Reflets de la Physique n°58 jun/jui/aoû 2018
Reflets de la Physique n°58 jun/jui/aoû 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°58 de jun/jui/aoû 2018

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Société Française de Physique

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 48

  • Taille du fichier PDF : 3,9 Mo

  • Dans ce numéro : l'observatoire spatial Fermi.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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contrôle de ce qu’il aura dit. Il n’existe en effet aucun droit de relecture, et il appartient au seul journaliste de ne pas trahir les mots ou le message prononcés par le scientifique. L’après-midi débutait sur une troisième table ronde, intitulée « Médias numériques  : comment sont créées et vérifiées les informations ? ». Elle rassemblait Pierre Kerner (Café des Sciences), Florence Porcel, créatrice d’une chaîne YouTube (La Folle Histoire de l’Univers), et Didier Pourquery, directeur de rédaction de The Conversation France. Ces médias, de natures différentes, sont cependant tous confrontés au problème du contrôle de l’information. Un blog, tel que celui du Café des Sciences, permet toujours la publication d’un correctif lorsqu’une erreur est découverte. La participation active de scientifiques travaillant en réseau permet un travail rigoureux de vérification de l’information. Tel n’est pas le cas des vidéos publiées sur YouTube, dont le contenu n’est évidemment pas vérifié par l’hébergeur. Le contrôle de l’information n’appartient alors qu’à l’auteur de la vidéo. Florence Porcel s’appuie sur une collaboration avec des scientifiques, qui lui permet de vérifier l’information qu’elle diffuse, et mentionne toujours, au bas de ses vidéos, les sources utilisées. The Conversation France rédige, en langue française, une lettre électronique quotidienne et des articles destinés à la presse écrite, dans tous les domaines, y compris scientifiques. Les auteurs des articles sont des chercheurs et des universitaires. La vérification de l’information est d’autant plus cruciale que le rythme de parution est soutenu, mais le travail en réseau permet de répondre à cette nécessité. On peut déplorer la publication d’articles, de revues, de vidéos, de blogs aux titres racoleurs, dont le sérieux peut être mis en doute et ne peut être évalué qu’en allant vérifier le contenu scientifique et les sources. On pourrait, certes, envisager la création de « labels de qualité » de l’information, mais qui risqueraient de se révéler à double tranchant. Quel que soit le média, il va de soi que tous ses contributeurs doivent être attentifs à la véracité de l’information diffusée. Mais dans le cas des médias numériques, dont l’interactivité est la caractéristique première, la confiance réciproque, la transparence, la discussion 36 Reflets de la Physique n°58 et le travail en réseau sont les conditions premières d’une bonne qualité de l’information. Le choix des experts, sur la base de leur domaine de recherche, est aussi une garantie. Deux conférences portaient sur les algorithmes  : « Comment les algorithmes font-ils remonter des informations et permettent-ils de traquer la désinformation ? » La neutralité du Net a fait récemment l’objet de nombreux débats, principalement aux États-Unis. Cependant, l’objectivité de l’information obtenue sur Internet par le grand public fait déjà partie du passé. Alors qu’une recherche réalisée à l’aide d’un moteur, tel que Google, par exemple, faisait apparaître autrefois un classement de l’information en fonction de la popularité de la référence, il n’en est plus de même aujourd’hui. Les algorithmes utilisés par les moteurs de recherche retournent une information ciblée de façon individuelle, en fonction de l’historique des requêtes de l’internaute et de son profil. Cette nouvelle personnalisation, basée sur des considérations essentiellement publicitaires et commerciales, conduit, nous dit Francesca Musiani (Institut des sciences de la communication, CNRS), à une propagande individualisée qui n’est ni plus ni moins qu’un biais de l’information  : on assiste ainsi à un enfermement idéologique de l’internaute, qui ne trouve, comme réponses à ses requêtes, que des informations qui confortent ses convictions. Les rumeurs sont ainsi propagées, puis industrialisées, car générant des revenus. Dans ce contexte, on ne sait plus différencier le vrai du faux, ni qui est à l’origine d’une fake news. Cette privatisation de la gouvernance est une véritable menace à la liberté d’expression, mais est aussi source de désinformation. Comment lutter contre cette tendance ? La réponse n’est pas simple. Il faudrait modifier les algorithmes de recommandation, créer des entraves aux revenus publicitaires, censurer les profils, faire œuvre de pédagogie auprès du grand public. Cette démarche ne peut être que concertée et impulsée par les différentes parties prenantes elles-mêmes. « Si l’on sait exactement ce qu’on va faire, à quoi bon le faire ? » C’est par cette citation que Gilles Dowek, chercheur à l’Inria, sème le doute sur la véracité de l’information, au-delà de la seule information scientifique. Cette citation, attribuée à Picasso, ne se trouve que dans les Conversations avec Christian Zervos, publiées en 1935 dans la revue Cahiers d’Art. Picasso faisait exclusivement référence à son approche de la peinture, selon laquelle l’artiste ne doit jamais connaître d’avance le résultat d’une œuvre commencée. Cette citation a cependant été abondamment utilisée dans d’autres contextes. Pire encore, la phrase, attribuée à Voltaire, « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », a été écrite par Evelyn Beatrice Hall, dans un ouvrage