Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°44 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Institut national de la santé et de la recherche médicale

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 13,5 Mo

  • Dans ce numéro : dépasser l'incertitude.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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32 Insermle magazine #44 Pulvérisation d’engrais liquide sans équipement de protection dans la province de Kandal, au Cambodge sont extrêmements proches, et illustrent bien les limites des dispositifs de contrôle des produits chimiques – ainsi que notre sentiment d’impuissance face à l’ubiquité des produits dangereux – sans avoir à mobiliser l’hypothèse d’un lobbying universel de l’industrie. D’abord, il y a le renversement de la charge de la preuve  : c’est aux industriels de collecter des données, d’effectuer des tests et de publier des résultats dans le but de justifier l’innocuité de leurs produits. Or, ce n’est pas leur mission que de régler les problèmes d’extrapolation des tests animaux à l’Homme, ou de comprendre les Ève Bureau-Point  : UMR 8562 CNRS, centre Norbert Elias 2FAO, Country fact sheet on Food and Agriculture Policy trends. Cambodia, FAPDA, avril 2014 « L’arrivée des pesticides au Cambodge a transformé de nombreux aspects de la vie des personnes » grand angle effets cocktail, et les données qu’ils fournissent sont fréquemment productrices d’ignorance en raison de leur ancienneté et de leur piètre qualité. Ensuite, il faut compter la multiplication des dérogations qui permet d’autoriser certains produits de manière spéciale et temporaire, notamment quand il n’existe pas de substitut à la substance incriminée. Enfin, on peut maintenir une molécule suspecte sur le marché grâce à des arguments économiques, si l’industriel parvient à montrer que ses bénéfices économiques sont vraiment très importants – en matière d’emploi notamment. « Dans ce cadre réglementaire, les entreprises fournissent des données que l’on peut vérifier. Mais en pratique, les conditions ne sont presque jamais réunies pour qu’une instance autonome ait l’occasion de reproduire des études de toxicité, conclut Henri Boullier. Pour l’instant la question Ève Bureau-Point de faire autrement ne se pose pas, car il s’agit d’un système entièrement organisé autour de l’examen des molécules au cas par cas plutôt que sur leurs interactions, et qui s’appuie sur les normes internationales standardisées peu évolutives. Cependant, nous comprenons aujourd’hui beaucoup mieux le rôle des entreprises dans la fabrique de la science et du droit à l’ère démocratique, et pourquoi il est si difficile de se défaire des produits potentiellement dangereux présents dans tout ce qui nous entoure. » Cette compréhension est indispensable si l’on souhaite progresser en santé environnementale, en mobilisant différentes approches scientifiques et en sollicitant des acteurs variés au sein de la population. Car chacun à son niveau, sur son terrain, peut observer le changement. Vivre avec les changements environnementaux Malgré ses failles, la biosurveillance est désormais bien développée dans la plupart des pays occidentaux. Mais ailleurs, se désintéresse-t-on pour autant de l’état de l’environnement ? Certainement pas. Aujourd’hui, une nouvelle génération de chercheurs en sciences humaines et sociales étudie la perception des risques sanitaires induite par les facteurs environnementaux ; ces recherches apportent des informations précieuses pour analyser les liens de dépendance des populations à certains toxiques, sur des territoires où les données sanitaires manquent cruellement. Ève Bureau-Point est anthropologue au centre Norbert Elias et étudie l’usage des pesticides au Cambodge, un pays où les activités agricoles représentent environ 37% du PIB et fournissent de l’emploi à environ deux tiers de la main-d’œuvre disponible, selon la FAO. « L’arrivée des pesticides dans le pays a transformé de nombreux aspects de la vie des personnes », observe la chercheuse. Le phénomène est fertile du point de vue de la recherche car il permet d’étudier avec un regard extérieur, comment le rapport des sociétés à l’environnement se transforme, comment il peut être conflictuel ou bien s’apaiser. « Nous sommes dans une société où 80% des individus sont liés au monde rural d’une manière ou d’une autre. J’ai interviewé des agriculteurs, des fonctionnaires, des commerçants, à la ville et à la campagne, et tous parlaient spontanément des produits chimiques utilisés dans
l’agriculture comme d’un élément central de leurs interrogations sur le futur, poursuit-elle. Un stéréotype est tombé à ce momentlà  : manger sain, bio, naturel, n’est pas une préoccupation réservée aux populations occidentales aisées. » Au Cambodge, les pesticides ont commencé d’être utilisés assez tardivement par rapport à la plupart des pays du Sud. L’agriculture s’est vraiment intensifiée à partir des années 1990, une décennie après le régime des Khmers rouges. Les modes de production sont devenus plus intensifs avec l’utilisation exponentielle de pesticides et d’engrais – ainsi que d’autres substances comme les Vente de pesticides au Cambodge « Beaucoup d’étiquettes ne sont pas traduites en khmer sur les produits phytosanitaires, qui sont utilisés de manière très empirique par essais et erreurs » accélérateurs de croissance. Quelques études ponctuelles par prélèvement ont été réalisées pour évaluer la toxicité des aliments au Cambodge ; elles ont à chaque fois relevé la présence de formol, de borax, et de pesticides non autorisés. Pourquoi ces produits sont-ils utilisés ? Pourquoi les populations ont-elles tant de craintes sur la qualité de leur alimentation ? Consommer, produire, survivre Les questions de l’agriculture et de l’alimentation sont étroitement liées. « Les entretiens que j’ai menés ont montré que les agriculteurs sont convaincus que les substances chimiques utilisées dans l’agriculture sont persistantes Insermle magazine #44 33 dans les sols et qu’elles les appauvrissent. Ils souhaitent s’y exposer le moins possible – par exemple en ne consommant pas ce qu’ils produisent sur un mode intensif, et en consacrant quelques parcelles de terrain à la production familiale. Pour cette production privée, ils évitent les intrants3 agricoles, explique l’anthropologue. Il existe au Cambodge toute une gamme de modes de protection profanes contre ce qui est identifié comme « une menace pour la santé ». » Comme en Occident, ces craintes sont parfois documentées, parfois non. « Beaucoup d’étiquettes ne sont pas traduites en khmer sur les produits phytosanitaires, qui sont utilisés de manière très empirique par essais et erreurs. Souvent, les agriculteurs préfèrent acheter leurs produits en Thaïlande ou au Vietnam. Selon eux, les produits y sont plus efficaces et en faisant ce choix, ils ne 4Intrant. Élément entrant dans un processus de production par opposition à l’extrant, élément sortant d’un processus, en général à destination d’un marché ou de l’environnement Ève Bureau-Point



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