Rifraf n°218 mars 2016
Rifraf n°218 mars 2016
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°218 de mars 2016

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : B.Z.&T. bvba

  • Format : (220 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 6,2 Mo

  • Dans ce numéro : entretien avec le groupe Liima.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Ouvrir une porte, maléfique. Se laisser vampiriser par les deux ombres tapies dans l’obscurité. Ce sont celles de Marc Hurtado et de Z’ev, sur leur premier lancer commun ‘Sang’(Monotype Records). Se dire qu’à l’inverse d’Attila, l’herbe ne cesse de repousser là où passe le génial percussionniste américain. Il trouve en l’expérimentateur français, habitué des collaborations sous son propre nom et surtout au sein du fameux duo Etant Donnés (aux côtés de son aîné de frangin Eric) un partenaire à la hauteur de ses ambitions. Où tout est noir, à l’instar de la pochette. Où l’inquiétude est un euphémisme radical, scandé par la voix d’outretombe de l’artiste de Grenoble. Qui nous invite à lui donner notre corps, on se laisserait prendre au jeu si on ne craignait pas de se faire dévorer le pancréas tout cru. Dans une atmosphère post-industrielle de fin des temps, où les coups de semonce vénères lisent les lignes de la main, en une ensorcelante voyance d’avant l’apocalypse. Un regret ? L’absence de variations stylistiques. ★ ★ ★ On le connaît pour l’avoir fréquenté en d’autres lieux, ils sont des plus respectables entre le Japon (Spekk) et le Luxembourg (Own Records). Federico Durand débarque sur 12K, endroit de prédilection des artistes pour qui le calme est une seconde (fausse) nature. Une fois de plus, l’essai du musicien argentin est remarquable de tranquillité évaporée. Bien que, ça surprendra toujours, notre homme soit originaire du pays du tango, son ‘A Través Del Espejo’nous emmène dès les premières secondes dans un immense saut par-delà le Pacifique, adjectif des plus adéquats pour qualifier sa bluffante sérénité. On se met à rêver d’un temple zen perché sur un mont enneigé du nord de l’archipel nippon, une vie entière passée loin des fracas de la folie humaine à observer le fil des saisons, seul accroupi parmi les vivants trop pressés. Après ce formidable disque ne manque plus qu’un film de Naomi Kawase (marche aussi en mode Yasujiro Ozu vs. Chihei Hatakayema). ★ ★ ★ Dix ans de carrière, une discographie longue comme un jour sans Chris Watson, Simon Whetham figure parfois dans nos priorités d’écoute, à l’image de son excellent’What Matters is that It Matters’sorti l’an dernier sur Baskaru. Si d’évidence, sur ‘Against Nature’(Crónica), l’électronicien britannique continue de multiplier les sources et les manipulations, à la recherche d’une ligne de force habitée, l’essai est moins concluant. On ne lui reprochera pas de s’abandonner à la monotonie, tant un même morceau peut receler des sonorités diverses - elles vont de (souvent) Fennesz à (parfois) Gert- Jan Prins, c’est dire - mais il manque à ses variations un support que le disque seul ne lui permet pas. On imaginerait très bien certaines séquences dans une installation de Michael Borremans au Wiels ou dans un ballet contemporain d’Anna Teresa De Keersmaeker, tant la matière est dense et profonde. Seul au casque face à son immensité, on se sent perdu et abandonné. ★ ★ ★ C’est peu dire que les Berlinois de l’ensemble Zeitkratzer sont au panthéon de la modernité insoumise aux diktats de la mode. Il nous a suffi de se rappeler que le collectif Column One avait collaboré avec eux (sur l’excellent ‘Entropium’) pour qu’on s’y jette les deux oreilles en avant sur le double album ‘Cindy, Loraine & Hank’(90% Wasser). Et bien, après nombre d’années à fréquenter le genre, on ne se lasse pas des multiples accidents sonores, impromptus et fragmentés, que la noise peut engendrer. Qui plus est, la simple notion de bruit ne suffit que très partiellement à embrasser le phénomène, tant les déclinaisons alla Column One virevoltent entre musique concrète, explosions électroacoustiques et chuchotements post-modernes. Telle une formidable invitation à une répétition de la formation