Yegg n°43 janvier 2016
Yegg n°43 janvier 2016
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°43 de janvier 2016

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Yegg Magazine

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 13,5 Mo

  • Dans ce numéro : la beauté des corps.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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APRÈS LA ROUTE DE L’EXIL, LA DÉSILLUSION Les femmes se racontent dans le spectacle d’Odile Mauviard « Bienvenues en France », une histoire de regards croisés sur l’arrivée des femmes migrantes et leurs désillusions une fois dans l’Hexagone, présentée le 27 novembre à la Maison de quartier de Villejean lors du festival Migrant’Scène. Sur la scène, des valises. Le tonnerre gronde, une pluie battante se fait entendre. Neuf femmes en imper saisissent les bagages avant de s’allonger dessus au sol. La lumière s’éteint. Le premier tableau du spectacle est intense et l’émotion saisissante dès les premières minutes. « Je ne fais que marcher depuis que je suis en France. », déclame Djira, valise à la main, entre 3 statues africaines installées dans un musée. Fatiguée, frigorifiée, la jeune femme s’installe sous une couverture  : « Ô Congo, terre natale, ta chaleur me manque. Je t’ai quitté comme une voleuse, une meurtrière, abandonnant des richesses de plusieurs générations. Ici, pas d’amour. Personne ne te regarde ou te salue. Pourquoi vous m’avez poussé à quitter le Congo ? à fuir ? » Elle s’endort, laissant les statues s’animer, chanter et murmurer à son oreille  : « C’est ta chance qui est en France. Ici, Janvier 2016/yeggmag.fr/24 guerre, corruption, plus d’espoir… Ils vont te tuer. » La double peine tombe comme un couperet  : fuir son pays d’origine et souffrir dans son pays d’accueil. MÉLANGE D’EXPÉRIENCES « Bienvenues en France » est une fiction, souligne la metteure en scène Odile Mauviard. Toutefois, point essentiel, le spectacle a été créé à partir des témoignages de 7 femmes demandeuses d’asile, en cours de procédure, hébergées par le Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile (CADA) de Dieppe, en Normandie. Ces dernières participent donc à l’intégralité de la création, interprétant même les rôles qu’elles ont inspiré, accompagnées dans cette aventure de 2 comédiennes amateures. La Maison de quartier de Villejean est la quatrième étape de leur tournée, après avoir joué à Dieppe, CÉLIAN RAMIS
Lille et Amiens, et juste avant de prendre la route de Nantes. De ce mélange d’expériences résulte l’histoire de Djira, arrivée en France depuis 2 semaines. Sa fille est hospitalisée, et elle, erre dans les rues espérant obtenir chaque soir une place dans un hébergement délivré par le 115. Elle se réfugie alors dans un musée d’art et trouve le repos dans la salle des arts africains, où elle sera réveillée le lendemain matin par la femme de ménage. « Je suis arrivée il y a 7 ans avec mon enfant. J’ai pris le bus toute la journée, je me reposais. », précise-t-elle avant d’expliquer que ce sont les contrôleurs qui ont contacté le 115 afin de lui trouver une place pour se loger. Confrontée à la réalité d’une situation désarçonnante, la jeune congolaise vit de profondes désillusions quant au pays rêvé et à la vie tant fantasmée. Pourtant, l’espoir d’un « mieux vivre » lui est susurré à l’oreille par les statues qui l’encouragent à s’accrocher  : « Ça prendra du temps pour avoir des papiers mais tu y arriveras ». Un discours optimiste compatible avec les difficultés que les réfugié-e-s doivent affronter, une fois en France ? « En 2014, il y a eu 65 000 demandes d’asile. Seules 25% aboutissent positivement », indique-t-on lors de la conférence « Femmes réfugiées  : la situation des femmes demandeuses d’asile qui ont fui des persécutions liées au genre », organisée à et par l’UAIR (Union des Associations Interculturelles de Rennes) le 27 novembre dernier, dans le cadre des manifestations liées au 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. VÉCUS EFFROYABLES Dans la pièce, Djira rencontre une conservatrice de musée bien ignorante des réalités vécues par les immigré-e-s, pleine de préjugés et de propos racistes. « C’est un lieu de culture ici, pas un endroit pour jouer du tam-tam » ou encore « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » … Un florilège de phrases choc et scandaleuses représentatives de la méconnaissance face à « l’étranger ». Plutôt que de stigmatiser une pensée infusée dans la société, les comédiennes choisissent de témoigner des raisons qui les ont poussées à quitter leurs pays. L’une a voulu sauver sa fille vouée à un mariage forcé, après qu’elle ait frôlée l’excision. L’autre a quitté le territoire après avoir été battue et menacée par des opposants, son mari étant culture engagé en politique. Une autre encore a fui son village incendié par Boko Haram. Sa mère a péri dans les flammes. Enfin une dernière explique que les autres femmes de son défunt époux, dont elle a eu un fils, les ont menacés afin de toucher l’héritage. Toutes ont emprunté le chemin de l’exil, survécu dans « la nuit et le brouillard ». Toutes ont également dormi dans la rue à leur arrivée en France et toutes ont connu l’enfer du 115 et la peur au ventre d’être embarquées par les forces de l’ordre, envoyées en Centre de rétention administrative et se retrouver par conséquent sous le coup d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français). SOUTIEN INDISPENSABLE « Les femmes sont exposées aux violences tout au long du parcours migratoire, et même une fois arrivées sur le territoire français. Certaines sont violées sur le trajet puis logées chez des compatriotes qui abusent d’elles également. », explique Samira Gharrafi, de l’UAIR. La structure, en collaboration et en partenariat avec d’autres associations comme le Planning Familial 35, met en place des permanences spécifiques pour les femmes étrangères victimes de violences, « l’objectif étant l’accès aux droits fondamentaux des femmes, pour l’autonomie des femmes. » L’UAIR les aide à préparer le récit pour l’Ofpra, le dossier et l’audition, la réforme du droit d’asile du 29 juillet 2015 permettant à un-e représentant-e d’association pour les droits des femmes, entre autre, d’être présent-e. Samira insiste  : « Elles sont à bout quand elles viennent. Il faut contacter des interprètes, travailler le dossier en 21 jours, trouver une place en centre d’hébergement. La réalité, c’est qu’elles sont vulnérables, sans logement pour se poser, elles développent des problèmes de santé physique et mentale. Elles ont parfois perdu un enfant pendant le trajet… » Des groupes de paroles sont proposés afin de permettre une mise en mots des persécutions subies mais aussi une sortie de l’isolement dans lequel elles peuvent se trouver. « En fuyant leur pays, elles luttent à leur propre liberté. », conclut la spécialiste. Pour les protagonistes de « Bienvenue en France », la question subsiste jusqu’à la dernière seconde du spectacle  : « De l’autre côté du mur, l’herbe est verte. Nous serons libres, mes sœurs ? » I MARINE COMBE Janvier 2016/yeggmag.fr/25



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