Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°44 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Institut national de la santé et de la recherche médicale

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 13,5 Mo

  • Dans ce numéro : dépasser l'incertitude.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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30 Insermle magazine #44 extrêmement représentatif de l’impuissance dans laquelle se retrouvent les scientifiques quand ils doivent étudier un produit très répandu, qui suscite l’inquiétude mais qui exigera des années de recherche pour que sa toxicité puisse être évaluée. « Il est très difficile de remplacer les produits présentant une menace pour la santé. D’une part, si des substituants existent, ils ont souvent été peu étudiés et nous pouvons avoir des doutes sur leur innocuité. D’autre part, les industriels ne feront l’effort de développer des substituants que si des mesures réglementaires des pouvoirs publics se profilent à l’horizon, précise Robert Barouki. Dans certains cas, le manque de données empêche les scientifiques de se prononcer sur les dangers éventuels d’une substance, ce qui peut créer une situation d’angoisse supplémentaire pour le profane, ou amorcer un mouvement d’indifférence du côté des décideurs. » En matière d’exclusion des produits douteux, faut-il encourager les mesures individuelles, ou tout centraliser en se remettant entièrement entre les mains des pouvoirs publics ? La question n’a rien de simple. Lorsqu’on affirme que les comportements d’exposition relèvent uniquement de choix individuels – comme ne pas fumer, bien s’alimenter, choisir un lieu de vie sain –, on affaiblit la protection collective (ce que la crise de la protection vaccinale nous rappelle Henri Boullier  : unité 997 Inserm/CNRS/EHESS/Université Paris 13-Paris Nord ; unité 988 Inserm/CNRS/EHESS/Université Paris Descartes, Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, société (Cermes3) 2H. Boullier. Toxiques légaux, La Découverte, 2019 2H. Boullier, Les Annales des Mines, 2016 ; hal-01452452v2 2D. Demortain. Natures Sciences Sociétés, 15 juillet 2013 ; doi  : 10.1051/nss/2013068 2D. Demortain. Science, Technology, & Human Values, 27 mai 2013 ; doi  : 10.1177/0162243913490201 2Assemblée nationale et Sénat. Évaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences  : trouver le chemin de la confiance. Rapport au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, 2 mai 2019 2H. Boullier. Terrains & travaux, 2016 ; 28 (1), 41-61 2S. Boudia, N. Jas. Gouverner un monde toxique. Versailles, Quae, coll. « Sciences en questions », 2019, 121 p.2E. Hepler-Smith. Environmental History, 4 février 2019 ; doi  : 10.1093/envhis/emy134 Adobe Stock « Certains produits dont la toxicité est connue sont toujours sur le marché » grand angle douloureusement) et on est impuissant pour amorcer des grands changements. « Surtout, on donne un privilège à ceux qui sont capables de faire des choix documentés et critiques, ce qui est contraire à la notion de santé publique, précise Robert Barouki. Par ailleurs, les citoyens et les patients qui s’organisent peuvent être efficaces par l’action politique, le lobbying, mais aussi par des choix de consommation qui peuvent avoir une forte influence sur le marché. » L’intervention de tous, pouvoirs publics comme individus, sera nécessaire pour amorcer des changements dans les années à venir, d’où une prise de conscience croissante de l’importance des déterminants sociaux de la santé. Contrôler toutes les substances produites par l’Homme ? Si comprendre les interactions complexes entre les organismes et leur environnement reste un défi qui occupera longtemps la recherche, il faut reconnaître que l’avancement des connaissances, de concert avec une forte pression sociale, ont tout de même permis d’importantes évolutions réglementaires. La santé de tous a largement profité de mesures fermes sur les émissions polluantes, la remédiation L’inhalation de fibres d’amiante, une roche naturelle possédant une excellente résistance au feu et à la chaleur, et massivement utilisée dans les bâtiments, peut être à l’origine d’une fibrose pulmonaire dans le cancer du poumon ou de la plèvre. des sols, le diagnostic plombet amiante, les normes de qualité de l’air, les filtres à particules, l’interdiction d’utilisation de certains pesticides… – au profit de la santé publique. On peut parler d’une véritable révolution santé/environnement. « Depuis la fin des années 1960, d’ambitieux dispositifs ont été mis en place pour contrôler les dizaines de milliers de substances chimiques disponibles à la vente et limiter l’exposition aux nouvelles molécules présentes dans les produits de