Trois Couleurs n°176 février 2020
Trois Couleurs n°176 février 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°176 de février 2020

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : MK2 Agency

  • Format : (170 x 285) mm

  • Nombre de pages : 116

  • Taille du fichier PDF : 37,8 Mo

  • Dans ce numéro : chaud biz, après la Hadopi, l'Arcom.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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BOBINES 4 plutôt parler d’« ordre policier » pour désigner la nature systémique de ces violences. Voyez-vous des productions audiovisuelles qui parviennent à retranscrire ce constat ? The Wire, par exemple, dont l’écriture s’appuie sur des travaux journalistiques et sociologiques ? Pas sûr. Dans son ouvrage The New Jim Crow (2010), Michelle Alexander a montré que, aux États-Unis, la guerre contre la drogue a été un instrument d’élimination des Noirs de l’espace public pour les faire basculer dans le système carcéral. Pour une consommation et un trafic de drogue identiques, les emprisonnements touchaient trente à cinquante fois plus les personnes noires que les personnes blanches. Aujourd’hui, aux États-Unis, il y a plus de Noirs en prison qu’il n’y avait d’esclaves en 1850. Une série comme The Wire ne montre pas du tout cette différence de traitement entre Noirs et Blancs, donc elle ne fait pas d’analyse systémique. Un film comme La Vie des autres (2006) de Florian Henckel von Donnersmarck [sur un dramaturge et une actrice surveillés par la Stasi dans le Berlin-Est de 1984,ndlr] me semble plus justement montrer l’arbitraire de la police, comment un État policier vous fait sentir la menace de sa présence. Pensez-vous que la multiplication de vidéos de violences policières postées sur les réseaux sociaux peut nous aider à prendre conscience de ce caractère structurel ? Je me méfie du spectacle, de plus en plus. On s’habitue très vite aux mises en scène extrêmes. Cette multiplication d’actes singulièrement forts nous désinsère du continuum de la violence. Paradoxalement, ça peut avoir un effet dépolitisant. Dans un article des Inrockuptibles, le réalisateur et rappeur Hamé, qui prépare un documentaire sur le combat Adama, a parlé d’une « guerre des récits » concernant la médiatisation des violences policières. Sur quoi se joue-t-elle selon vous ? Les récits dominants sont parcourus par l’intuition permanente que la police ne fait que réagir, qu’elle n’est pas initiatrice de violence. On la présente comme en légitime défense. Or, quand la police produit des ENTRETIEN La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck (2007) contrôles d’identités, c’est elle qui ouvre une histoire de la violence. Quand les gendarmes décident de courir après Adama Traoré sans aucune raison, ce sont eux qui inaugurent le cycle de violence. Ce qu’on appelle les « violences », c’est une volonté de la police, c’est leur mission. Plutôt que de parler d’échec, de dysfonctionnement, d’usage disproportionné, il faut lier leurs actes à cette volonté. Quand Adama meurt, quand Stevemeurt [le corps de SteveMaia Caniço a été retrouvé dans la Loire le 29 juillet 2019, alors qu’il avait disparu le 21 juin 2019 après une charge des forces de l’ordre au bord de la Loire, pendant une soirée techno. Une dizaine de personnes étaient alors tombées dans le fleuve,ndlr], quand Cédric meurt [Cédric Chouviat est décédé d’une asphyxie avec fracture du larynx après un contrôle policier à Paris le 3 janvier dernier,ndlr], ce n’est pas un échec, c’est que la police a régulièrement des pulsions « Sur la police, le cinéma diffuse des imaginaires de droite s’appuyant sur l’idée de conquête, d’intervention, de la guerre. » 38
GEOFFROY DE LAGASNERIE d’élimination. C’est une de ses fonctions régulées, ancrées, structurales. Il faut arriver à montrer que les institutions, quand elles défaillent, c’est leur fonction. Je vous renvoie aux travaux de Michel Foucault sur la prison et la récidive [dans Surveiller et punir (1975) notamment, il explique comment l’espace carcéral fabrique lui-même la délinquance qui l’institue,ndlr] ou à ceux de Pierre Bourdieu sur l’école et l’exclusion des ouvriers [dans Les Héritiers (1964) ou La Reproduction (1970), coécrits avec Jean-Claude Passeron, il montre que l’école légitime la reproduction des inégalités sociales,ndlr]. Dans les reportages des journaux télévisés, c’est souvent la même narration  : les violences sont vues comme des accidents ponctuels. L’État se place généralement du côté de la police. Comment peut-on l’expliquer ? Il y a un étatisme des médias dominants  : on relaie ce que dit l’État, on cite toujours les chiffres du préfet, de la police… Cela s’explique par l’homogénéité sociale, culturelle, intellectuelle des journalistes dans ces médias dominants. Aujourd’hui, ces médias sont un peu ringardisés… Mais, paradoxalement, même dans des médias plus jeunes, Twitter, Instagram, ils restent présents. On réagit beaucoup à ce qui se passe sur LCI  : du coup, ça devient important parce 39 que c’est relayé sur Twitter. Psychiquement, on reste dominés par ce point de vue conformiste. Ignorer ces médias, ce serait quand même bien  : arriver à construire un espace sans eux, à côté d’eux. Ça, ça se fera presque démographiquement. Dans vingt ans, plus personne ne regardera le journal de France 2. Les médias en ligne deviennent aussi très puissants. Mais peut-on parler d’indépendance de la presse par rapport à la police ? Les images médiatiques, elles sont produites à condition que la police les autorise. L’institution exerce un pouvoir immense sur le régime de l’image. N’est-ce pas important d’incarner les récits, de donner des visages, des noms, aux victimes de violences policières ? J’ai l’impression que, dans les narrations des médias mainstream, leur vécu est souvent retranscrit de manière abstraite, distanciée… Je ne pense pas que les gens aient à apprendre la vérité du monde social. Je pense qu’ils savent très bien qu’Adama Traoré est mort, que les gendarmes qui l’ont tué le savent, que l’institution le sait, que les avocats aussi. Je ne pense pas qu’on apprendra quelque chose à Christophe Castaner si on lui dit que Cédric Chouviat est mort par plaquage ventral. Je sais que la gauche s’est beaucoup indexée à l’idée que c’est en montrant la vérité qu’on change COLLECTION CHRISTOPHEL -> BOBINES



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