Rifraf n°210 mai 2015
Rifraf n°210 mai 2015
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°210 de mai 2015

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : B.Z.&T. bvba

  • Format : (225 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 9,8 Mo

  • Dans ce numéro : entretien avec Holly Herndon.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Texte : Fabrice Vanoverberg Cent soixante six (oui, 166) minutes de bravoure post-minimaliste, c’est le défi relevé par Charlemagne Palestine et Rhys Chatham sur ‘Youuu + Mee = Weeee’(Sub Rosa). Le premier à la guitare, à la trompette ou à la loop pedal, le second au piano, à l’orgue ou au chant, le tout en un immense arc libératoire de toute contrainte, les deux légendes américaines entament une valse des étiquettes où le free jazz embrasse le contemporain post-La Monte Young. Le premier CD voit Palestine répéter à l’infini ses éclats pianistiques, ils finissent embrigadés par la trompette de Chatham, échappée par miracle d’une ruche en fusion. Passée la vingtcinquième minute, le clavier se calme, c’est pour mieux laisser Palestine entamer un hommage vocal ravagé/eur à Ghedalia Tazartes. Changement radical sur la deuxième plaque, entre orgue et guitare. Chatham dresse un immense tapis sonore, tout en fluctuations hypothermiques, à son compère à la six cordes. Hypnotisant d’un côté, tant les extensions psyché du Yamaha tournoient à l’infini, le morceau laisse toutefois la guitare en rade, bien en mal de port d’attache face au déluge de lave analogique. Si à priori, Chatham remet le couvert organique sur le dernier titre, c’est pour mieux nous emmener sur une fausse piste à la Pink Floyd anno 1967 (et c’est formidable, mon sergent). Grâce (aussi) aux quelques éclats vocaux de son partenaire, qui a l‘extraordinaire faculté de conjuguer au futur l’embrigadement tellurique et (oxymore) la discrétion expressive, la tentative se transforme en morceau de l’année. Incroyable mais vrai. ★ ★ ★ En parlant d’Américain installé à Bruxelles, voici Elizabeth Anderson et son ‘L’Envol’(Empreintes DIGITALes). Installée dans notre capitale depuis la fin deseighties, elle nous propose de parcourir vingt ans de son parcours en huit étapes. Si des lignes de force tracent son univers, elles vont d’une déshumanisation froide à un monde sous-marin où l’obscur règne en maître, jamais l’ennui ou la monotonie ne s’emparent de son art acousmatique. Au contraire, et le tour de force est prodigieux, Anderson parvient à transcender la vibration par moins quinze degrés, tout en rappelant en 18 langues, avec effroi et recul, les horreurs du travail forcé (et c’est à faire passer une visite du fort de Breendonk pour une ballade dominicale). On songe parfois à Thomas Köner et surtout, on passe en quelques secondes des profondeurs océaniques à la stratosphère sans s’en rendre compte. Tel Ulysse, un beau voyage. ★ ★ ★ ‘Nos Fenêtres Intérieures’, voilà le programme imaginé par Roxanne Turcotte sur son quatrième chapitre chez Empreintes DIGITALes. Si la voix parlée occupe une place centrale dans son univers électroacoustique, notamment grâce au remarquable narrateur qu’est Etienne Lalonde (‘De La Fenêtre’), ses déclinaisons sonores expriment un foisonnement où le souffle et l’ambition sont des maîtres-mots. D’une pulsation rythmique aléatoire, l’artiste montréalaise met ses pas dans ceux de l’Allemand Bernd Alois Zimmermann, mais en ouvrant les battants sur la nature, elle donne une place centrale à la nature qui lui donne son originalité. Tout en dressant des parallèles étonnants entre volatiles et humains, elle camoufle la perte d’un enfant avec un humour absurde et réconfortant, alors que des souvenirs de blues ou de flamenco s’égarent, dispersés par le vent qui claque sur les fenêtres. ★ ★ ★ Longue comme une rame de Shinkansen, le TGV japonais, la discographie de Celer (l’alias de l’Américain Will Long) s’enrichit d’un ‘Sky Limits’(Baskaru) où les grands classiques du monsieur ne sont pas bouleversés, tout en gagnant en profondeur et intensité. Toujours adepte de nappes ambient qui, parfois, se transforment en splendide cadre rêveur pour fan de Brian Eno (l’incroyable et bouleversant ‘Circle Routes’qui ouvre l’album), Celer