Zibeline n°10 jui/aoû 2008
Zibeline n°10 jui/aoû 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°10 de jui/aoû 2008

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : L'amicale Zibeline

  • Format : (205 x 270) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 8,6 Mo

  • Dans ce numéro : Festival d'Aix, de vives voix.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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08 THÉÂTRE FESTIVAL D’AVIGNON Maître enchanteur Voilà bien longtemps que l’iconoclaste Heiner Goebbels ne se limite pas à composer avec des sons. De son étroite collaboration avec quelques grands noms du théâtre (à commencer par Heiner Müller), il a acquis la conviction que l’écriture dramatique ne réside pas seulement dans les mots, mais relève d’un savant agencement de matériaux. Homme de spectacle, il n’a de cesse d’inverser la tendance qui, trop souvent, confine la musique au simple rôle de bande-son. Plus que toute autre, sa dernière création, Stifters Dinge, repose sur la volonté de faire du sonore la pierre angulaire de la représentation. Sur scène, pas de chanteur, de musicien ou de comédien, mais des choses -dinge en allemand- qui se mettent en mouvement dans un envoûtant ballet mécanique. Une fascinante partition emmenée, entre autres, par cinq pianos désossés, actionnés par d’invisibles mains. Un flot de sons, d’images et de mots où les chants colombiens croisent le concerto en fa majeur de Bach, où la misanthropie avouée de Lévi-Strauss dialogue avec la peinture du Quattrocento italien comme avec la chimie d’aujourd’hui. Au travers d’un geste d’une o belle radicalité qui s’en remet à la puissance évocatrice d’un paysage tout à la fois pictural, sociétal et sonore, Goebbels nous invite à la contemplation, si chère à l’écrivain romantique Adalbert Stifter. Philosophe tout autant que magicien, il laisse affleurer la multiplicité des choses, se gardant bien de donner des clés d’interprétation. Voyage pour les sens ou éveil des consciences face à une nature malmenée par l’homme, Stifters Dinge s’interprète donc librement. Désigné « maître des choses », c’est au spectateur que revient le plaisir de les ordonner, de les ré-agencer, à son gré, selon son imagination, selon sa sensibilité. Pour une des plus réjouissantes expériences qu’il ait été donné d’éprouver lors de la dernière édition du festival d’Avignon. LAURENCE PEREZ Stifters Dinge a été présenté du 6 au 14 juillet à la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon Tueras, tueras pas… Les metteurs en scène qui osent réellement affronter la Cour d’Honneur sont peu nombreux. Même dans sa configuration actuelle, plus facile que les précédentes, les spectateurs les plus éloignés sont difficiles à atteindre, la scène impossible à occuper et délicate à éclairer, le mur du lointain imposant, le vent imprévisible. Certains, des chorégraphes, Castellucci, parviennent à y fabriquer des images plus ou moins belles. Y dire un texte, y jouer à la bonne échelle sans transformer la cérémonie théâtrale en une vidéo transmission relève de l’exploit. Ostermeier a, sans conteste, réussi ce pari-là. Son Hamlet, porté par de magnifiques comédiens, transcende Shakespeare sans le trahir. Il laisse enfin entendre le baroque flamboyant du texte, la folie et les atermoiements d’un prince dont on ne sait jamais ce qu’il veut, sinon plonger dans la terre, la boue, la mort. Se dessine alors le portrait d’un Hamlet psychotique, qui perd le sentiment du réel, bloqué, arrêté à cette scène primitive qu’il ressasse et ne parvient jamais à dépasser. Car Ostermeier donne une réelle interprétation, subjective mais cohérente, de la tragédie, sans trahir le o texte, mais en imposant sa lecture. Tous les écarts avec la lettre y sont justifiés : que la mère et la