de Rene Lamp et Robert Schalinski, on se glisse dans la peau d’une souris planquée secrètement dans un coin de studio, les écoutilles grandes ouvertes. Elles essaient de comprendre la multitude de collisions fractales qui sous-tendent le dynamisme tentaculaire du bidule. Telle une construction enchevêtrée dont l’origine se serait perdue dans la mémoire de son créateur, l’œuvre conserve sa part éternelle de mystère, pour toujours et à jamais. Une splendide excuse pour y revenir encore et encore. ★ ★ ★ Américain de Tokyo, voilà qui démarre fort, Will Long aka Celer nous emmène à l’automne 2012 sur ‘Akagi’(Two Ahorns). Invité à une séance de yoga dans le temple de Yougenji, où il devait créer une pièce qui servirait de décorum sonore au prof de la discipline, Long s’est tellement bien prêté au jeu qu’au cours de la séance, nombre de participants se sont... endormis, transportés par l’activité et son accompagnement sonore. Si l’évanescence de la séquence, étirée sur 1h20, est d’une profonde évidence, elle vaut bien plus qu’une simple toile de fond pour yuppies en mal de détente cérébrale. D’une profonde douceur, elle décline seconde après minute un sentiment d’abandon étrange, où plus rien ne compte. Autant dire qu’on ne risque pas de l’entendre dans ces horribles boutiques nature en toc de nos centres commerciaux, faux prétextes écologiques à une consommation immédiate. C’est tant mieux. ★ ★ ★ De la musique improvisée ? De la musique contemporaine ? Les deux, mon commandant, sur ‘Terrain’(Gaffer Records), LP de la Berlinoise (again) Magda Mayas. A l’écoute de ses deux pièces en solo, on vous met au défi de ne pas tenter le rapprochement avec les pièces pour piano préparé de John Cage. Si l’une d’entre elles se sert d’un clavinet (un piano électrique aux sonorités proches du clavecin) et l’autre d’un piano traditionnel, on ne sent toutefois nulle compassion pour l’héritage cagien, en dépit d’une évidente filiation, principalement sur le premier volet ‘Trace’. La deuxième pièce ‘Shimmer’est d’une superbe énergie dévoyée, aux relents de proto blues noisy et de rock en totale déstructuration. En prime, une virtuosité déconcertante ponctue l’envoi, pan dans les gencives. Allô docteur ? texte Fabrice Vanoverberg r r r r r r r r r Rubrique destinée à évoquer un lieu, une ville ou un endroit, ‘Sounds & Sites’ne se veut pas un itinéraire descriptif exhaustif mais plutôt l’esquisse d’un lieu où la musique puise ses racines ou manifeste son émergence. ‘Sounds & Sites’ne veut nullement dresser une cartographie complète des lieux sonores mais répondra à des envies ou des coups de sonde. Les lieux d’André Brasseur SPECIAL ORGUE HAMMOND a61101 a.'6in ik — imbu =mn. w texte Eric Therer On rechercherait en vain les traces du Pow-Pow à Marche-en- Famenne. L’enseigne a disparu depuis longtemps, ingérée dans les méandres du temps. On peut s’imaginer un dancing campé le long d’une route nationale, doté d’un vaste parking de gravier. A son apogée à la fin des années 60, il drainait à lui des centaines de noctambules en quête d’un moment de répit une fois la semaine de labeur terminée. Ils débutaient la soirée devant un steak ou une entrecôte, et une bière, une bonne bière. Pow-Pow Dancing-Grill- Stereosound. Manger, boire, danser en stéréo. Changer de décor pour exercer son droit au délassement, l’incarnation ultime des golden sixties. Peu après, La Locomotive à Barbençon – un tout petit village à quelques encablures de Beaumont non loin de la frontière française – prendrait le relais. A nouveau, un rituel s’y tiendrait tous les week-ends. Flanquée d’une véritable locomotive qu’il aurait fallu acheminer depuis la brasserie Vandenheuvel à Bruxelles, évitant les ponts pour ne pas devoir sabrer sa cheminée, la discothèque capterait à elle son va-et-vient de sorteurs. De l’autre côté de la chaussée, L’Auberge du Cheval Blanc les accueillerait pour une consommation, une bière à moindre prix. La série des slows que distillerait immanquablement le dj les rappellerait à l’ordre, franchissant à nouveau la rue en sens inverse pour aller enlacer leur promise. Malgré l’incendie de sa toiture à l’été 2011 suite à