enrichit son propos par des field recordings d’autant plus habités qu’ils sont cinématographiques. Toutes les deux plages (les plus courtes), on se croit dans un film de Hou Hsiao-Hsien ou de Yasujiro Ozu, et tous les fans du cinéma de l’Extrême-Orient seront ravis. Ensuite, et systématiquement, on replonge dans une dramaturgie planante qui, si elle n’est pas neuve, est d’une exceptionnelle beauté formelle. ★ ★ ★ Complexe et fournie, l’œuvre de Natasha Barrett expose sur le double album ‘Peat + Polymer’(+3dB) toutes ses ambivalences et ses contradictions. Si les pièces vocales de la compositrice britannique sont très convaincantes, tant elles renvoient à une version moderniste et twenty-first century-friendly des incontournables aller-retour du couple Luciano Berio- Cathy Berberian, on reste plus dubitatif quand les voix se font absentes (rarement, c’est à noter). Si les passionnés des étiquettes resteront sur leur faim, tellement les styles se croisent et s’entremêlent - et c’est un sacré bordel - les esprits vifs et curieux ne manqueront pas d’y déceler des pépites incandescentes de la musique contemporaine, au sens le plus bruitiste et déconstruit du terme. ★ ★ ★ La dernière fois (2013) que les noms de Marsen Jules et du label Oktaf se sont croisés, ça s’appelait ‘Présence Acousmatique’et ça s’était terminé dans le Top 10 de votre serviteur. Deux ans plus tard, le musicien allemand prend lui aussi la direction du Grand Nord sur ‘The Empire Of Silence’. Toutefois, à la différence de Jana Winderen & co, on ne trouve nulle trace de field recording et l’homme de Lünen demeure fidèle à sa ligne de conduite, néo-classique ambient revendiquée. Si la surprise n’est plus au rendez-vous comme elle a pu l’être à l’époque de ‘Herbstlaub’ou ‘Les Fleurs’, on demeure toujours autant subjugué - dix ans après - par l’extraordinaire capacité de Marsen Jules de faire ressurgir de ses machines une beauté sonore en marge de tout formalisme conventionnel. Autant dire qu’on n’a pas fini de s’y intéresser. Basis V ScINflS Texte : Eric Therer Rubrique destinée à évoquer un lieu, une ville ou un endroit, ‘Sounds & Sites’ne se veut pas un itinéraire descriptif exhaustif mais plutôt l’esquisse d’un lieu où la musique puise ses racines ou manifeste son émergence. ‘Sounds & Sites’ne veut nullement dresser une cartographie complète des lieux sonores mais répondra à des envies ou des coups de sonde. Le Garage Géographiquement parlant, le quartier Saint-Léonard à Liège se comprend entre la rue et le quai qui portent l’un et l’autre son nom. La première est disgracieuse, sale et défigurée par des enseignes criardes de commerces étrangers. Le second a perdu depuis longtemps son attrait, flanqué d’un mur de tours construites dans les années cinquante et soixante édifiées par des promoteurs cupides peu scrupuleux sous la bénédiction d’édiles corrompues. De ce Saint- Léonard, il ne reste à vrai dire pas grand-chose de sain. On imagine mal ce voisinage enclin à faire éclore des lieux à vocation artistique ou drainer à lui les forces vives d’une scène musicale. Et pourtant, la réalité balaye d’un revers de main ce préjugé. On se souvient de concerts mémorables au cœur du quartier comme ceux de Red Lorry Yellow Lorry jouant dans la classe d’une école désaffectée au début des années 80, la première apparition de Dominique A dans la cour extérieure de Tous à Zanzibar et tous ceux qui se tinrent dans le brouhaha enfumé du Carlo Levi. On vit aussi apparaître, à la lisière avec Coronmeuse, un salon d’écoute de musiques de traverse tandis que d’autres places hébergèrent ponctuellement des événements. Plus tard, c’est le Hangar qui s’installa sur le Quai et continue à ce jour à y accueillir bien des musiciens. C’est à quelques encablures de là, dans la rue Marengo, qu’un nouveau lieu vit le jour il y a quelques années déjà. Le Garage se tient dans ce qui fut naguère… un garage. A en juger les photos souvenirs, la transformation a été de taille. Elle fut l’œuvre d’une petite équipe associative et désintéressée, le Garage Creative Music Asbl. A la fois école de musique, salles d’événements et studios de répétitions, l’endroit se décline en plusieurs espaces et a vocation à insuffler