Reflets de la Physique n°60 déc 18/jan-fév 2019
Reflets de la Physique n°60 déc 18/jan-fév 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°60 de déc 18/jan-fév 2019

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Société Française de Physique

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 4 Mo

  • Dans ce numéro : l'électricité nucléaire, questions ouvertes et points de vue.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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 » > Il y a toujours eu des croisements de connaissances et des allers-retours d’innovation entre les applications civiles et militaires du nucléaire. Ainsi, il est probable que le quasi-doublement du budget (de 3,5 à 6 milliards d’euros par an) en discussion pour la dissuasion nucléaire, à cause du démantèlement et de la modernisation des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), aura des retombées sur la recherche et l’industrie civile. Le rapport parlementaire de 2016 [1] détaille bien la dualité industrielle dans de nombreux secteurs, par exemple pour la balistique, avec le parallèle entre le programme Ariane et le missile M51. L’exemple du programme « Simulation » Pour illustrer la dualité avec le monde de la recherche universitaire, prenons l’exemple du programme « Simulation ». Depuis que la France s’est engagée à ne plus provoquer d’explosions nucléaires en signant le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN), elle met au point l’amélioration de ses équipements par la simulation (c). Elle s’est dotée de calculateurs de puissance, le Tera 100, codéveloppé avec la Direction des applications militaires du CEA (DAM) en 2010, puis le Tera 1000 en 2017 et encore plus en 2023, pour tester et vérifier numériquement certaines théories qui entrent dans le fonctionnement des bombes nucléaires et des missiles. Le programme « Simulation », géré par la DAM, repose sur les données prises lors des explosions passées. Il repose aussi sur de nouvelles données prises à l’aide d’un laser de très grande puissance, le laser mégaJoule (LMJ) construit récemment à Bordeaux. Celui-ci apporte sur une cible de quelques millimètres, en quelques milliardièmes de seconde, une énergie lumineuse supérieure à un million de joules, afin de mettre la matière dans un état comparable à ce qui se passe dans une bombe atomique. De même que ses homologues américains et britanniques, respectivement le National Ignition Facility (NIF) et l’Atomic Weapons Establishment (AWE) avec son laser Orion, le centre de Bordeaux (CESTA) est ouvert à la recherche académique. Il dispose d’un laser annexe entièrement civil, PETAL, qui a couté 54 millions d’euros, contre 3 milliards d’euros sur 15 ans pour le LMJ. Son intérêt est 38 Reflets de la Physique n°60 d’acquérir notamment des connaissances sur l’interaction laser-matière et sur les plasmas, pour des recherches liées à l’astrophysique, comme les plasmas stellaires, ou à l’énergie civile par fusion. D’après les responsables de la coopération universitaire au NIF et à l’AWE qui ont davantage de recul qu’au LMJ, cette coopération est mutuellement avantageuse [3]  : les militaires profitent de regards extérieurs et d’idées nouvelles sur leur installation et sur une petite partie de leur activité, le reste étant « secret défense » ; les universitaires peuvent utiliser, mais seulement pour environ 10% du temps, les équipements lasers du centre militaire de Bordeaux, qui viennent compléter les lasers de puissance du laboratoire de l’École polytechnique (le LULI) à Palaiseau. Quel besoin d’une arme nucléaire ? On peut s’interroger sur la pertinence des technologies duales pour le nucléaire. Ne serait-il pas bien plus efficace de financer directement les besoins de la recherche civile et de l’industrie dans les domaines du nucléaire (comme c’est le cas par exemple en Allemagne ou au Japon, qui n’ont pas d’armes nucléaires), sans devoir faire appel à des miettes du financement militaire ? En outre le nucléaire militaire peut s’arrêter  : déjà le rapport du Sénat de 2012 sur « l’avenir des forces nucléaires françaises » [4] disait  : « S’il nous fallait dessiner aujourd’hui un format d’armées partant de zéro, il est fort probable que la nécessité d’acquérir une force de frappe nucléaire […] ne ferait pas partie de nos ambitions de défense. » Le système dual de financement de la recherche ne se justifie que si l’on veut développer un armement nucléaire, ce qui est un choix politique. Or, justement, des raisons politiques militent pour la décroissance et à terme l’arrêt des financements pour l’armement nucléaire, au vu du récent Traité d’interdiction des armes nucléaires ouvert par l’ONU à la signature des États en juillet 2017. Certains scientifiques, dont nous faisons partie avec le mouvement mondial Pugwash [5], ne souhaitent pas que la recherche nucléaire civile contribue directement à des applications militaires. Ils pensent de plus, avec la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), prix Nobel de la Paix 2017, que la dissuasion nucléaire n’est pas une solution durable pour la paix mondiale. Ils sont conscients des risques associés au développement de ces armes, accrus par le risque de prolifération, le piratage informatique, les accidents de maintenance ou de déclenchement de guerre nucléaire par méprise [6], par la production de petites bombes dites « sales » à partir de matériaux radioactifs, etc. Sans même mentionner l’immoralité et l’horreur que représenterait une guerre nucléaire, même limitée ! ❚ Références 1. « Lesenjeuxindustrielsettechnologiques durenouvellementdesdeuxcomposantes deladissuasion », RapportAssemblée NationaleN°4301(décembre2016). 2. « Lanécessairemodernisation deladissuasionnucléaire », RapportSénatN°560(mai2017). 3.Voirdesexemplesdecoopérations dans  : « Bilan2015despublications etdelaviescientifiquedelaDirection desapplicationsmilitaires », Chocs Avancées, 10(juin2016). 4. « Rapportd’informationsurl’avenir desforcesnucléairesfrançaises », RapportSénatN°668(juillet2012). 5. J.Bordé,N.Delerue,A.Suzor-Weiner, « Pugwash  : lesphysiciens, l’armenucléaire,laresponsabilitédes scientifiques », Reflets de la Physique 43(2015)51-53. 6. Surlestrèsnombreuxaccidents technologiques passés ayant impliqué des armements nucléaires et les fausses alertes qui ont failli déclencher desguerresnucléaires,voir,par exemple  : J.Villain,Le livre noir du nucléaire militaire,Fayard(2014). a. Voir dans ce dossier l’article de H. Bercegol (p. 34). b. Notons que le domaine militaire pousse à développer des systèmes avec des exigences techniques supérieures mais souvent inutiles pour les besoins civils (on n’a pas les mêmes besoins pour la Formule 1 et pour la voiture de tout le monde).c. On peut lire dans les rapports parlementaires cités en référence que « si la France dispose d’une filière de calcul à haute performance, c’est bien grâce à la dissuasion ».
Le nucléaire et la société française Participer au débat sur le nucléaire Françoise Lafaye, ethnologue, École Nationale des Travaux Publics de l’État Participer au débat sur le nucléaire peut se faire de plusieurs façons  : de la mobilisation à la participation à des dispositifs qui lui sont dédiés, en passant par le simple accueil d’un équipement sur son territoire. Les sciences humaines et sociales (SHS) se sont longtemps intéressées aux mouvements de contestation du nucléaire pour progressivement analyser d’autres aspects sociaux et politiques de cette manière de produire de l’électricité. Qu’ils étudient des habitants qui vont devoir intégrer cette mono-industrie particulière à leur univers quotidien ou les différents acteurs qui prennent part au débat public, les chercheurs mettent alors en exergue une multitude de conceptions du nucléaire qui poussent les premiers à agir ou à s’affronter dans l’espace public, dans le cas des seconds. Développer une production énergétique contestée Comme toute science et technique, le nucléaire et sa mise en œuvre en appellent à des dimensions qui dépassent celle de la simple technique. C’est de ces dimensions  : du social au politique, en passant par le culturel et l’économique, que s’emparent les chercheurs en SHS. Ces chercheurs envisagent alors le nucléaire à différentes périodes de son histoire et à des échelles qui peuvent aller du global au local, intégrant des éléments de contextes nationaux ou internationaux qui supposent des politiques spécifiques à l’égard du nucléaire, mais aussi des cadres législatifs et institutionnels particuliers. Ainsi, alors que l’Allemagne planifie l’arrêt de sa production civile d’électricité en 2022, la France en fait un fleuron de son industrie et défend cet élément fort de son rayonnement et de son identité nationale. Gabrielle Hecht [1] a montré comment la fusion des choix politique et technologique, sous les auspices du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et d’Électricité de France (EDF), a conduit à cette exception technologique française (a). Dans cet article, nous montrerons comment différentes conceptions du nucléaire continuent de s’opposer dans l’espace public, mais s’incarnent aussi dans une multitude de discours et de manières d’agir. En France, les représentations du nucléaire ont changé au fil du temps. Il a d’abord été considéré comme une source positive et valorisée de soins  : des rayons X utilisés à la fin du XIX e siècle dans les premiers services de radiologie au radium mobilisé pour soigner les infections cutanées. Les publicités du début du XX e siècle vantent les bienfaits pour la santé de crèmes régénératrices au radium, d’eaux minérales radioactives ou de « sodas atomiques ». Puis l’image du nucléaire va être ternie par son utilisation militaire  : l’explosion de deux bombes atomiques au-dessus des villes d’Hiroshima et de Nagasaki, en 1945, et la crainte d’un nouveau conflit mondial qui, cette fois, détruirait l’humanité. Progressivement il est devenu objet de polémique dans les années 1970. Les dangers liés au combustible utilisé dans les centrales nucléaires ont été dénoncés au travers de mobilisations sur les sites concernés par ce type de projets. Les opposants ont développé différents arguments  : de la remise en cause d’une décision politique jugée antidémocratique (le « tout nucléaire » en 1974) à la question des déchets produits par les installations et de leur traitement. Enfin, les accidents de Tchernobyl, en 1986, et de Fukushima, en 2011, ont largement relancé les débats sur les dangers de la radioactivité et ont donné corps à la possibilité de survenue d’un accident nucléaire. D’une mobilisation à l’autre Parmi les mobilisations qui voient le jour dans l’après mai-68 (revendications régionalistes, féministes, autogestionnaires, etc.), le mouvement antinucléaire occupe une place spécifique. Rapidement, les chercheurs en SHS l’appréhenderont comme un « nouveau mouvement social », considérant que les conflits sociaux n’opposent plus les travailleurs à leurs patrons, mais des collectifs à des appareils. Ils y verront les prémisses d’une nouvelle pratique de la démocratie propre à la société postindustrielle ou un élément fondateur d’un mouvement écologiste, proche de l’écologie politique. Cette opposition au nucléaire a évolué. Les formes d’actions militantes se sont transformées, passant des occupations de sites à l’utilisation des médias. À l’heure de la globalisation, les militants peinent à engager une action transnationale, en raison de leur attachement à leurs contextes politiques nationaux respectifs et de leur adhésion à des organisations plus ou moins institutionnalisées [2]. Cependant, un certain nombre de questions continuent d’être discutées, notamment celle de la gestion à long terme des déchets qui renvoie à des échelles de temps inhabituelles, un temps long qui implique les générations futures. Dans cette perspective, le site d’enfouissement des déchets à vie longue, en couche » > Reflets de la Physique n°60 39



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