Stylist n°4 7 mai 2013
Stylist n°4 7 mai 2013
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°4 de 7 mai 2013

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : Timar

  • Format : (225 x 297) mm

  • Nombre de pages : 56

  • Taille du fichier PDF : 26,7 Mo

  • Dans ce numéro : travailler plus ou travailler trop ? Quand faut-il quitter le bureau ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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tous quelqu’un, dans notre entourage, qui pousse devant lui des tonnes de dossiers avec un rictus ambigu aux confins de la satisfaction, tel Sisyphe dont le rocher s’alourdirait au fur et à mesure qu’il avance. Et nous ne comprenons pas toujours pourquoi ce quelqu’un s’est également porté volontaire pour organiser le Harlem Shake géant prévu demain à la cafét’. Car, malgré une pose parfois victimaire, il ne faut pas s’y tromper : le martyr de bureau est en premier lieu un débordé volontaire. « Auparavant, nous étions dans des entreprises coercitives. Aujourd’hui, la promotion de l’autonomie conduit à un surinvestissement des salariés, explique le philosophe Pascal Chabot, auteur de Global Burn-out (éd. Puf). Le premier réflexe de ces travailleurs, c’est donc d’entrer en compétition avec eux-mêmes. » Comprendre : se multiplier sur tous les fronts d’une journée au bureau et ainsi battre son record personnel. Ne NÉ JAMAIS jamais SYNCHRONISER synchroniser SA sa BOÎTE boîte MAIL mail pro PRO SUR sur SON son SMARTPHONE smartphone perso. PERSO. VOUS Vous L'AVEZ l’avez PEUT-ÊTRE peut-être OUBLIÉ oublié MAIS mais VOUS vous AVEZ avez une UNE VIE vie en EN dehors DEHORS de DE l’open-space. L'OPEN-SPACE. Si, SI, SI, si, regardez REGARDEZ QUELQUE quelque PART part SOUS sous VOTRE votre LIT, lit, VOUS vous devriez DEVRIEZ Y y TROUVER trouver un UN MEC mec ou OU des DES AMIS. amis. 22 STYLIST.fr Pendant que votre bras gauche (ce carriériste) met la dernière touche à une présentation Powerpoint, votre bras droit (ce fayot) en profite pour envoyer une demande de fourniture aux services généraux. également mis à contribution, vos deux yeux (pochés) qui seront de la plus grande utilité pour consulter TimeSpent, l’appli iPhone qui permet de mesurer votre temps passé au travail. Quand la sanction tombe – 56 tâches accomplies –, on en voit même, levant le poing au ciel façon Laure Manaudou sur la plus haute marche du podium : « Yes ! Record battu ! » PREMIèRES VICTIMES : LES FEMMES « Si je m’investis autant dans mon job, explique Élisabeth, 27 ans, qui travaille dans la mode en tant qu’auto-entrepreneur, c’est parce que je m’y sens libre. C’est moi qui mène les projets de A à Z, et le résultat ressemble en gros à ce que j’avais dans la tête. C’est assez gratifiant. Dans ce contexte, ça ne me dérange pas de porter des sacs de fringues moi-même pour aller faire un shooting à l’autre bout de Paris, et de bosser le week-end. Ce que je ne ferais jamais si j’étais simple exécutante ou si je trouvais que mon travail était trop mécanique. » Selon le philosophe Pascal Chabot, les femmes seraient les premières victimes de ce mirage de bureau qui les fait courir derrière un « idéal du Moi salarial » pour finir dévorées par les mâchoires d’un insoluble double bind : « Elle sera à la fois inimitable, car personne ne sera plus efficace qu’elle, et correspondra parfaitement aux standards, car elle fera tout ce qu’on attend d’elle, et même plus… Mais cette solution peut se révéler illusoire malgré les interminables journées de travail et les cernes sous les yeux. » Effectivement, la vie de martyre de bureau n’est pas sans effets secondaires. Votre mise en scène sacrificielle à base de mugs d’arabica fumant (pour bien signifier une situation de crise permanente) et de sandwichs expédiés en tête-à-tête