une véritable présence culturelle sans se limiter à une esthétique ou à un style en particulier. Ce soir, elle confie les clés à une autre association, Phoque Aime All, bannière sous laquelle agit un Français entreprenant passionné de rock. Ce 13 mars, c’est encore l’hiver, on s’est rendu sur les lieux pour voir et entendre Pneu, un duo français déjanté. En première partie, Nid’pOuL, combo nancéen foutraque et mutin, se joue des dos d’âne et adore foutre la déroute. Pour l’heure, nous, on se tient pénard au bar, sirotant une bière avec un Jérôme Mayer, un Corentin et autre pote. Quand Pneu enfin s’empare du parterre, on s’y presse, tentant de se frayer une place. Ça embraye sec. Une montée dans les tours sans crier gare. Sur la rythmique martelante du batteur s’écrasent les phrasés nerveux du guitariste. L’un et l’autre s’arc-boutent dans un colloque singulier. Après dix minutes, ça nous paraît évident, quelque chose cloche dans le décorum. A part quelques têtes dodelinantes, tout ce public se tient raide comme des piquets. Ça prend des photos avec le smartphone mais ça ne branle rien. Le Mayer, ça le contrarie cet agencement contre nature, il voudrait faire corps, donner un peu de voix. Soudainement, il s’ébroue, tente un pogo. Il n’y a personne ou à peine pour le suivre. Très vite, il sera remis à sa place par un type à casquette qui lui somme de rester… tranquille. Tranquille. Sur Pneu, on mesure la chicane. Un pneu, un nid de poule, un garage. La triade était presque parfaite. Quant à l’injonction, elle laisse pantois. Elle donne aussi à réfléchir. Quiconque a vu sur scène les Cramps, les Stooges ou les Fuzztones, se souvient de comment le public s’agitait alors. En 2015, le rock garage prend les couleurs de son environnement. Du garage, il ne reste que le nom – et ici le lieu –, les artéfacts semblent avoir disparus. Plus besoin de sorteur, la sécurité se sécrète d’elle-même, dans la ductilité, la docilité que commande l’événement médiatisé. Un lien : www.legaragecreativemusic.com
THE 88fiiiHs 88M88s Haih âi Eli 0 âinnnsssiii in in HE i 98M8i8 Ell 8 !!! 40 Texte : Le Dark Chips EEBlie ! 8 3E8s d88i 8 !!! 88 i8aigiiis Eâ Ôi Hi lttnnnsn i Ôi^Q an fÔ Âi m^^ ! EB i3 ! E ! 38EMB81 9E3llïa 8i ! 8 8H i8 8 ! Rebooté, formaté, enfermé à double tour, longtemps, voici comment l’ancienne civilisation avait décidé de soigner l’infâme, le Dark Chips. Sans relâche, il avait tapé, tapé et tapé encore sur la porte de sa cellule, c’était sa façon d’aimer. Aimer à croire qu’une bonne âme un jour lui rendrait sa liberté. L’impression d’une éternité et enfin le sauveur. Dark le remercia comme il se devait, se débarrassa de son corps et sourit. Il avait jeté un regard sur ce nouveau monde et savait déjà que rien n’avait changé. Lui non plus. « Je n’étais qu’un gamin irritant, menteur et roux » Aphex Twin. F En 1990, alors que de larges sourires sur fond jaune la vampirisaient, la « Perfide Albion » subissait l’arrivée inquiétante d’un rictus démoniaque. Affublé d’un couple de danseurs, Liam Howlett créait The Prodigy qui, depuis 25 ans, entretient un ricanement jumelé à de tonitruantes rythmiques breakbeats, des samples mutilés et des sonorités volées à l’univers acid ou punk. En un quart de siècle, rien n’a bougé ! Même si la formule a, entre-temps, généré des rejetons en mutation, ‘The Day is My Enemy’reprend le cours du temps exactement là où le trio était déjà à la ramasse. Une plaque réellement sortie de nulle part (et réclamée par personne) qui rappellera davantage les égarements TOP 50 du groupe plutôt que sa période défricheuse. Une lueur cependant avec l’intervention de l’excellent duo Sleaford Mods sur un ‘Ibiza’qui rend ses lettres de noblesse au hooliganisme. On ne crachera peut-être pas sur le plaisir coupable d’avoir les tympans bastonnés pendant quelques minutes, mais on s’étonnera d’avoir tant aimé cela à l’époque. Une pipe et au lit ! ★ ★ ★ Jeune homme propose massages tantriques islandais. En profitera pour vous mettre en fond ses compositions personnelles extraites de ‘Distant Present’. Disponible 7j/7, discrétion assurée. Demandez Ozy. Finition à la main. ★ ★ ★ En couchant les sillons de ‘Projections’, Romare s’imaginait disserter. Le discours