The Red Bulletin n°2012-04 avril
The Red Bulletin n°2012-04 avril
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°2012-04 de avril

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Red Bull Media House GmbH

  • Format : (202 x 276) mm

  • Nombre de pages : 100

  • Taille du fichier PDF : 13,5 Mo

  • Dans ce numéro : Maya Gabeira... la surfeuse brésilienne ne chasse que les très grosses vagues.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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DA VINCI MODE Respiration intemporelle dans The Red Bulletin avec le génie de Léonard de Vinci. Au pied du Palazzo Spini de Florence, quelques esprits éclairés débattent d’un texte de Dante. Nous sommes en pleine Renaissance. Léonard de Vinci passe par là, il est invité à rejoindre la discussion. Le génie amorce un début de réponse, avant de lâcher : « Voilà Michel- Ange qui s’avance. Posez-lui donc la question. » Le peintre ne s’attend pas à quelque chose d’agréable de la part de l’inventeur et anticipe : « Je vous rappelle que vous n’avez même pas terminé ce cheval à Milan. » Et s’en va. L’agitation enfle. Sur une feuille volante, Léonard de Vinci griffonne. Nerveusement. Car il comprend que le jeune artiste a raison : il s’est trop dispersé et a trop d’affaires en cours. La malchance veut que l’inventeur soit contraint d’utiliser le bronze destiné à ce monumental cheval pour fabriquer quelques canons. Quand l’Italie n’a d’yeux que pour le corps d’éphèbe de David – six tonnes de marbre pour cinq mètres de hauteur – sculpté par Michel-Ange. Ce dernier a 29 ans. Il est plus jeune que De Vinci et a beaucoup de talent... On en oublierait presque les repères de l’histoire. Nous sommes donc à Florence, en 1504. Il a 52 ans, âge canonique pour l’époque. En pleine forme physique, le génie a ses secrets : jamais de viande, une goutte de vin et bien peu de temps consacré aux femmes. Il n’y a pas si longtemps, il s’adonnait encore à l’alpinisme, dans les Alpes voisines, persuadé que, si haut au-dessus de la Terre, il devait y faire nuit noire. Il n’a pas grimpé suffisamment pour savoir si c’était vrai. L’invraisemblable beauté qu’on lui prête jeune a laissé place au charme de la dignité. Ses longs cheveux gris se mêlent à sa barbe touffue dans des ondulations quasi parfaites. Autour de lui, les guerres font rage et asphyxient le pays. Venise contre les Turcs, Milan contre les Français, César Borgia contre tout le monde. Un homme de son talent ne peut fermer les yeux face à cette contagion guerrière. De Vinci a toujours eu deux casquettes. Au minimum. Alors qu’il crée La Cène de 1494 à 1498, son vrai métier est ingénieur militaire. Dans le fond, il a toujours été pacifiste. C’est pour cela qu’il a gardé enfouie la plus sauvage de ses inventions, ainsi que quelques idées jetées sur le papier. Pas question de remettre le pouvoir de la torpille à des peuples sanguinaires. Trop dangereux. Ces derniers temps, De Vinci ne s’attarde pas devant ses toiles. Il est trop accaparé par le développement de nouvelles armes et mille mécanismes. La plupart ne rapporte rien. 66 ACTION Texte : Herbert Völker USÉ PAR LES CHARRETTES ET LES MULES QUI OBSTRUENT LES ROUTES, LÉONARD DE VINCI INVENTE UN DEUX-ROUES MINCE ET LÉGER DOTÉ D’UNE CHAÎNE. Il y a, là, l’horloge et la sonnette, le mandrin mécanique et le cric de voiture. Inspiré et plutôt pratique tout ça. À l’instar de la machine volante, du parachute et de l’appareil à respiration sous l’eau. Sa dernière marotte ? L’anatomie. Depuis les théories de la Grèce antique, personne n’a cherché à savoir comment fonctionne, de l’intérieur, le corps humain. Le savant ne peut compter que sur lui-même. Il procède instantanément à des autopsies. Tout seul, il dissèque les fibres musculaires, fouille les boyaux puants et étudie les os. Ivre de ces découvertes dont il tente de retranscrire la fascinante magie, il dessine cette fabuleuse machine qu’est le corps humain. Fibre après fibre, mécanisme après mécanisme. À l’hôpital Santa Maria Novella, on lui garde des cadavres. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes. Léonard de Vinci écume la morgue. En quittant son studio de travail, qui fait aussi office de lieu de vie pour étudiants admirateurs, l’Italien emprunte une route surchargée. Tractées par des ânes faméliques, les charrettes laissent échapper leur longue complainte. Il y a déjà longtemps que De Vinci a inventé un modèle de roue pertinent, mais il n’a pas le temps de s’attarder chez tous les marchands de fruits et légumes pour leur en expliquer l’usage. Déjà, il y a du mieux depuis que la République de Florence a comblé les ornières qui brisent les attelages à l’aide de pavés posés sur les rues de ses quartiers résidentiels. Le passage était souvent bloqué par de larges chariots qui se croisaient difficilement. Les mules ne sont pas reconnues pour leur sens de l’évitement. À Vigna Vecchia, un dresseur d’oiseaux attend Léonard de Vinci, au beau milieu du chemin. L’artiste lui achète régulièrement un spécimen. Dans ce cas, un pinson hirsute fait l’affaire. De Vinci aime les animaux. Les oiseaux mais aussi les chevaux. Puis, une fois rendu à l’hôpital, il se voit remettre le meilleur des macchabées mis de côté à son intention. Il repart chargé d’une blouse noire, d’une scie, d’un burin et d’une règle graduée. Tout un programme. Ses acolytes se demandent régulièrement comment il fait pour travailler dans l’effroyable puanteur de la décomposition d’un corps. « Mais qu’est-ce qui pue ? » répond-il, engoncé dans sa combinaison. Impatient, il traverse la ville, direction le studio. Il est exaspéré par les charrettes et les mules, têtues comme des ânes. Il faut inventer un moyen de locomotion moins large, non soumis aux tribulations des équidés, et plus agile qu’eux. De Vinci : « Peut-être pourrait-on placer les deux roues dans le même prolongement, et non côte à côte comme pour les charrettes ? L’ensemble serait moins figé. Peut-être aussi pourrait-on oublier les mules et créer une force motrice à partir de mes jouets préférés ? Rouages, vis, chaînes ?
ILLUSTRATION : FACSIMILAR REPRODUCTION/GIUNTI EDICTION/CODEX ATLANTICUS Quelque chose qui s’inspirerait de la vis sans fin ou de l’hélice, en somme… » Chez lui, dans le studio qu’il appelle bottega (la boutique), le potage est servi. Une soupe avec du pain, des baies et de la marjolaine. Un classique de la maison. Léonard de Vinci teste ses dernières idées venant directement de ces roues alignées dans l’axe de la route auprès de Salai, son élève et disciple au vrai talent de peintre. Sans doute la seule chose honnête en lui. Car, pour le reste, Salai est réputé être bon voleur et piètre serviteur. Mais il est très beau. De Vinci l’a sorti du caniveau quand il était enfant. Il lui trouve sans doute d’autres qualités pour le supporter encore. De Vinci l’interroge : « Est-ce qu’une personne peut rester en équilibre sur une charrette qui a une roue à l’avant et une à l’arrière ? − Avec les jambes au sol pour continuer à pousser ? demande Salait. − Bien sûr ! Comment faire autrement ? » lui répond son Maître. Cette fois-ci, Salai est allé trop loin. Il a empoché les 30 soldes de la bourse du ménage. D’humeur mutine, il multiplie les grimaces pendant qu’il pose. Mais il ne faut pas déranger De Vinci en plein travail, encore moins quand il peint la vérité. Perturbé, il se mélange les pinceaux et entrecroise le portrait de Salai avec les croquis de la femme de l’éleveur de soie. Elle ne dégage pas grandchose mais sait au moins rester en place comme modèle. La bouille de Salai, devinée dans les croquis, donne à la représentation de cette femme un air mystérieux. De Vinci fait un peu n’importe quoi. Alors, il laisse le croquis en l’état et travaillera à nouveau dessus dans deux ou trois mois. Salai a pour mission de remettre de l’ordre dans les feuilles volantes. Il s’est installé dans la charpente avec les dessins de la charrette du futur. Ne pourrait-il pas la construire ? De Vinci a jeté quelques idées sur le papier, des rouages et une courroie mais, après tout, Salai connaît l’esprit du patron. Alors il finit le dessin, à la hâte. De toute façon, la transmission