avec votre meilleur ami – le logiciel Excel – ont pour premier effet de peser sur les nerfs de votre entourage professionnel immédiat. « deuxième effet kiss cool : votre vie perso se confond avec un mauvais remake de seul au monde » « J’avais une chef qui nous contactait tous les jours depuis son lieu de vacances, explique Mathieu, qui travaille dans le marketing. Elle 5 trucs pour garder la tête hors de l’eau Nemais jamais dire en en riant : « Le : « dimanche soir, c’est c'est le nouveau lundi matin. » » Cette blague n’a n'a l’air l'air de rien mais c'est c’est le le premier cercle de L'enfer. l’enfer. Les alarmes pour les anniversaires des uns et des autres, le pot de départ de la stagiaire et l’organisation du Harlem Shake du mois… On a dit créer du lien, pas se transformer en « gentil organisateur ». Laissez tomber la gentillesse, c’est chronophage et inutile. avait l’impression que ça ne pouvait pas tourner sans elle. La seule fois où je l’ai vue s’arrêter, c’est quand elle a subi une anesthésie générale pour une opération du dos. » GREFFéE à GOOGLE AGENDA à cette grande foire au présentéisme s’ajoute un autre type de compétition, encore plus sournois : « Le salarié est d’autant plus productif aujourd’hui qu’il vit une rivalité inconsciente avec les outils technologiques », révèle Pascal Chabot. « Ces logiciels, qui sont bien souvent basés sur une logique statistique, génèrent une sorte de quantophrénie, la pathologie du « toujours plus » » ajoute Franck Frommer, auteur de La Pensée PowerPoint (éd. La Découverte). Le deuxième effet Kiss Cool de cette existence de martyre de bureau est donc que votre vie personnelle se met à ressembler à un remake moyennement ensoleillé de Seul au monde. « Quand j’ai trop de trucs à faire, je n’arrive même pas à voir mes amis. Même si je me retrouve physiquement avec eux, je suis tout le temps en train de penser à mes dossiers ou de mater mon Google Agenda. Du coup, les rares moments que j’ai pour souffler, je préfère les passer chez moi, seule, à boire du vin, ou à regarder un film » explique Clarisse, responsable d’une agence de communication. Le développement Jeter Des les Post-it : rien de plus décourageant qu'un qu’un ordinateur couvert de papiers jaunes qu'on qu’on colle, recolle, surligne. Ça finit par ressembler à un jeu de société des années 1980, donc ça ne donne pas envie de travailler. Renoncer à deux maladies très répandues en entreprise : la réunionite et la tableau-Excelite aigües. Ce sont des réflexes doudou censés rassurer les gens, mais c’est généralement inutile et très angoissant.
ILLUSTRATIONS : MALIKA FAVRE ; PHOTOS : JAE REW/GETTY ; JASON BUTCHER/CULTURA/CORBIS ; ANDRE SCHUSTER/CORBIS du moofing (le fait que votre bureau se matérialise partout, du café à votre train de banlieue en passant par vos toilettes, grâce à votre smartphone ou votre tablette tactile) accentue encore ce phénomène d’hypertravail débouchant sur une confusion envahissante entre sphère professionnelle et sphère privée. Car, « ce sont les mêmes ressources qu’on utilise pour travailler et pour gérer sa vie privée » explique Gaël Allain, docteur en psychologie cognitive et auteur de Penser mieux, travailler moins (éd. Eyrolles). ADIEU VIE SEXUELLE Du coup, bien souvent, la vie sexuelle du martyr de bureau a elle aussi fait ses valises. 