d’un artiste blanc voulait faire passer, par la musique, les turbulences vécues par le peuple afro-américain en quête de droits sociaux. Que signifie, et qu’a signifié « être noir » ? Quant à savoir si le producteur anglais a le droit de s’inviter dans le débat, c’est une toute autre question. On se penchera davantage sur les matières sonores qu’Archie Fairhurst travaille pour soumettre son propos. Si le travail est soigneux et sophistiqué, le décalage entre le ton et le message semble abyssal. Ainsi, lorsque l’esclavagisme est évoqué par une ritournelle jazzy et cotonneuse, la distorsion de sens grandit mesures après mesures. Si toutefois la notion du propos vous passait au-dessus du haricot, cette production estampillée (Ninja Tunes) qui plane entre house et funk devrait combler cette partie de vous qui rêve de cours de zumba d’un autre type. Rendez-vous sous la douche ! ★ ★ ★ La paire formée d’Ezéchiel Pailhès et Nicolas Sfintescu réintègre ses appartements de (Circus Company) pour sceller la partition de ‘Come With Us’. Pour la peine, Noze s’est plongé dans une humeur particulièrement introspective, se délectant plus que jamais d’une réflexion personnelle, tant musicalement que lyriquement. Aux collaborateurs fidèles du duo parisien (la guitare de Thibault Frisoni), il faudra compter sur le groove rythmique de Emiliano Turi mais aussi sur la voix de Dani Siciliano. L’essai fait alors place à un glissement de style qui ne devrait pas trop effrayer les fans de la première heure, habitués à l’expansion artistique des loustics. Qu’on se rassure : s’il s’engage à explorer des formes de musicalité plus intimes, Noze n’en oublie pas ses racines nées du dance-floor et fait la promesse de versions électrisées et remixées sur un bonus à l’album. NB : l’accent anglais dégueulasse est compris dans le prix ! ★ ★ ★ Pour un recueil appelé ‘Claustrophobia’, la dernière sortie de Scuba paraîtrait presque trop lumineuse. Et pourtant. Éloigné de la scène par la maladie, Paul Rose a cristallisé son sentiment d’isolement dans 10 morceaux, la tête enfermée mais le cœur sur la piste. 10 plages dont on ne sait comment sortir, dans lesquelles on préférerait ne pas entrer. Au propre comme au figuré, Scuba est à la maison, déjoue tous les pièges et maîtrise son art comme jamais. Les basses vous agressent autant qu’elles vous enlacent, les sirènes ne vous appellent que pour vous mener vers le fond. Un univers hanté par la maladie et l’enfermement, que l’on soit éveillé ou tourmenté dans son sommeil. Certes, il y a certainement trop de lumière dans cette claustrophobie, bien malin celui pourra prédire si cette lueur est naissante ou vouée à disparaître. Comme quoi, une bonne épidémie de temps en temps. ★ ★ ★ On ne sait jamais à quoi s’affaire vraiment Tom Jenkinson. Compositeur et producteur, il n’est pas qu’extrêmement prolifique, il est aussi des plus aventureux. Customiser ses sons, expérimenter de nouvelles textures, s’essayer à de nouvelles technologies ou repousser les limites conceptuelles, c’est ce qui fait de chaque sortie de Squarepusher un événement autant attisant qu’intrigant. Sur ‘Damogen Furies’, premier album solo en trois ans, Tom est d’humeur pop et mêle ses compositions électroniques fragiles à des mélodies de synthés accrocheuses. Ses boucles de batterie hyper vitaminées pourtant mises au rang d’accompagnement, la dynamique de volume de ce dernier essai se positionnera entre « fort » et « très fort ». Moins subtil et funky que son prédécesseur, ‘Damogen Furies’fait mentir les lois de l’electronica en restant très organique et participatif. Plutôt que d’utiliser le numérique pour surpasser les limites de l’instrument acoustique, Jenkinson s’amuse à muter la technologie en flexibilité humaine, casquette du défricheur sur la tête. L’homme aux mille chapeaux. ★ ★ ★ On serait tenté de dire de ‘The Ashen Tag’qu’il est un disque sans queue ni quête tant il semble décousu et bouillonne. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il est le premier jet du jeune Royce Wood Junior. Résolument funky, les 12 pistes proposées par le gamin ne manquent pas d’idées et seraient à deux doigts de pousser Prince définitivement à l’état de cryogénisation. Le revers de la médaille, c’est que le style impose (apparemment) un passage obligé par la case « grosses ballades dégueulasses ». Nous voilà forcé d’alterner douche, au sortir de la piste de dance, avec lingettes « rince-doigts » comme si nous avions cédé au vice d’un mix entre la pomme d’amour et la barbe à papa. De la fraîcheur à l’apéro, du zest en résistance mais trop de sucre au dessert, le parcours de Royce Wood Junior s’arrête aux portes de la finale de Top Man Machine ! i Sv ER ! * € 8 Texte : Anys Amire et François Georges L’articulation du janotisme Elle remonte lentement. Pas la pente, non, la cage de son escalier. Elle envie ses 20 ans, où elle montait quatre à quatre. Le temps a fait de l’effet sur ses rotules. A ce propos, elle pense que sa vie est une rotule fatiguée. Un sinople, celui qui change de couleur tout à coup, elle ne l’a pas vu venir quand elle s’est fait coffrée, nue, en résidence sur le trottoir : elle dansait comme une folle, les mots affluèrent, précédant le sens. Depuis, elle rechute, encore la danse, régulièrement. Donc, l’orthopédie, science de l’âme quoiqu’on en pense ; ça marche aux fluides liquéfiants, ces articulations. Elle s’entend bien avec ses artères mais son corps osseux l’endolore, l’avilie. A peine est-elle au bord de son appartement qu’elle repense à cette phrase entendue lors d’un séminaire sur les troubles bipolaires ; il faut dire qu’elle fréquente ce lieu car on lui dit qu’elle aurait pu y voir plus clair sur sa vie faite de haut et de bas ; en clôturant un de ses séjours à l’hôpital psychiatrique, le coach faisait part d’une prophétie qui lui garantissait et le sommeil et la tranquillité : LES TROUBLES BIPOLAIRES, C’EST L’ABSENCE DU RETOUR DU RAISONNABLE. Elle s’esclaffe, pouffe, part dans un fou rire... elle dit : « ah ah ah ah ah ah, hi hi hi hi oh... l’humanité, si elle savait, est rigolote... ah ah ah ah arg... argh... argh ». C’est le schtroumpf noir qui la mord, elle se transforme en bête hideuse par la désaturation : l’oxygène lui manque. Elle dérature, elle perd connaissance. L’atmosphère s’étend, l’étripe, elle manque d’air. Se confond dans les accords de Morton Feldman (1), son vieil ami. La guerre onirique remplace le bon sens ; alors, elle jouit. Absence... retour... raisonnable. Semi-coma, semi-remorque, elle s’enfonce dans une cave inconsciente. Mitra, son chien, attend et trouve le temps de lui glisser à l’oreille tout en jappant : « Depuis ma naissance, tout comme mon fameux oncle Maréchal, je récupère de l’épuisant inconvénient d’être né » (2)... Cette chienne de phrase lui colle au menton, lui évoque une imposture. Sa mère est morte à l’aube de sa vie à elle, calcinée au fond d’un ravin sarde, bras dessous bras dessous avec l’homme qui conduisait... « Laissons-les s’aimer », avait dit Monsieur le Curé, pendant les funérailles, paraphrasant Daniel Lavoie (3) : il fallait éviter que l’on ne juge cette femme, mère de quatre enfants retrouvée dans les bras de Fred, l’idiot du village. Le petit peuple n’a pas eu l’occasion, en se moquant, de voir la dispersion des cendres : l’accident avait fait crémation sur place, moins chère le deux en un. Elle repense à l’articulation mère-fille qui lui a manqué au moment de son entrée à l’orphelinat. La mère supérieure, Euridyce, qui n’a dieu que pour Bach, évoque le Pôle Nord du baroque chrétien, enfonce le clou et annone « Voyez donc et regardez s’il est une douleur comparable à la mienne » (4). Autrement dit, pas la peine de s’affliger une quelconque douleur ; refoulons, 20 mg de prière anti-déprécie. Ça lui fera donc une belle jambe ; cette dernière, la deuxième de la première, a été le moteur de sa demi-vie ; l’autre moitié, sa première jambe, est condamné à lui rappeler que la marche avant est raisonnablement une marche arrière. Sur ce, la dernière danse, elle la fera avec Mitra. (1) Morton Feldman, Last Pieces, Stephane Ginsburh, produced by Sub Rosa (2001) (2) Le métier de survivre, Marcelo Damiani, p.18 Ed. La dernière goutte (3) Daniel Lavoie, « Ils s’aiment », 1983 (4) J-S. Bach, Cantate BWV 46 Schauet doch und sehetn ob irgendein Schmerz sei », il Gardellino Passacaille 977, 2012



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