Yegg n°89 mar/avr 2020
Yegg n°89 mar/avr 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°89 de mar/avr 2020

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Yegg Magazine

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 40

  • Taille du fichier PDF : 12,6 Mo

  • Dans ce numéro : focus sur la grossophobie.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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IRIS BREY  : L’ENTHOUSIASME DE LA RÉVOLTE À L’ÉCRAN Spécialiste de la question du genre et de ses représentations, Iris Brey a écrit deux livres incontournables  : Sex and the series, en 2016, et Le regard féminin – une révolution à l’écran, en 2020. Elle y décortique la manière dont les sexualités féminines sont montrées sur les écrans et comment déconstruire nos imaginaires patriarcaux pour révolutionner le 7e art. Le 18 février, sa conférence organisée par HF Bretagne, le festival Travelling et le TNB, était captivante et électrisante. CÉLIAN RAMIS Docteure en études cinématographiques et en littérature de l’université de New York, elle enseigne sur le campus français de l’université de Californie, collabore avec de nombreux médias tels que Les Inrocks, Médiapart ou France Culture, réalise des documentaires dont la série en 5 épisodes Sex and the series et théorise dans son nouveau livre le female gaze traduit par Le regard féminin. Au cours de ses études, Iris Brey a lu les textes de Laura Mulvay et a découvert le male gaze. L’opportunité pour elle d’élargir son champ d’analyse et surtout de déplacer son regard. « Depuis quelques temps, on parle de female gaze mais personne Mars-Avril 2020/yeggmag.fr/32 culture ne l’avait théorisé. J’ai regardé le plus de films possibles pour affiner mes connaissances et pour le faire. », explique-t-elle. Résultat  : un bouquin qui transcende nos imaginaires, avec des réflexions qui font du bien et un ton, mélange de révolte et d’enthousiasme, qui nous réjouit et nous rebooste. DE NOUVEAUX RÉCITS Le soir de la prise de parole d’Adèle Haenel sur Mediapart, dénonçant les agressions sexuelles subies lors de son adolescence à cause du réalisateur Christophe Ruggia, Iris Brey intervenait sur le plateau, soulignant que le mouvement
MeToo ne faisait que commencer. Ce 18 février, elle le rappelle à nouveau  : « La prise de parole des femmes ne fait que commencer et elle n’est pas encore tout à fait entendue. Adèle Haenel est la plus identifiée mais les autres victimes, on oublie leurs noms. » Le mouvement MeToo va nous mener vers une révolution de nos imaginaires au travers de laquelle nous allons construire de nouveaux récits. « Ces récits existent depuis toujours mais on n’avait pas envie de les entendre. On a besoin que ces paroles soient entendues. Là où il y avait des récits isolés, les réseaux sociaux nous ont permis de mettre des hashtags. L’aveuglement fait violence. Il faut donner la parole à ces expériences. Pourquoi l’accouchement n’existe pas sur nos écrans ? Pourquoi l’expérience féminine n’a pas de valeur ? », interroge-t-elle, précisant avec humour et stupeur que lors de sa grossesse, la seule expérience cinématographique d’accouchement à laquelle elle ait eu accès était celle d’Alien. LE REGARD FÉMININ Le regard féminin ne consiste pas à cautionner la thèse essentialiste. Loin de là. Il réside dans le fait de se placer du côté de l’expérience d’une héroïne, dans son corps, son ressenti  : « Les films qui me mettent dans la peau de l’héroïne, ça, ça m’anime. C’est un autre rapport à l’écran. » Elle en a marre d’être captive des réalisateurs présentant leurs désirs fondés sur des inconscients patriarcaux s’exprimant par la reproduction de rapports de domination. Le regard féminin est une question de grammaire, de langage et de vocabulaire dans son sens le plus large. Dans la manière de cadrer les personnages, de placer la caméra, on peut proposer de nouveaux récits. Elle cite notamment la filmographie de Chantal Akerman. Sa caméra se trouve à distance de l’actrice et pourtant, son corps est habité et le/la spectateur-ice entre dans l’expérience. Elle cite également l’œuvre de Céline Sciamma. « Je n’avais pas de référence française en terme de female gaze dans la nouvelle génération, avant de voir Portrait de la jeune fille en feu. J’ai repoussé la sortie du livre pour l’intégrer dedans. Elle crée une nouvelle esthétique du désir, du plaisir féminin, une nouvelle manière de filmer le sexe. », commente Iris Brey qui insiste sur la nécessité à sortir du plaisir et du désir de la domination, à trouver du désir dans culture l’égalité, dans le fait de filmer les corps à égalité. « Ça paraît simple mais ça ne l’est pas. », poursuitelle. JOYEUX CHANGEMENT ! La spécialiste tape du poing sur la table  : « Il faut changer la donne ! J’en ai marre de voir partout les mêmes noms d’hommes, tout le temps. Alice Guy, elle a inventé la fiction. On ne parle jamais d’elle. Qui a décidé de ça ? » Le matrimoine est négligé, mis de côté et oublié. Mais Iris Brey n’est pas du genre fataliste et pense que le choix est la responsabilité de chacun-e (membres du public, cinéastes, programmateur-ices, journalistes, etc.). Dans ses cours, elle a tranché en faveur d’un corpus paritaire dans lequel aucun réalisateur n’est accusé de violences sexistes et sexuelles. « Il faut essayer de changer le système, même si ça met mal à l’aise. Notre héritage découle d’un inconscient patriarcal. Les réalisateurs n’ont pas déconstruit leur manière de désirer leur-s actrice-s, leur-s personnages. Qui a décidé qu’il fallait être dans un rapport de domination pour créer de l’excitation ? » Elle est révoltée Iris Brey. Mais elle est optimiste et nous encourage à l’être également, en réfléchissant et en prenant nos responsabilités  : « Partout, quand on essaye de faire changer le système, il y a des résistances. Mon travail touche à l’intime, le regard, l’intimité, le désir, la sexualité. Réfléchir à son parcours, son corps, ce n’est pas facile pour tout le monde. Mais ça peut changer. La pensée doit être en mouvement. Faut qu’on avance ensemble. Que chacun se positionne dans le débat. » Elle aussi a dû déconstruire son regard, son imaginaire. Sortir des automatismes demande un effort. Oui, c’est un travail de déconstruction et de décolonisation de nos héritages. « Le moment est à la prise de conscience générale et cela va avoir de l’influence sur nos arts. Soyons dans l’action, mettons les corps féminins en mouvement. Ça va devenir de plus en plus joyeux, même pour les hommes. », conclut-elle. Dix jours plus tard, ce sont bien les cinéastes engagées dans le female gaze qui vont se mettre en mouvement et quitter la salle Pleyel qui applaudit l’attribution du prix de la meilleure réalisation à Roman Polanski pour J’accuse, alors que Céline Sciamma – seule réalisatrice nommée dans la catégorie – et son équipe n’auront aucune récompense. « La honte ! », scande Adèle Haenel en partant. On est bien d’accord. I MARINE COMBE Mars-Avril 2020/yeggmag.fr/33



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