72% des personnes interrogées dans le cadre d’une enquête Technologia avouent ainsi avoir renoncé à faire l’amour parce que le travail les « LE SENTIMENT DE LA TÂCHE ACCOMPLIE PEUT PRODUIRE DES ENDORPHINES, DONC DU PLAISIR » fatigue. « J’avais tant de boulot que j’enchaînais café et Coca pour tenir, explique Zoé, styliste. Je passais tellement de temps devant mon écran que j’avais en permanence une énorme migraine. » Dans ce contexte, d’après un récent rapport du Comité consultatif national d’éthique, 10% des salariés auraient besoin d’une béquille chimique pour tenir le choc. Tout cela n’est pas sans risque : les gens qui bossent plus de onze heures par jour, nous apprend l’étude menée par la revue scientifique en ligne Plos One, verraient leur risque de tomber en dépression multiplié par deux par rapport aux salariés qui travaillent sept à dix heures. Au bout du chemin de cette vie professionnelle phosphorique, ce n’est pas l’étincelante médaille d’employé du mois qui vous attend, mais plutôt l’aller simple pour la maison de repos. « Un jour, j’ai reçu un coup de fil de ma chef de service qui m’a demandé de venir, explique Jacqueline, qui travaille dans le milieu bancaire. Elle était pétrifiée à son bureau, elle ne pouvait plus bouger. » Explication du philosophe Pascal Chabot : « Souvent, les gens ne veulent pas se rendre compte qu’ils sont surmenées. Le burn-out, qui est un terme utilisé à l’origine pour qualifier les malades ayant guéri de la lèpre, peut donc paradoxalement devenir une chance, l’occasion de sortir d’une logique d’adaptation aux injonctions sans cesse changeantes de l’entreprise. Et de se demander, enfin, ce qu’on veut vraiment. » OVERBOOOKÉE MAIS VIVANTE Paradoxe de l’existence de martyre de bureau (si l’on parvient à doser un minimum) : à force de danser sur un fil, on développe énergie et résilience. Overbookée mais vivante. Et c’est une question de chimie du cerveau comme l’explique encore Gaël Allain : « Le sentiment de la tâche accomplie peut produire des endorphines, donc du plaisir ! ». Alors, maintenant, comment faire pour ne pas se laisser déborder et rester efficace ? Pour Gaël Allain, la bonne méthode consiste à organiser un séquençage minutieux de sa journée en petits objectifs accessibles. « Il faut savoir s’accorder des plages de repos, de flânerie mentale. C’est là où les nouvelles informations acquises sont mises en relation avec le reste, c’est là où le vrai travail se fait ! » Et si l’on rétablissait les pauses lait concentré-lit de camp de notre petite enfance ? Bonne sieste à tous ! BUREAU BONDAGE. cover story QUEL MARTYRE DE BUREAU ÊTES-VOUS ? 1 L’ANOREXIQUE DES RTT C’est plus fort que vous, vous n’arrivez jamais à prendre vos RTT. Pourtant, votre compte déborde et la perspective de perdre définitivement ces jours de congés devrait vous angoisser. Mais, au fond, une culpabilité enfouie vous murmure à l’oreille que vous n’y avez pas vraiment droit. Enfant de la méritocratie, vous êtes rongée par l’idée de la dette (il faut rembourser ce que le système a fait pour vous) et vous vous dites que vous en profiterez suffisamment à la retraite (où vous avez déjà prévu de continuer à travailler à mi-temps). 2 LA HULK DUC.E. Salariée transgenre, vous vous êtes embarquée dans une compétition inconsciente avec votre boss, ce symbole d’une société machiste complètement ringarde à qui vous voulez prouver que vous valez mieux que lui. Problème : ce type ne vous reconnaîtra jamais. Du coup, vous entrez dans une sorte de spirale presque surhumaine où à l’accumulation de dossiers répond la prise de responsabilités tous azimuts dans l’entreprise. 3 LA MAMAN OVERBOOKÉE Vous adorez vos enfants mais la dernière fois que vous avez passé une demi-heure à jouer avec eux, ils devaient bien avoir dix centimètres de moins. Votre torture préférée : l’écartèlement. Au bureau, vous regardez d’un œil humide la photo posée à côté des parapheurs mais, au moment de partir, vous avez toujours une dernière chose à régler et vous passez un coup de fil à la nounou pour qu’elle reste encore un peu. Ulysse au féminin, en quelque sorte. QUAND ON COMMENCE À ÉCRIRE AVEC SON FRONT, IL FAUT CONSULTER. LE POIDS DES MAUX. STYLIST.FR 23



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