Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°44 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Institut national de la santé et de la recherche médicale

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 13,5 Mo

  • Dans ce numéro : dépasser l'incertitude.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 34 - 35  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
34 35
34 Insermle magazine #44 k Anne Buisson, directrice, adjointe de l’association Aupetit Crohn RCH grand angle Quand les malades reprennent le contrôle Anne Buisson est directrice adjointe de l’association François Aupetit (AFA) Crohn RCH, qui agit pour l’information, la recherche et le soutien des malades autour des maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI) — à savoir la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique. Parce que ces maladies sont multifactorielles et corrélées à des causes environnementales mal caractérisées, l’expérience des malades est essentielle pour produire de nouvelles données fiables et éclairantes. La prévalence des MICI augmente très rapidement dans les pays en voie d’industrialisation, ce qui laisse suspecter un rôle de l’environnement dans leur survenue. Des études suggèrent une implication de microparticules ou encore de métaux lourds comme l’aluminium, mais les données sont encore loin d’être concluantes. Comment les malades perçoivent-ils cette incertitude ? Anne Buisson  : Il faut distinguer, chez les personnes qui souffrent d’une MICI, la perception de l’incertitude scientifique et celle de l’environnement en général. L’incertitude scientifique peut être liée au manque de recul que l’on a sur les effets d’un médicament, ou encore sur une préconisation de santé publique amenée à évoluer avec le temps, voire à devenir obsolète. Chez les malades de notre association, ce n’est pas tant d’incertitude que de certitude dont il s’agit. De par leur expérience, ils savent que la survenue et l’évolution des MICI sont liées en partie à l’environnement et au mode de vie. Ces certitudes se précisent au fur et à mesure que les connaissances sur l’épidémiologie de ces maladies sont plus précises, mais elles préludent à l’acquisition des connaissances  : les patients sont convaincus qu’ils peuvent apporter beaucoup à la recherche en matière d’hypothèses environnementales. Quels aspects de l’environnement les préoccupent le plus ? A. B.  : Les malades s’intéressent particulièrement à la recherche sur le microbiote et l’alimentation. Les phénomènes sur lesquels Inserm/Etienne Begouen ils ont moins de prise, comme la pollution par exemple, ne semblent pas être au centre de leurs intérêts, car ils sont perçus comme un facteur sur lequel il est difficile d’agir à l’échelle individuelle. Nombre d’entre eux se sont engagés dans une démarche empirique à base d’essais et erreurs dans le but de soulager leurs symptômes. Ils veulent comprendre comment les aliments sont transformés, quelle est leur composition — et en particulier quels types de conservateurs on y trouve — en lien avec des réactions physiologiques. Agir sur leur maladie sans attendre l’aide d’un tiers — une caractéristique extrêmement répandue chez les patients atteints de maladies chroniques liées à l’environnement aujourd’hui — est pour eux essentiel. Plutôt que d’être perçu comme une menace invisible et incompréhensible, l’environnement est vecteur de prise de contrôle, d’outil concret sur lequel agir pour combattre la maladie. Se sentent-ils aidés par les professionnels de santé dans cette recherche ? A. B.  : Les malades sont parfois plus avancés que les médecins sur la question de l’adaptation du mode de vie, ces derniers étant davantage attentifs à l’évolution des connaissances scientifiques qu’à l’intervention en matière de conseils. Trop souvent, les données dont on dispose sur les facteurs environnementaux liés aux MICI, en particulier la nutrition, sont issues d’études observationnelles non conclusives, ce qui ne permet pas aux praticiens de dispenser des avis en connaissance de cause. Les patients, eux, sont très demandeurs d’une intervention immédiate sur leurs comportements  : cette asymétrie peut créer des incompréhensions et des conflits avec les soignants. Sur les forums de discussion de malades, la question environnementale, et en particulier celle de la nutrition, est sur le tapis depuis une vingtaine d’années. À l’inverse, si un nutritionniste peut disposer de connaissances fines sur la variété alimentaire, il ne prendra pas en compte le mode de production des aliments, la présence d’adjuvants et autres conservateurs en l’absence d’informations suffisamment solides et accessibles  : ce n’est pas sa mission que de s’intéresser directement à l’environnement. Quels genres de savoirs produit l’AFA par l’intermédiaire de l’Observatoire national des MICI et du réseau EPIMAD ? A. B.  : Nous sommes fiers de contribuer à une étude de cohorte ambitieuse  : les Mikinautes. Financée par l’AFA Crohn RCH et en partenariat avec le Groupe d’étude thérapeutique des affections inflammatoires du tube digestif (GETAID) pédiatrique et EPIMAD (registre des maladies inflammatoires chroniques), elle réunit 500 jeunes affectés par la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique dans le but d’identifier de manière fine les facteurs de risque alimentaires associés aux poussées de la maladie. Ce suivi permettra peut-être de déceler un ou plusieurs facteurs communs à tous ces enfants lorsqu’ils sont en période de crise. Les patients veulent des réponses concrètes  : que fait-on des facteurs environnementaux ? Est-ce qu’on peut les éviter, les modifier ? Est-ce que si demain on me dit que la pollution atmosphérique a une influence sur ma maladie, je dois vraiment déménager à la campagne, ou faire des choix de vie encore plus radicaux avec les conséquences sociales, psychologiques et financières associées ? Le temps de la recherche sans les patients est révolu ! 2Salgado et al. World J Gastroenterol., 14 août 2017 ; doi  : 10.3748/wjg.v23.i30.5549 2S. Danese et al. Autoimmun Rev., 15 avril 2004 ; doi  : 0.1016/j.autrev.2004.03.002 2K. Kondo et al. PLoS ONE, 7 juin 2019 ; doi  : 10.1371/journal.pone.0216429 2A. Dam et al. Gastroenterol Hepatol., novembre 2013 ; 9 (11)  : 711-7
Agriculteur engagé dans des pratiques d’agro-écologie fondées sur la gestion durable du système sol-culture, dans la province de Kandal, au Cambodge prennent pas le risque d’acheter des produits reconditionnés, non conformes aux dosages indiqués sur les étiquettes. » « Les populations ont conscience qu’il s’agit de produits potentiellement dangereux. Mais plus les personnes sont proches du risque, plus elles l’acceptent » Les pesticides qui circulent au Cambodge proviennent du monde industriel occidental, et sont donc conçus pour être utilisés selon certaines normes, en respectant des règles de protection. Évidemment ils sont vendus sur les marchés du monde entier sans que les pays du Sud aient toujours les moyens de faire appliquer ces normes  : on remarque qu’ils sont rarement utilisés de la manière dont ils ont été pensés au départ, avec des équipements de protection propres, neufs et infaillibles. Les conséquences sanitaires et écologiques de leur circulation sont pour la plupart inconnues. Le glyphosate, par exemple, n’est plus breveté ; il y a donc de nombreux génériques disponibles dans lesquels on trouve de nouveaux composés parfois nocifs. Aujourd’hui, les agriculteurs cambodgiens souhaitent largement cesser de les utiliser, sans y parvenir pour autant  : ils se sont endettés pour acheter ces produits, et parce que l’État ne les aide pas en cas d’année difficile (inondations, sécheresse…) seuls les pesticides leurs permettent de s’assurer d’une production acceptable. « Avec l’arrivée des intrants agricoles, de nouvelles pratiques se sont installées, et la génération actuelle ne connaît que celles-ci. Ève Bureau-Point Quelques projets d’agro-écologie sont en place, mais tout un savoir traditionnel bien adapté au contexte tropical et cambodgien, avec des méthodes propres à chaque écosystème, a été perdu, regrette Ève Bureau-Point. Les populations ont conscience qu’il s’agit de produits potentiellement dangereux. Mais plus les personnes sont proches du risque, plus elles l’acceptent. C’est leur gagne-pain. Elles doivent vivre avec. D’elles-mêmes, elles évoquent peu les risques de cancer, les décès, les problèmes graves, contrairement à celles qui sont impliquées dans des projets d’agro-écologie ou qui ne travaillent pas dans le secteur agricole. Difficile de concilier conscience de la menace et routine du travail. » Les liens entre pesticides, alimentation et santé sont très étroits et bien perçus par les Cambodgiens, pour qui la sécurité alimentaire est un enjeu de plus en plus crucial. Divers systèmes de certification des produits se développent. Pour la chercheuse, le plus urgent est l’accès de tous à une alimentation équilibrée et saine et seule l’intervention conjointe des consommateurs, des producteurs et de l’État permettra de faire la différence. « Si toutes les précautions sont prises, comment admettre ou croire que l’on risque encore quelque chose, et pourquoi, au demeurant, faudrait-il lutter, réellement ou psychologiquement, contre un péril hautement improbable ? […] Si l’on vit là, si l’on travaille là, c’est qu’on ne risque rien », évoquait l’ethnologue Françoise Zonabend, anciennement chercheuse à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, à propos de la difficulté que les populations trouvent parfois à se mobiliser dans un environnement façonné par l’Homme et qui ne semble plus pouvoir être changé. Pourtant, il semble bien que le vent est en train de tourner. 2F. Zonabend, Communications, 1993 ; 57, 121-130 Pour en savoir plus - S&S n°28, Grand angle, « Changement climatique. Menaces sur notre santé ! », p.20-35 - Le magazine de l’Insermn°43, À la Une, « Notre santé dépend de la diversité du monde naturel », p.4-5 - Exposition Climat & Santé sur inserm.fr Insermle magazine #44 35



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :