Reflets de la Physique n°60 déc 18/jan-fév 2019
Reflets de la Physique n°60 déc 18/jan-fév 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°60 de déc 18/jan-fév 2019

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Société Française de Physique

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 4 Mo

  • Dans ce numéro : l'électricité nucléaire, questions ouvertes et points de vue.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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 » > géologique profonde, de Bure en Meuse et Haute-Marne, continue d’animer le débat, de par la contestation qu’il suscite mais aussi en raison des politiques publiques qui voient le jour dans un contexte de grande incertitude technique (b). Le vieillissement des centrales et la fermeture de certains sites nucléaires alimentent également la polémique. Ces mobilisations ont souvent mis en exergue un monde du nucléaire scindé en deux camps inconciliables  : ceux qui sont favorables au nucléaire et ceux qui s’y opposent. Or, les acteurs concernés par cette source d’énergie sont multiples  : experts des institutions et des organisations nucléaires, techniciens responsables de sa mise en œuvre ou militants, acteurs engagés, citoyens, etc. Chacun à sa manière participe de la situation du nucléaire en France. Vivre à proximité d’une centrale Au niveau local, l’accueil des implantations nucléaires s’est déroulé de manière contrastée selon des contextes sociohistoriques spécifiques. À Plogoff (c), les revendications et les actions portées par de nombreux habitants du village (alliés à d’autres) ont fait de ce site un symbole de la lutte antinucléaire. À Golfech, l’une des centrales les plus récentes, cette lutte s’est déroulée plus sereinement. Mais le refus ou l’acceptation d’un tel projet ne rendent pas compte de la diversité des conceptions. Les propos recueillis montrent que la mobilisation n’est pas la seule manière d’exprimer son refus, que ce refus peut se limiter au périmètre communal, que les conséquences d’une installation de ce type dépassent le simple aspect technique ou les dangers débattus, etc. L’absence de discours sur le nucléaire et ses dangers est la seule constante présente sur les différents sites. Ce silence des populations (d) a été interprété différemment selon les équipements considérés et les préoccupations des auteurs. Françoise Zonabend [3] a enquêté à La Hague (Manche), où se situe une usine de retraitement des déchets. Cette anthropologue s’est attachée à analyser les stratégies et tactiques langagières utilisées quotidiennement à la Hague pour mettre à distance ce qu’elle définit comme  : « une menace admise et connue par tous » et voit dans ce silence une marque de déni entourant la peur du nucléaire. 40 Reflets de la Physique n°60 On retrouve ce silence chez les habitants de Braud-et-Saint-Louis [4], village d’implantation de la centrale nucléaire du Blayais (Gironde). Ils identifient cette implantation non à celle d’un équipement à la technologie sophistiquée et controversée, mais à celle d’une monoindustrie en milieu rural, causant des changements dans leur environnement familier ; le risque nucléaire est hiérarchisé parmi d’autres. Les habitants énoncent deux discours distincts, tenus par deux groupes de locuteurs socialement différents. Les « Déçus » sont des agriculteurs, sans grand avenir professionnel dans le secteur. Ils expriment leur frustration relative, considérant qu’ils n’ont pas tiré de cette implantation des avantages qui compenseraient les bouleversements survenus dans leur quotidien. Les « Entrepreneurs », eux, sont conseillers municipaux et disposent d’exploitations viables. Ils soulignent la splendeur nouvelle de la commune et mettent en avant les réalisations (piscine, salle polyvalente, courts de tennis, etc.) permises par cette implantation et la manne financière qui l’accompagne. Ces deux discours relèvent de revendications territoriales et de processus identitaires différents. Les « Déçus » revendiquent cette appartenance qui, même négativement connotée (e), leur confère une identité (la seule dont ils disposent) et leur octroie un droit sur le territoire. Les « Entrepreneurs » tentent par tous les moyens d’échapper à l’image initialement dévalorisée de celui-ci – constitué en partie de marais généralement jugés répulsifs et insalubres –, et utilisent les nouvelles réalisations communales, dont ils sont les instigateurs, pour accéder à une reconnaissance sociale dont ils ont été privés jusque-là. Jeux d’acteurs dans la concertation Cette disparité dans les manières de concevoir une implantation nucléaire et la méconnaissance que nous en avons pour la plupart des sites nucléaires en France, expliquent en partie les difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit pour les organismes qui en ont la charge (Autorité de sureté nucléaire, Commission locale d’information, etc.) de dispenser de l’information nucléaire, dont s’empareront les populations, ou de mettre en œuvre de la concertation. Les populations y sont conçues comme un auditoire homogène et cette conception ignore la diversité des points de vue [5]. Ces instances souhaitent esquiver la dichotomie « pro »/« anti ». Deux arguments sont évoqués par leurs dirigeants pour expliquer cette difficulté de dialogue  : le manque de connaissance technique des populations et leur désintérêt total pour la question du nucléaire. On comprend mieux alors pourquoi, dans les différentes procédures de débat public [6], le public est cantonné à un simple rôle d’auditoire [7] et pourquoi dans les instances de concertation, les nouveaux entrants  : associatifs, experts indépendants et représentants des territoires, se voient rarement accorder une place centrale en matière de gestion de la sureté [8]. ❚ Références 1.G. Hecht,Le rayonnement de la France, LaDécouverte,Paris(2004). 2.E. Rivat,La transnationalisation de la cause antinucléaire en Europe,thèse dedoctorat,Univ.deBordeauxIV(2013). 3.F. Zonabend,La presqu’ile au nucléaire. Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima... et après ?, LaDécouverte,Paris(2014). 4.F. Lafaye,Une centrale pas très… nucléaire,thèsededoctorat, Univ.deParisX-Nanterre(1994). 5.F. Lafaye,dansM.-G.Suraud,M.-P.Blin etG.deTersac(eds.),Risques industriels  : quelle ouverture publique ?, OctarèsEditions,Letravailendébat, (2009). 6.www.debatpublic.fr 7.E. Ballanet al.,dansM.Revel,et al. (dir.),Le débat public  : une expérience française de démocratie participative, LaDécouverte,Recherches(2007). 8.G. GrandazzidansSuraudet al.,op.cit. a. Voir dans ce dossier l’article de H. Bercegol (p. 34). b. Les avis des experts divergent sur la solution retenue, ce qui fera dire à l’ex-ministre Nicolas Hulot qu’elle est « la moins mauvaise solution ».c. Ce projet de centrale a été abandonné en 1981. d. Analyser un silence constitue un véritable défi pour les ethnologues.e. La commune de Braud-et-Saint Louis se caractérise par un écosystème constitué de deux biotopes complémentaires, le marais et la « terre ferme », une histoire marquée par une grande opération capitalistique (l’assèchement du marais au XVII e siècle) et par une identité sociale de ses habitants, fortement dépendante d’une immigration originelle qui fait des habitants, des Gabayes, des étrangers en terre gasconne.
La presse et le nucléaire, couple infernal L’électronucléaire incarne jusqu’à la symboliser l’ambivalence de la technologie. Sa puissance lui permet de rendre d’immenses services, sa perte de contrôle peut déboucher sur des dégâts inacceptables. Y recourir ou s’en priver ne pose donc pas seulement la question de la capacité à y accéder, à le maitriser, ou simplement son utilité, mais également celle de son acceptation sociale. En régime politique démocratique, celui souhaité par la population française, elle doit donc également satisfaire à la volonté populaire, exprimée par le suffrage universel lors du choix des législateurs et gouvernants. Cette exigence semble simple mais se heurte à plusieurs difficultés dont celle de la qualité de l’information des citoyens. Pour que la démocratie ne soit pas un leurre, les choix doivent être opérés « en connaissance de cause ». Ce prérequis démocratique, en ce cas, ne peut se limiter à la forme souvent caricaturale des « professions de foi », sur une page rectoverso, distribuées peu avant l’élection des représentants du peuple. La presse, censée apporter une contribution décisive au débat démocratique, joue-t-elle son rôle dans celui lié à l’électronucléaire ? Sylvestre Huet, journaliste, auteur du blog {sciences 2 } Le nucléaire et la société française L’information des citoyens, tout comme le rôle de contrôle et de contre-pouvoir que la presse incarne, ou devrait incarner, trouve dans le nucléaire une dimension supplémentaire. En effet, la technicité de la matière oblige à un effort d’explication et de médiation scientifique pour aider les citoyens à former leur opinion. Pour autant, l’Histoire a montré que dans le domaine du nucléaire la presse a joué ce rôle avec difficulté, jusqu’à arriver à des cas avérés de désinformation. Asservissement des populations L’histoire de cette interrogation dépasse le demi-siècle, avec des précédents peu encourageants. La découverte et les premières applications de la radioactivité entrainent la publication d’articles vantant les « bienfaits » de cette dernière... dans l’eau de boisson. Au début des années 1950, la « promesse technologique » domine. Répercutant sans esprit critique un discours publicitaire, revues et journalistes annoncent voitures et fusées nucléaires, diffusent l’illusion d’une électricité sans limites et quasi gratuite. Puis, le propos se divise en deux postures opposées. Lors du démarrage du programme nucléaire français de 1974, il est présenté comme la panacée capable de résoudre tous les problèmes économiques du pays... ou à l’inverse comme devant nécessairement entrainer l’asservissement des populations dans une société policière, soumise au secret et détruisant les libertés individuelles et collectives. Bourdes et désinformations Les années récentes ne font guère mieux. L’accident de Fukushima en mars 2011 a donné lieu à de multiples bourdes et désinformations susceptibles d’intéresser les sociologues des médias. Le Figaro annonce en mars 2016 des cancers de la thyroïde chez les enfants, dus à la contamination radioactive, alors qu’il s’agit d’une confusion entre incidence épidémiologique et dépistage systématique (a). Une confusion relevée dans la majorité des articles sur le sujet, malgré l’avertissement clair des spécialistes  : « ce n’est que si l’incidence annuelle du cancer de la thyroïde chez l’enfant augmente à partir de la période 2016-2018 (ou au cours des périodes suivantes) qu’un lien avec l’accident de Fukushima pourra être évoqué », explique en effet l’Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire (IRSN) dans un document destiné aux journalistes et au public. Le Nouvel Observateur, en aout 2012, sonne le tocsin  : « C’est une petite piscine – et un désastre planétaire en puissance. Un cube en béton de onze mètres de profondeur, rempli d’eau et bourré de combustibles » > Reflets de la Physique n°60 41



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