un coup de foudre, le lieu subsisterait encore aujourd’hui. Ces lieux ouverts et gérés par André Brasseur seraient vite apparus comme une manne céleste, générant de plantureux revenus. Des temples de loisirs concrétisant son insatiable envie de faire danser les gens, la seule véritable prétention qu’il n’aura de cesse de poursuivre tout au long de sa vie. Paradoxalement, ils entravèrent la poursuite de son activité de musicien, réduisant son temps libre pour composer. Brasseur parvint à mener les deux activités de front pendant plusieurs années, prenant soin de ne pas mêler ses activités, s’interdisant de jouer plus de deux fois l’an – au Nouvel An et au cœur de l’été – au Pow-Pow. Les lieux d’André Brasseur ne se réduisent pas à ses titres de propriété. Ils s’incarnent dans bien d’autres endroits dont certains mythiques. A Comblain-la-Tour, au début des années soixante, Brasseur, alors enrôlé au service militaire, dirigera un band figurant à l’affiche du célèbre festival. L’Orchestre de Jazz de l’Armée Belge qu’il dirigeait tiendra ses répétitions au Petit-Château, Boulevard du 9 ème de Ligne. Des musiciens américains, séduits par son talent naissant, essayeront de le convaincre pour qu’il traverse l’Atlantique, en vain. Ce natif d’Ham-sur-Sambre, alors persuadé de faire carrière à Paris, préférera rester en Europe tout en ne cessant de rêver l’Amérique  : on le verra à maintes reprises jouer avec son orgue au Los Angeles, quelque part entre Martelange et Bastogne et au Las Vegas à Marche. A Bruxelles, Brasseur sera résident à La Récréation, un club proche de l’Ancienne Belgique où la chronique rapporte que Claude François viendra l’écouter plusieurs fois, tentant de l’embaucher, ce que refusera Brasseur, fidèle à son amour du jazz et du blues. Il sera également un hôte régulier de l’Hôtel Métropole où il fera résonner son Hammond dans ses salles majestueuses. Plus tard, Brasseur sillonnera les routes et les bals de Belgique, par dizaines, par centaines. Il y jouera ses tubes tels ‘The Kid’, ‘Atlantide’ou ‘Early Bird’qui se vendra à des millions d’exemplaires à travers le monde. D’autres de ses morceaux instrumentaux seront repris comme génériques d’émissions de télévision ou de radio. Aujourd’hui, à septante-six ans, il vit à Namur où on peut encore l’entendre jouer son instrument à l’occasion. Même s’il a rejoint le patrimoine musical et mémoriel national, il est toujours là, en vie et en sons. Un disque  : André Brasseur, ‘Lost gems from the 70’s’(Sdban/News) On Stage  : 19/03, Leuvenjazz, Minnepoort, Leuven
"Je n'étais qu'un gamin irritant, menteur et roux" (Aphex Twin) Il y a un peu plus de 20 ans, les iconoclastes Black Dog publiaient le chimérique ‘Spanners’et emmenaient la dance-musique sur des terres inconnues ; l’IDM grandissait alors, IDM pour « dance musique intelligente »  : rythmes qui entrent en collision, bégaiement de tempo, gargouillis de basse et quelques mélodies New Age. Rendant hommage à l’inusable son du trio anglais, Prins Thomas assume clairement la profonde inspiration qui a nourri ‘Principe Del Norte’. Qualifié comme ses voisins de producteur space-disco, le Norvégien fait ici la promesse de l’espace sans la discothèque. Et puisque l’espace prend du temps, aucune des 9 plages proposées ne fera moins de 8 minutes. Comme un test d’endurance. Se plier aux conditions de l’œuvre. Respecter l’exercice. Disque résolument en mouvement, son créateur vous conseillerait presque de l’allier au roulis du train ou aux roulements du vélo. Vous veillerez à respecter scrupuleusement l’ordre choisi. S’enchaîneront alors des échos de Krautrock, Spacemen3 et du The Orb des années 90’s, chaque son restituant le souvenir de pionniers tels que Terry Riley, SteveHillage et Manuel Goottsching dans les années 60 et 70. Certains y verront du easy-listening intello, d’autres une expérience cathartique et hallucinogène. Botanique ou zombie ? ★ ★ ★ Il doit régner un beau bordel dans la caboche de Bit-Tuner ! Admettons qu’on puisse voir dans ‘A Bit Of Light’un soupçon de clarté dans les ténèbres, les lumens mis à disposition seront tout de même peu de chose face au chaos à éclairer. Si