Trois Couleurs n°172 septembre 2019
Trois Couleurs n°172 septembre 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°172 de septembre 2019

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : MK2 Agency

  • Format : (170 x 285) mm

  • Nombre de pages : 116

  • Taille du fichier PDF : 18 Mo

  • Dans ce numéro : portrait de la jeune fille en feu.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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BOBINES en scène, à la fois précise et nébuleuse. À quoi cela est dû ? On associe souvent le cinéma fantastique avec une mise en scène très formaliste et un découpage très net. J’avais envie de ça  : d’un cinéma plus carré, plus rigoureux, moins agité qu’un style réaliste. En même temps, bien que je n’avais jamais réalisé de film avec autant de budget, je savais qu’on restait dans une économie réduite. Il fallait donc faire un film à la fois précis et vivant, réaliste et envoûtant, exigeant formellement mais fidèle au bouillonnement des rues de Dakar. Lors de la présentation du film à Cannes, on m’a très peu interrogée sur la mise en scène, pour me questionner plutôt sur les grands thèmes  : la migration, ou l’émancipation féminine. Je pense que c’est important, mais ce qui m’intéresse le plus ce sont ces questions esthétiques, car c’est là que tout se joue. L’idée est d’explorer le langage cinématographique par le détail, en abordant les images et leur composition. C’est pour ça qu’on retrouve beaucoup d’éléments composites dans le film  : des textures, des reflets, des vitres, des tissus ou encore des ombres et des halos de lumière. J’adore la peinture et les arts plastiques, je me considère comme une plasticienne avant tout. Vous montrez l’océan de manière répétée, à chaque fois sous un aspect différent. Comment avez-vous abordé sa présence ? L’océan est comme un personnage à part entière depuis le scénario. Il vient ponctuer la métamorphose des personnages et les INTERVIEW 58 transformations du film. Durant le tournage, on a filmé des séquences documentaires, sans jeu, parmi lesquelles celles sur l’océan. Je rappelais surtout à Claire Mathon qu’il fallait que ces images révèlent sa dimension fantastique. Car j’ai toujours voulu interroger ce qui pouvait se cacher derrière le simple contexte social et économique qui serait à l’origine de la crise migratoire et des nombreux départs en mer. Je pense qu’il y a une dimension plus inconsciente, plus viscérale, dans le sens où il y a aussi un besoin de se créer de nouveaux rites de passage. Cela relève sans doute du fantasme de ma part, mais ça a beaucoup nourri le film. Pourquoi les femmes ne partent-elles pas ? Certaines le font, mais je pense qu’il y a plein de raisons qui font que la plupart reste. Il y a peut-être un inconscient collectif qui exige aux hommes de braver l’océan pour subvenir aux besoins de leur famille, tandis que les femmes seraient plus rattachées à une réalité domestique. Je voulais justement explorer ce quotidien-là dans Atlantique, faire de l’intimité des femmes qui restent un lieu de transformation. Et si j’avais dès le départ l’idée de raconter l’odyssée d’Ulysse du point de vue de Pénélope, j’avais très peur de cantonner Ada à une forme de passivité. C’était d’ailleurs l’une des difficultés  : comment écrire un personnage qui attend le retour de l’être aimé sans qu’il soit pour autant passif ? En même temps, je n’avais aucune envie d’écrire un personnage féminin surpuissant. Parce que la figure de la
Mama Sané femme africaine forte est un énorme cliché, avec l’idée sous-jacente que si elle a enduré l’esclavage et la colonisation alors plus rien ne l’atteint. C’est insupportable. Il faut un équilibre. Au final, je suis partie de moi et de ma sensibilité. Je me sens assez proche d’elle. Elle est à la fois seule et très entourée, forte dans sa vulnérabilité. Elle est active dans la mesure où elle se déplace beaucoup pour recomposer elle-même son entourage, mais sa trajectoire intérieure reste très progressive. Je n’adhère pas du tout aux films qui vendent une image de l’émancipation immédiate, avec des femmes qui écoutent du rock sur leur lit et qui d’un coup sont émancipées. C’est un processus bien plus long, quel que soit le milieu duquel on vient. Alors qu’Atlantique n’est que votre premier long métrage, vous avez reçu le Grand Prix à Cannes, fait très rare. Qu’est-ce que cette récompense va changer ? La première chose que je me suis dite, c’était qu’il fallait que je fasse très attention à rester MATI DIOP « J’adore la peinture et les arts plastiques, je me considère comme une plasticienne avant tout. » 59 moi-même, à ne jamais oublier l’essence qui me pousse à faire des films. L’indépendance qui va avec aussi. Je me pose souvent la question sur ce que veut dire, aujourd’hui, être un cinéaste indépendant. Comment grandir en tant que cinéaste tout en restant fidèle à ce qui nous pousse à nous exprimer ainsi ? Est-ce que grandir signifie avoir plus de moyens, ou plutôt aiguiser son langage, sa mise en scène ? Il est évident que le Grand Prix va m’ouvrir des portes qui ne se seraient jamais ouvertes sans, mais il faut toutefois appréhender ce champ des possibles avec mesure et humilité. PROPOS RECUEILLIS PAR CORENTIN LÊ — PHOTOGRAPHIE  : PALOMA PINEDA —  : « Atlantique » de Mati Diop, Ad Vitam (1 h 45), sortie le 2 octobre — BOBINES



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