mécanique aurait été trop compliquée à réaliser pour un simple artisan. Au printemps, Salai épate son maître en lui présentant deux roues de charrette reliées par un cadre en bois. De Vinci est bluffé. Dans le mille. Il manque néanmoins quelques astuces à ce croquis. Il envoie Salai dans la rue, à quelques centaines de mètres du studio, là où la route est bien pavée. Un accompagnateur est à ses côtés afin de disperser les mules. Au cas où. Car, logiquement, Salai devrait parvenir à les éviter avec sa machine. Elle a été inventée pour cela. Comment fonctionne-t-elle ? En la poussant, vous choisissez une direction. Dès que vous atteignez le momentum, l’instant où tout bascule, vous utilisez Toute la vérité… … que nous ne saurons jamais. Aujourd’hui encore, des milliers d’universitaires s’écharpent à travers le monde autour du croquis ci-dessous, dessiné vraisemblablement à l’époque de Mona Lisa, soit en l’an 1504. Trésor noyé dans les esquisses inachevées du Maître, ce dessin est maladroit : un de ses disciples l’a sans doute copié en s’inspirant de la version originale. Tout est cependant conforme à ce que l’on sait des idées et des marottes de Léonard de Vinci, tels que les pignons, les rouages et la chaîne. Même le principe de direction par la répartition des masses ressemble à ses travaux. Une copie en bois de la machine a récemment été construite pour le Musée Léonard de Vinci. Elle ravit ses admirateurs. Personne n’a pu remettre la main sur le croquis original. Seulement sur la copie faite par un disciple. Aucun prototype n’a été retrouvé. Cette légende populaire se heurte aussi à une nouvelle théorie soulevée il y a 14 ans selon laquelle un moine se serait amusé à attribuer ce croquis à Léonard de Vinci dans les années 1960 dans le seul but... d’en rire. Toute recherche scientifique est aujourd’hui impossible, les croquis du génie étant scellés dans des films plastique. De toute façon, l’histoire est plus belle si l’on se passe du moine taquin, non ? ACTION le poids de votre corps pour maîtriser le mouvement. La machine suivra. Que Salai et son accompagnateur se débrouillent seuls, le Maître ne daigne pas se déplacer. Un rapport suffira. Il faut un temps fou à Salai pour revenir. Deux conducteurs de charrettes l’ont copieusement battu au passage. Salai s’est contenté d’essayer la machine sur des pentes très douces. La direction a correctement fonctionné. D’après le disciple, il manque toutefois un petit quelque chose pour s’arrêter, histoire d’éviter d’éperonner une mule. Encore que l’animal soit toujours plus doux qu’un mur. De Vinci a autre chose à faire que d’inventer un frein. Alors Salai démonte l’objet, revend les roues et garde le cadre. Ça fera du bois pour l’hiver. Sollicité de toutes parts, De Vinci achève enfin le dessin de la femme du négociant en soie. Il efface les derniers vestiges du croquis esquissant les traits de Salai. Sur ce portrait, la jeune femme a encore un rien d’impertinence, ce rictus figé au coin de la bouche. Et ça ne plaît pas. La commande est annulée. Plus tard, Léonard de Vinci peint définitivement à l’huile ce même croquis refusé. Il l’emporte avec lui dans un voyage long de trois semaines, direction le château d’Amboise, près de Blois. Le Roi de France l’a convoqué. Le génie ne donne jamais de nom à ses créations. D’autres s’en chargent. Ainsi ont été baptisés La Cène, L’Adoration des mages (tableau non achevé) ou La Dame à l’hermine. Ravi de ce cadeau, François 1er réclame avec insistance l’identité du modèle. Requête compliquée. Léonard de Vinci n’a en tête que son prochain projet. Son cerveau fonctionne à la vitesse de la lumière. Il s’agit d’un tableau avec Lisa, l’épouse de Francesco del Giocondo. L’oeuvre s’appelle La Gioconda, La Joconde. Pendant des siècles, l’Italie doit se contenter de la légende qui entoure « la femme à la mystérieuse beauté ». Puis, on l’appelle Mona Lisa. La machine qui roule à l’équilibre, elle, reste sans nom pendant quatre siècles. « Bicyclette » semblait pourtant tellement simple à trouver… 67



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