certains artistes se risquent à enchaîner influences et styles avec plus ou moins de réussite dans un même album, le Suisse s’évertue à retenter l’expérience à chaque titre ! Fascinant et épuisant à la fois. Bass music, electronica et techno y cohabitent avec intensité et une belle homogénéité. Un exercice à rendre la dub-step digne d’intérêt, la musique de Detroit chaleureuse et à réclamer davantage de mélodies acides. Bit-Turner servirait des choux de Bruxelles aux enfants qu’ils en redemanderaient  : l’ordure ! Petit souci de taille dans notre cas, on ne sait pas ce que le chef nous fait avaler. Mais bordel ce que c’est bon ! ★ ★ ★ Encore de l’IDM. Encore du space-disco. Encore une double décennie à fêter. Cette fois, c’est le producteur Ed Upton qui reprend du gâteau en auréolant son projet principal, DMX Krew, d’une nouvelle sortie. Oubliant pour un temps ses nombreux visages, Upton concentre son attention sur un aggloméré de sons 80’s et d’idées noires, monde imaginaire et inconnu entre Giorgio Moroder et Jan Marteau. Objet ludique à l’époque indéterminable, ‘You Exist’représente une bulle d’air salutaire dans un registre où l’oxygène vient à manquer. Vous voilà au volant d’une Ferrari Testarossa, toit ouvrant et cheveux au vent, votre blonde gardant un œil sur le volant. Méfiez vous tout de même puisqu’un fou volant lourdement armé est sur vos traces. Out Run Vs Space Harrier ! ★ ★ ★ Élément catalyseur du catalogue (Planet Mu), Alan Myson crée à profusion sur les terres britanniques. Deux ans après un double LP, Ital Tek en revient à ses projets de jeunesse  : créer dans la plus stricte simplicité comme il l’aura fait à l’aube de ses 14 ans, encore émerveillé par la Symphonie N°3 d’Henryk Gorecki. Guitare et boîtes à rythmes comme géniteurs, ‘Hollowed’est à l’image de sa promesse  : un magma de sons sur un condensé de rythmes et de boucles qui pourraient s’éterniser si le support le permettait. Essai résolument intellectualisant mais jamais barbant si l’on accepte cependant que le dub-step puisse être réinventé en une forme élégante, impressionniste et abstraite à la fois. Le RonRon du moteur. ★ ★ ★ Comme souvent chez Venetian Snares, la simplicité de l’intitulé s’annonce comme un traquenard pour imprudent. L’idée même que Aaron Funk puisse exposer clairement ses intentions dans un titre dépasse l’entendement. Toutefois, situé physiquement entre le solide bûcheron et le moine ahuri, l’auteur de ‘Traditional Synthesizer Music’répond au défi de créer par la seule voix du synthé modulaire, sans enregistrement supplémentaire et sans aucune édition  : sans filet en somme. Essayez toujours de déceler l’énorme dose d’improvisation du devoir, l’objet est trop précis et sa découpe si méticuleuse. N’en demeure pas moins un son abrasif dans cet esthétisme simple, un effort intellectuel de tout moment caché derrière une annonce à première vue inoffensive. Venetian Snares a définitivement le don d’exploiter les énergies élémentaires et de les plier à sa volonté. Une construction férocement complexe bâtie, sur une racine pure et primitive, par son propre chaos. Primal. ★ ★ ★ Le Hollandais fait du bon fromage. Le Hollandais cultive de jolies fleurs. David Douglas et Blaudzun sont hollandais. David Douglas et Blaudzun forment le groupe Haty Haty. ‘High As The Sun’est le nouvel album électro-pop de Haty Haty. David Douglas et Blaudzun ne sont ni fromager, ni fleuriste. ‘High As The Sun’n’est ni bon, ni joli. Un suppo et au lit ! ★ ★ ★ « Mon idée initiale était d’explorer la science-fiction. Mais il m’a semblé très vite évident que mon aventure allait davantage être intérieure que spatiale. ». Tels étaient les mots de Surgeon à la sortie de son album précédent. Machine arrière pour ‘From Farthest Know Objects’qui rassemble une potentielle compilation de huit hits pop venus de galaxies lointaines. A croire que l’extra-terrestre aime la techno basique puisqu’il ramène Surgeon à un style qu’il avait délaissé depuis plus de 20 ans. La note d’intention est uniforme, simple dans sa construction, les rythmes binaires, les arrangements sans chichi. Et au milieu ? Des synthés qui hurlent leur