fiancée aient le même visage, qu’Hamlet ait du ventre et semble un bébé mou, que la Reine chantonne du Carla Bruni, que la Cour s’habille comme dans les Parrains, parle vernaculaire, se complaise dans les déchets et la boue, et n’ait jamais conscience de l’épaisseur du temps. La scénographie (un peu lourde ?) rendait clairement cette confusion des espaces mentaux et réels, extérieurs et intimes, publics et dramaturgiques ; comme si Hamlet, comédien de son propre destin, ne parvenait pas à différencier le lit de sa mère et la tombe de son père, la pièce qu’il joue pour révéler la vérité et la mise en scène de sa propre mort, ses spectres et les personnes réelles autour de lui, qu’il manipule comme des personnages. Une mise en scène passionnante, qui réactive un des plus grands textes dramatiques de l’histoire. AGNÈS FRESCHEL Hamlet a été créé dans la Cour d’Honneur du 16 au 20 juillet Mario del Curto Advienne que dira En montant Ordet (La Parole), la pièce célèbre du dramaturge danois Kaj Munk, le metteur en scène Arthur Nauzyciel prenait le risque de confronter sa lecture aux images inoubliées du film austère et flamboyant de CarlDreyer ; de fait, il réussit magistralement à rendre au théâtre ce qui lui appartient en propre et d’évidence : la parole (et non le Verbe...), indissociable de son incarnation grâce en partie à la traduction « pleine bouche » de Marie Darrieussecq. Tout concourt sur scène à la quête de la résurrection, depuis l’étrange fond de scène peint d’Éric Vigner, marais du Nord aux vastes horizons, espace mental que l’on imagine propice à l’engloutissement des âmes, jusqu’à la déambulation inspirée des chanteurs de l’ensemble Organum qui tire le souffle des profondeurs... Les acteurs, dans la plénitude et la rusticité première de leurs corps habités, semblent glisser et aussi prendre racine (formidable apparition de Pascal Greggory en savates de fragile patriarche) sur le plateau luisant, vernis que n’habille qu’un mystérieux et métallique bec d’oiseau -figure de proue, refuge de « l’illuminé » de la famille, d’où naîtra la o parole d’amour qui brisera la glace d’un univers figé dans les querelles religieuses... Un silence de cristal face au cercueil dressé de la jeune mère morte en couches, respiration légère et retenue du public, accompagne le miracle/simulacre sans plus de manières : il suffitsimplement de le voir pour y croire... MARIE-JO DHÔ Ordet de Kaj Munk, adapté par Marie Darrieussecq et mis en scène par Arthur Nauzyciel a été donné au Cloître des Carmes du 5 au 15 juillet Christophe Raynaud de Lage
09 Qui veut faire l’ange... Olivier Dubois longuement sollicité par la presse avant sa prestation avignonnaise (qui n’a pas eu sous les yeux la troublante photo de l’homme en chemise blanche tenant à pleines mains ses cornes de grand bouc hurlant ?) a tenu des discours singulièrement vertueux sur son projet polymorphe de recréation de la chorégraphie mythique de L’après-midi d’un Faune de Vaslav Nijinski : « je danse pour questionner et défendre une réflexion » ou bien « je me fais historique »... L’homme est un danseur atypique, au corps lourd et fort sensuel, à l’œil brillant, vif, gourmand, goguenard. Il a travaillé avec Jan Fabre ou Angelin Preljocaj mais l’entreprise ici se veut plus singulière même s’il s’agit de faire le faune au pluriel. Quand, au terme de son quatrième solo, Dubois, nu dans sa fragile o corpulence, salue le public comme un écorché au creux d’une mer de fourrures qui déferle des coulisses, à qui ou à quoi s’adressent sifflets, huées, applaudissements vigoureux (rares) ou sourires narquois (spectateurs avisés) ? Au court métrage de Christophe Honoré qui poursuit, en noir et blanc, chants d’oiseaux et bruissements de feuillages, les plates tribulations d’un amateur de chair fraîche (Animal1) réduit à une traditionnelle masturbation après défection de l’objet du désir ? La partie de tennis des Vacances de M.Hulot est nettement plus perverse... À la doucement réussie reprise du ballet fondateur (animal 2) où la toile peinte de Bakst remplace avantageusement l’écran de cinéma et où Mallarmé, Debussy et Nijinski justifient le tout petit saut dans le vide de notre pesant danseur ? À l’extravagant et cornant tableau imaginé par la metteure en scène Sophie Pérez qui laisse traîner en longueur l’agonie d’un loup chassant chassé pauvre de lui (animal 3) ? À la somnolente provocation gélatineuse de fesses tressautant de plaisir dans un monde de portemanteaux de fourrure (animal 4) ? On ne sait... Reste la troublante impression en fin de compte que dans cette succession de sketches mal embouchés, Bambi a benoîtement triomphé du satyre !!! M.-J. D. Faune(s) a été donné au Cloître des Célestins du 6 au 13 juillet Un cœur simple o Il est 14 h 52 mn, le 8 juillet à Avignon ; sur la scène, la pendule marque la même heure dans une cuisine de Léningrad, au début des années 40 ; on respire le même air rigoureusement russe dans le reste de l’appartement ouvert à la curiosité des spectateurs qui commentent la précision hypervériste de ce décor minutieusement évocateur... Avant même le début du spectacle, la nostalgie attachée à la brocante a déjà produit son effet ! À 15 heures, deux immenses corps (Dieu que les Lettons sont grands) font irruption sur scène après avoir crocheté la serrure de la porte d’entrée et, tels des ours qui viendraient chez Boucle d’Or, viennent occuper par effraction cet espace d’un autre temps. Saisis eux-mêmes par la force d’âme des objets qu’ils sont sur le point de chaparder, les deux voleurs vont rêver ou plutôt jouer l’histoire de l’ancienne maîtresse des lieux, l’humble et souveraine Sonia... Alvis Hermanis, metteur en scène et directeur du théâtre de Riga a choisi un couple d’acteurs étonnants, au physique massif et aux yeux clairs, sortis tout droit du cinéma muet et de la pantomime (bouleversant interprète du rôle de Sonia) ou de la vraie vie (le narrateur/meneur de jeu est technicien de théâtre) pour incarner les personnages de la nouvelle de Tatiana Tolstaïa. La résurrection de Sonia et de sa triste aventure (la vieille fille au cœur tendre sera victime d’une farce, d’un complot épistolaire monté par quelques ricaneurs de son entourage) s’accomplit à travers chansons désuètes crachotées par le phono et de scènes commentées par un glouton barbouillé de chocolat. Les tableaux se succèdent : Sonia prépare un poulet à rôtir de ses paluches expertes ou un gâteau avec une dextérité pâtissière à couper le souffle/Sonia berce ses poupées/Sonia stupéfaite reçoit sa première lettre d’amour frelatée avec myosotis/Sonia regarde par la fenêtre dans le ciel de Leningrad l’étoile de la passion partagée/Sonia vole au secours de son « bien aimé » dans un ultime sacrifice... Le burlesque est bien là, dans le jeu caoutchouteux et minutieusement réglé des deux comparses ; la tragédie aussi tout de guingois. Rires et larmes, reniflements des voisins et pas seulement à cause de l’odeur âcre dégagée par la décoction de tapisserie (un peu d’amidon pour ne pas mourir de faim) : tout est vrai, va droit au cœur, la langue russe distille sa dose d’émotion. Et pourtant, quand la porte se referme sur ces deux cambrioleurs du souvenir que reste-il ? Le sentiment un peu frustrant d’avoir assisté à un numéro d’acteurs virtuoses dont la réelle présence, trop immédiate peutêtre, se consume dans l’éphémère de la représentation. M.-J. D. Sonia de Tatiana Tolstaïa adapté et mis en scène par Alvis Hermanis a été présenté à la Salle Benoît XII du 5 au 9 juillet Sonia Gints Malderis



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