Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
Science & Santé n°44 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°44 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Institut national de la santé et de la recherche médicale

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 13,5 Mo

  • Dans ce numéro : dépasser l'incertitude.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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26 Insermle magazine #44 Soudain, le monde dans lequel nous vivons ne nous paraît plus familier. Transformé par la pollution de l’air, des sols, de l’eau, et par des déséquilibres climatiques et écologiques brutaux qui favorisent l’incertitude scientifique, il nous donne le sentiment que notre santé est aussi précaire que la stabilité de notre environnement – c’està-dire de l’ensemble des agents physiques, chimiques et biologiques « externes » à notre corps, auxquels nous sommes exposés et qui peuvent perturber l’organisme. Longtemps, les maladies liées à des facteurs environnementaux ont été décrites comme évitables, parce que dépendantes de nos comportements et de notre façon d’exploiter les milieux. C’est d’ailleurs l’expression utilisée dans un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2006, qui annonce de manière fracassante que « près d’un quart des maladies dans le monde sont causées par des expositions environnementales que l’on peut éviter », notamment des polluants issus des activités humaines et des pathogènes liés à un mauvais accès à l’eau et à l’insalubrité. Depuis, la perspective a changé  : identifier une menace ne suffit pas à l’éviter par des décisions publiques. Les expositions sont largement déterminées par des facteurs socio-économiques sur lesquels on ne peut intervenir que sur le temps long. Meurt-on de l’environnement ? On pourrait tirer de ce constat une vision catastrophiste de la santé  : parce que nous vivons au sein d’une civilisation industrielle qui n’est pas en mesure de maîtriser les risques liés aux activités de production à court ou moyen terme, nous sommes condamnés à vivre dans un monde toxique. Un monde qui nous fait mourir. Pourtant, rien n’est si simple. Jean-Marie Robine, démographe dans l’unité Mécanismes moléculaires dans les démences neurodégénératives à Montpellier, travaille sur les indicateurs de l’état de santé des popu- Dmitri/Adobe Stock « Il est extrêmement difficile de pointer avec certitude un phénomène de surmortalité dû à l’environnement » grand angle lations dans un contexte épidémiologique où l’espérance de vie est bonne, mais où les maladies non transmissibles, chroniques et multifactorielles ont pris beaucoup d’importance. « Dans la pratique, il est extrêmement difficile de pointer avec certitude un phénomène de surmortalité3 dû à l’environnement. Prenons la pollution atmosphérique en France, par exemple. Quand Santé publique France annonce que 48 000 décès par an sont attribuables à la pollution de l’air, nous pourrions en déduire que l’on a enfin identifié le principal facteur de mortalité des personnes fragiles, et que cette information permettra d’agir efficacement. En réalité, ce constat est fondé sur un modèle statistique et n’a qu’une valeur indicative. Ici on ne parle pas d’une cause de mortalité directe  : les causes de mortalité sont attribuées individuellement par des médecins, et ces derniers n’indiqueront jamais sur le certificat de décès que le patient est mort de pollution, précise le chercheur. Il y a Le domaine « santé et environnement » est au cœur des enjeux intersectoriels nationaux et internationaux. donc une dissonance entre les chiffres annoncés et notre capacité à identifier les causes de décès au niveau individuel  : on ne peut observer que des associations entre un polluant et un effet sanitaire. La pollution est un facteur de risque très diffus. En somme, on ne sait pas quels décès on pourrait éviter si la qualité de l’air était meilleure – seulement que la santé de la population étudiée s’améliorerait probablement sur le long terme », en particulier avec une diminution de la prévalence3 des accidents vasculaires cérébraux, des 4Surmortalité. Taux de mortalité anormalement élevé par rapport à une population de référence, ici suite à une exposition chronique à un polluant 4Prévalence. Rapport du nombre de cas d’un trouble ou d’une maladie à l’ensemble de la population Jean-Marie Robine  : unité 1198 Inserm/Université de Montpellier/EPHE 2A. Prüss-Üstün,C. Corvalán. Preventing disease through healthy environments. Towards an estimate of the environmental burden of disease, OMS, 2006 2J.-M. Robine. Aging Clin Exp Res., 26 octobre 2017 ; doi  : 10.1007/s40520-017-0839-z 2Santé publique France, Impacts sanitaires de la pollution de l’air en France  : nouvelles données et perspectives, 2016 2OMS, Air quality guidelines. Globalupdate 2005. Particulate matter, ozone, nitrogen dioxide and sulfur dioxide, 2005
cardiopathies, du cancer du poumon et des affections respiratoires, chroniques ou aiguës. Cette incapacité à pointer les causes précises de la mortalité et de la morbidité liées à l’environnement a une explication  : les modèles de l’épidémiologie sont mal adaptés pour répondre de manière précise aux questions que les chercheurs se posent aujourd’hui sur l’espérance de vie en bonne santé et sur l’impact des facteurs environnementaux. Hérités de l’étude des maladies infectieuses, ils conçoivent les maladies comme des événements accidentels  : par exemple, une bactérie qui pénètre l’organisme et crée un état de crise. Ainsi, nous connaissons mal les mécanismes qui permettent aux corps de s’adapter et de résister aux changements environnementaux sur le temps long. « Nous voulons protéger les populations vulnérables – les personnes âgées par exemple. Mais c’est comme si, à l’école militaire, on formait les officiers à attaquer et jamais à défendre ! Nous connaissons des facteurs de risque de maladies, mais pas les facteurs qui permettent d’augmenter la résistance de l’organisme, regrette Jean-Marie Robine. En France, la population très âgée a pour 4Morbidité chronique. Nombre de personnes affectées par une maladie chronique dans une population déterminée, à un moment donné 4Particule fine. Particule en suspension dans l’air ambiant, d’un diamètre inférieur à 2,5 microns 4Pertubateur endocrinien. Molécule susceptible d’interférer au niveau de la fabrication des hormones, de leur transport, de leur fixation sur des récepteurs ou de leur élimination 4Métaux lourds. Éléments métalliques naturels dont la masse volumique est supérieure à 5 000 kg/m 3. Utilisés massivement dans l’industrie et généralement émis sous forme de très fines particules, ils se disséminent dans les sols et les milieux aquatiques, contaminant ainsi la flore et la faune, et se retrouvant dans la chaîne alimentaire. Robert Barouki  : unité 1124 Inserm/Université Paris Descartes Valérie Siroux  : unité 1209 Inserm/CNRS/Université de Grenoble Alpes 2Commission européenne, Substances chimiques (REACH)  : six substances dangereuses vont être retirées de la circulation par l’UE, 17 février 2011 2Commission européenne, 1,2-benzenedicarboxylic acid, di-C8- 10-branched alkyl esters, C9-rich and di- « isononyl » phthalate (DINP). Summary risk assessment report, 2003 2Parlement européen. Endocrine Disruptors  : from Scientific Evidence to Human Health Protection, 15 janvier 2019 2OMS. Preventing noncommunicable diseases (NCDs) by reducing environmental risk factors, 2017 2OMS. The public health impact of chemicals  : knowns and unknowns, 2016 Arturfoto/Adobe Stock caractéristique d’avoir échappé aux maladies infectieuses ; à l’inverse, elle présente une morbidité chronique3 – diabète de type 2, maladies cardiovasculaires… Ces individus sont très fragiles et vivent longtemps. Or, la fragilité n’est pas une maladie, c’est un affaiblissement général face à l’environnement. C’est peut-être cette nouvelle conception de la santé environnementale à laquelle il nous faut souscrire. » Expositions partout, certitudes nulle part Nous savons aujourd’hui que les facteurs de risque que la recherche a pu identifier, comme l’exposition à la pollution de l’air intérieur, aux particules fines3, aux perturbateurs endocriniens3 ou aux métaux lourds3 agissent de manière très discrète, mais ont un effet long et continu. Les sciences biomédicales ont encore bien du mal à étudier les effets des faibles doses à long terme et les interactions entre polluants multiples. Cela ne doit pas nous amener à sous-estimer leurs risques potentiels pour la santé. En revanche, le danger est d’attribuer les mauvaises causes aux mauvais effets. « Malgré l’incertitude, nous avons acquis des données solides dans de nombreux domaines, rassure Robert Barouki, biochimiste et toxicologue dans l’unité Toxicité environnementale, cibles thérapeutiques, signalisation cellulaire et biomarqueurs à Paris et Prix Opecst- Inserm2018. Par exemple, on cerne désormais assez bien quelles expositions durant la grossesse peuvent avoir un impact sur le développement de l’enfant. » Une étude codirigée par Valérie Siroux à l’Institut pour l’avancée des biosciences à Grenoble a récemment mis en cause le rôle de l’exposition prénatale et postnatale aux composés perfluorés, courants dans les produits domestiques, à l’éthylparabène utilisé comme conservateur dans les cosmétiques, ou encore aux phtalates tels que le diethylhexyl phthalate (DEHP) et le phtalate de diisononyle (DINP)  : ils sont associés à une diminution de la fonction respiratoire des enfants. « Ces données mettent du temps à être consolidées, mais ce temps de recherche est incompressible, poursuit Robert Barouki. Dans le domaine des perturbateurs endocriniens, nous commençons également à disposer de connaissances fiables. En réalité, la grande difficulté n’est pas tant d’identifier les substances à risque que d’évaluer l’exposition des individus  : impossible de savoir quand et dans quelles conditions Les polluants environnementaux peuvent agir sur le développement des fœtus. Insermle magazine #44 27



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