colère dans le champ stéréo. Si cette collection d’objets lointains manque son projet de nous divertir, elle remplit aisément le dessein de nous rendre fou. texte Le Dark Chipsctilan03 AS03 Le château des nus et des morts Au début, c’était en hiver, le chat crevé devant la porte était délicatement couvert du gel matinal. Ses yeux sans âme rappelaient singulièrement les fenêtres du château. Le corps sans vie sur le côté de l’entrée principale n’invitait plus personne à l’asile, il était l’excroissance, la bile noire de cet habitacle de mélancolie. Les poils gelés qui se cassaient à leur contact, la mâchoire figée un peu déboîtée laissait entrevoir l’abord d’un tunnel sombre dont personne n’aurait plus l’accès. Un mégot de cigarette se consumait non loin, les volutes s’engouffraient dans le tunnel pour partir en fumée sous la voûtes du château. Comme si à cet exact moment, à cet exact endroit le destin de l’animal et de la bâtisse était lié. Comme si la carcasse du chat en devenait le vestibule délabré. Comme si la terre penchait à cet exact endroit, à cet exact moment. C’était en hiver et la fissure de la façade n’avait jamais semblé si béante. C’était en hiver et il n’avait jamais fait si froid le jour où le troisième étage a disparu. La lourde porte d’entrée sortait partiellement de ses gonds, un acronyme en laiton doucement grignoté de morsures verdâtres pendait mollement suspendu au dernier clou ayant résisté aux tourments que transpiraient les murs. Le papierpeint usagé se rappelait l’époque des cris, l’époque où des vivants s’empoignaient encore entre les murs, des vivants en costumes trois pièces, des vivants en haillons, des vivants en tabliers foulant le hall d’entrée en grelottant ou en marchant lentement. Le parquet d’une tristesse infinie s’effondrait progressivement là où il n’était pas maculé de tâches pourpres ramassées en amas concentriques, mémoire oubliée trop lourde à porter. Le planches vermoulues mais robustes en avaient probablement trop supporté. Le drame des châteaux c’est le poids des histoires à porter, les châtiments des crèvela-faim à subir. Dans le cœur du bâtiment la lumière gagnait du terrain en faveur de la béance défigurant maintenant horriblement la façade. Des étourneaux avaient fait leur nid dans la cicatrice informe. Cela devait être le printemps. Il y avait d’élégantes tables de travail fendues, de confortables fauteuils à trois pieds, des lits précaires, des portraits de famille tordus qui jalonnaient les pièces du château. Les meubles semblaient être de plus en plus à l’étroit dans leur habitat, chaque soupir de la demeure, chaque respiration la faisait se collaber de quelques millimètres. Ce fut l’impressionnante horloge de parquet en chêne massif régnant avec terreur sur le salon qui fut la première à exploser sous la pression du plafond, puis vint le tour des étagères, des lustres, des chaises, des fenêtres. La lumière était par ailleurs devenue aveuglante, elle émanait de la brèche de façon continue. L’été contribua largement aux premières flammes. L’automne passa rapidement et eut son lot de désagrégations, seule la dépouille du chat demeurait intacte, épargnée des saisons. Vague mémoire de l’emplacement du château. L’hiver qui suivit fut des plus doux. Le pelage du chat avait obtenu une couleur rousse des plus intrigantes sur son corps immobile. Le sol à ses côtés était nu et saignait par hémorragies irrégulières, de petits marécages de boue coagulée se créaient alors rajoutant à l’aspect désertique du terrain. Le silence n’était rompu que par un bruit provenant de la terre. Un battement rythmé venant des profondeurs soulevant de la poussière toutes les 3 minutes. Certaines nuits on pouvait y entendre des râles, des pleurs ou des soupirs. Le château enterré-vivant avait, quelque part dans les abysses repris ses droits. Il se nourrissait des vers, des détritus, de l’humus pour devenir enfin le royaume des nus et des morts. Une chanson  : ‘Le châtiment’par Wapassou sur l’album ‘Wapassou’, Lion productions Un film  : ‘A la folie’par Wang Bing texte Anys Amire et François Georges



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