlera son compte un peu plus loin). Donc l’objet tel qu’il ne m’apparaît pas, tel qu’il est possible qu’il apparaisse à une autre intelligence, est ce que Kant appelle le noumène. Le noumène n’est pas la face sombre, que nous ne verrions pas, des choses ; c’est la reconnaissance, humble, de la possibilité de percevoir autrement le monde ; le noumène est autrement appelé chose en soi, la chose telle qu’on n’en sait rien, limités que nous sommes par notre mode de perception. (Là aussi, grosse trouvaille de Kant : le noumène n’est pas une entité positive, c’est la conséquence logique d’une pensée, celle qui se dit que sa manière de penser n’est pas la seule possible.). Peut-être est-ce la seule ambiguïté de Kant : parler de noumène, de chose en soi sans affirmer leur existence ; dire que les choses peuvent exister autrement que nous les percevons, tout en disant qu’on n’en sait rien ; bref, il y a une voie nécessaire à envisager, mais sans issue : drôle de méthode ! Comme le dira Schopenhauer, tout était sérieux dans ce livre jusqu’à ce qu’on en arrive à cette affaire de noumènes, « nous voilà tout d’un coup au royaume des petits anges » ! Pour critiquer la raison pure Et nous battons des ailes allègrement vers la troisième partie, la plus fameuse : la « dialectique transcendantale ». Il faut maintenant régler son compte à la raison parce que, vu le titre du pavé, il ne faudrait pas qu’il y ait tromperie sur la marchandise ! C’est la partie la plus sexy de l’ouvrage puisqu’on plonge en pleine métaphysique. Et d’ailleurs qu’estce que la métaphysique ? La raison qui croit bien faire en s’émancipant du terrain expérimental, pour délirer grave sur l’origine du monde, Dieu, l’âme, tout ça. Et là, Kant commence par ridiculiser Descartes : ce n’est pas parce que nous disons « je » qu’il y a une substance qui s’appellerait le moi ou l’âme ; c’est ce qu’il appelle le « paralogisme de la psychologie rationnelle ». Une erreur en fait : un paralogisme est une faute de raisonnement qui, à partir d’un fait, tire une conclusion disproportionnée. Expliquons-nous, puisque l’affaire est torride : le « je » que nous employons pour penser et sentir est une activité de synthèse, qui ne peut en aucun cas être attribuée à un moi comme support. Ce moi est une illusion, une erreur de raisonnement ; ou pour le dire autrement la conscience est activité, elle n’est pas substance, chose. Le « je pense donc je suis » est une sinistre plaisanterie ! Pas de moi, pas de chocolat ! Mais on ne va pas s’arrêter dans les distributions des gifles : c’est Dieu qui tend la joue ! C’est quoi cette idée de Dieu, nous demande Kant (bon pas comme ça, il y va plus poliment, il était très pieux). Et bien Dieu n’est rien d’autre qu’une idée, produite par la raison qui ordonne de considérer l’organisation de la nature comme si elle était le fait d’un grand ordonnateur ; nous ne pouvons connaître le monde (ce qui est l’affaire de l’entendement qui s’occupe des concepts) sans penser (ce qui est l’affaire de la raison qui s’occupe des idées) qu’il y a une organisation de ce monde ; et qui dit organisation dit organisateur. En bref, Dieu est un nom donné à un principe régulateur : celui qui donne envie de comprendre l’ordre de la nature. Mais le plus excitant, on vous le disait, c’est le conflit ! La pénétration d’une série de thèses et d’antithèses ! Kant s’y amuse beaucoup, il va synthétiser les plus grands problèmes de la métaphysique et tout résoudre : le monde a un commencement dans le temps/il n’y a pas de commencement dans le temps ; il y a de la liberté/il n’y a pas de liberté. Que faire ? dirait Lénine. Et bien il n’y a qu’à relire l’esthétique transcendantale pour çri tif retnen irmlift 3 mmauue [Siant per(.'. 517m0,n7. inkgli 9t i g ¢, gnronq 0n1.1t1.e4, 7 I J.comprendre le malentendu ! Notre esprit, avec la thèse, fonctionne parfois nouménalement c’est-à-dire en oubliant les conditions de l’espace et du temps et donc tout est possible ; et parfois, phénoménalement, il s’en rappelle, et là bien sûr que nous ne sommes pas libres puisqu’il y a toujours une cause à nos actions, et donc il n’y a jamais, phénoménalement, d’inconditionné : la liberté est donc aussi un principe régulateur, qui donne envie de vivre, et d’attribuer des responsabilités pour vivre en bonne justice. Aussi illusoire que Dieu… Voilà, cher lecteur patient, le terme d’un parcours bien arbitraire dans the pavé de la philosophie. On aime bien Kant, on l’assume : mais la déconstruction en règle de l’idée de Dieu et les patientes analyses donnent parfois du baume au cœur dans nos démocraties qui se meurent de la vitesse et de la fascination du religieux. Pape go home ! RÉGIS VLACHOS



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