consommation courante », explique Henri Boullier, sociologue à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux à Paris, qui étudie la production des savoirs scientifiques dans les espaces réglementaires. « Pourtant, certains produits dont la toxicité est connue sont toujours sur le marché. Pour mes recherches, je me suis demandé dans quelles conditions il était possible d’interdire un produit que l’on sait dangereux, et pourquoi ces dispositifs étaient parfois faillibles. » En 1976 naissait le Toxic Substances Control Act américain à une époque où les grands débats sur le cancer, le plomb, les pesticides (DDT) émergent, accompagnés d’une franche inquiétude concernant les pollutions environnementales. Le formaldéhyde, un produit du quotidien dont on ne savait pas à l’époque qu’il était cancérigène, est l’objet de rapports
scientifiques contradictoires. Et pourtant, il faut agir. « Cette période rend les différences entre la toxicologie académique et la toxicologie réglementaire particulièrement visibles. La mission de la première est de mieux comprendre les phénomènes biologiques, tandis que celle de la seconde est très spécifique  : elle produit des connaissances dans le cadre de procédures normalisées. Ces données sont utilisées exclusivement dans le but de prendre des décisions concernant la mise sur le marché d’un produit. Pour cela, elle se demande  : est-ce que cette substance peut être commercialisée ? Est-ce qu’elle présente des risques inacceptables pour les populations ? rappelle le chercheur. Le grand problème de cette science réglementaire, c’est qu’elle étudie les produits sans prendre en compte la réalité de leurs usages. Elle part du principe qu’ils sont utilisés de manière idéale, sans défaillance humaine, et qu’ils n’entrent pas en interaction avec d’autres produits. » « Le dispositif REACH prône le retrait progressif des produits les plus dangereux, plutôt que leur interdiction pure et simple » Ainsi, les hypothèses testées dans un cadre réglementaire ne font qu’effleurer la façon dont les cosmétiques, détergents, herbicides, plastiques… sont utilisés dans la réalité – sans pour autant faire œuvre d’incompétence ou de malveillance dans l’analyse. « Pour une substance donnée, il peut y avoir 50 produits commerciaux différents. Il est déjà difficile d’obtenir des données précises qui font consensus sur une substance, le glyphosate par exemple. Pour un produit commercial comme le Roundup, les études d’évaluation de toxicité s’enlisent très vite ou se contredisent. Aujourd’hui, l’urgence pour les grandes agences sanitaires est de parvenir à stabiliser des décisions et des connaissances, avant même de songer à inventer des procédures innovantes pour mieux saisir les liens entre santé et environnement », précise le sociologue. Il faut dire qu’elles doivent composer avec un para- L’herbicide Roundup est commercialisé depuis 1975. Son usage massif a conduit à l’apparition de mauvaises herbes résistantes au glyphosate. Garo/Phanie Coupe transversale d’un cluster de feuilles d’une variété de maïs génétiquement modifié pour résister aux parasites et aux herbicides doxe irréductible  : elles ne font pas que protéger la santé, et doivent également organiser le marché. La révolution REACH Cette situation d’impuissance des autorités face à la quantité de substances anciennes et nouvelles à contrôler a favorisé l’émergence de grandes crises sanitaires, comme celle de l’amiante. Pour mieux comprendre leur dynamique, Henri Boullier a étudié l’histoire d’une grande innovation européenne, le règlement REACH (European Regulation on Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals), mis en place en 2006. Sa grande ambition est de réduire l’asymétrie d’information et de moyens qui existe entre les autorités gouvernementales et les entreprises qui fabriquent des produits. Sa solution ? Confier à l’industrie la responsabilité de prouver sa maîtrise des risques sanitaires associés aux marchandises produites, déchargeant ainsi les agences sanitaires d’une tâche écrasante qu’elles n’ont pas toujours les moyens de mener à bien. « Ce dispositif prône le retrait progressif des produits les plus dangereux, plutôt que leur interdiction pure et simple, explique le sociologue. En passant la réglementation REACH au crible, j’ai identifié trois grands mécanismes qui expliquent pourquoi, aujourd’hui, certains produits dont la toxicité est connue sont toujours sur le marché. » Ces mécanismes ne sont pas spécifiques à REACH, car les logiques à l’œuvre dans les domaines du médicament et des pesticides 2Commission européenne, Periodic Review of REACH, 2013 Insermle magazine #44 31 F. Federici/Wellcome Collection/CC BY



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