publié en 1906, pour résumer sa pensée, mais n’a jamais été écrite par le philosophe. Et pourtant, cette phrase apocryphe est le plus souvent attribuée à Voltaire lui-même. Ces deux exemples montrent combien l’information peut être biaisée ou même créée de toutes pièces. C’est certes sur Internet et la toile qu’il est possible de trouver le plus souvent de fausses informations, mais les médias classiques n’échappent pas à la règle, comme le montrent les deux citations précédentes. Au-delà de la coupable désinformation, la manipulation des faits est un véritable péché, bien plus grave. L’exemple cité par Gilles Dowek illustre parfaitement cette technique  : les défenseurs de la chasteté nient l’efficacité du préservatif masculin, puisque c’est dans les pays d’Afrique, où les États-Unis envoient le plus de préservatifs, que l’épidémie de SIDA fait le plus de ravages ! ! Il n’existe malheureusement pas d’algorithme permettant de vérifier la véracité des faits ou des informations. On pourrait en imaginer un permettant de détecter une logique défaillante, comme dans le cas précédent, mais il n’existe pas encore. La seule façon, aujourd’hui, de détecter une fausse information est d’analyser les arguments avancés. On trouve encore malheureusement trop souvent des arguments du type « Tout le monde dit » ou, pire, « Il y a un expert qui dit ». Il faut bien insister sur le fait que la vérité scientifique n’est pas une opinion. Les deux dernières conférences de la journée abordaient « la question de l’attitude à adopter face à une information erronée ». Jean-Marc Bonmatin, du centre de biophysique moléculaire du CNRS, se
trouve au cœur du débat sur les néonicotinoïdes. Ces substances couvrent à elles seules 40% des besoins français en pesticides. Elles agissent sur le système nerveux central des insectes, provoquant la paralysie et la mort. Le débat oppose les apiculteurs d’une part, et les agriculteurs et industriels de l’agrochimie d’autre part, sur la responsabilité de ces substances dans la mortalité observée des abeilles. Outre les questions déontologiques et relatives à la biodiversité, les montants évoqués par les parties prenantes sont considérables. Le marché mondial des néonicotinoïdes est évalué à 2,5 milliards d’euros par an. Mais dans le même temps, la pollinisation génère 153 milliards d’euros. Dans ce contexte, les contrevérités sont légion. Un journal canadien, Le Devoir, titrait par exemple, en septembre 2017  : « L’utilisation des néonicotinoïdes ne tue pas les abeilles ». Une lecture rigoureuse montre cependant que cet article relève plus d’une opinion que d’une analyse rigoureuse. De la même façon, une rumeur s’est répandue selon laquelle un rapport de l’Union européenne évaluait à 4,7 milliards d’euros les pertes liées à un éventuel abandon des néonicotinoïdes. Or, ce rapport n’a jamais existé ! Enfin, Jean-Marc Bonmatin a dû corriger, en argumentant à de nombreuses reprises, l’article sur les néonicotinoïdes dans Wikipédia qui, rappelle-t-il, constitue la source première d’information scientifique de 90% des jeunes. Comment le chercheur doit-il se positionner sur un sujet aussi brûlant et lourd de conséquences ? En premier lieu, il doit analyser les faits et les travaux, leurs sources, et mettre au jour les éventuels conflits d’intérêts. Il faut rappeler que les grands groupes industriels ont mis en place des stratégies visant à instaurer le doute (tabac, amiante, énergies fossiles...) et qu’ils financent de nombreux projets de recherche, voire des experts... Dans un second temps, il doit communiquer avec rigueur et clarté, en argumentant face aux contrevérités. Enfin, son devoir est d’alimenter le débat contradictoire par des faits scientifiques solides et de s’impliquer dans l’expertise. Le dernier intervenant de la journée était Gary Dagorn, journaliste aux Décodeurs, une rubrique du site Internet du journal Le Monde. Compte tenu de l’ingérence de la science dans les débats de société actuels, tels que les vaccins ou le cancer, sa part dans les analyses fournies par Les décodeurs est passée à 4%, en augmentation significative au cours de ces dernières années. Le partage des informations via les réseaux sociaux constitue une véritable caisse de résonance à la désinformation  : plus les informations sont grosses et peu crédibles, et plus elles sont cependant partagées. Il convient donc de remonter à la source. Le Monde travaille par exemple avec Facebook pour pouvoir mieux appréhender sa démarche et lutter contre l’apparition des fausses informations. Enfin, un gros travail de pédagogie est nécessaire à destination du public. Le moteur de recherche « Décodex » du quotidien Le Monde, qui permet de vérifier si la source de l’information (page Web ou site Internet) est plutôt fiable ou non, est, de ce point de vue, un outil efficace mis à la disposition des lecteurs. Mais Gary Dagorn se pose tout de même la question de savoir si, dans un tel contexte, « décoder » des contrevérités ne produit pas l’effet inverse, à savoir celui de les amplifier... Patricia Pineau, rédactrice en chef de L’Actualité Chimique, appelée à faire une synthèse de la journée, a conclu en remarquant que l’assistance était plutôt jeune, et que la nouvelle génération n’hésitait pas à s’impliquer dans la diffusion de la vérité scientifique et dans la lutte contre la désinformation. En conclusion S’il est très facile de créer de la désinformation et des rumeurs, puis de les véhiculer, il est beaucoup plus difficile de les démentir. Il faut tout d’abord travailler à la source. Les médias peuvent jouer un rôle crucial dans la lutte contre les fausses informations, et beaucoup d’entre eux le font déjà. Plus récemment, le 19 janvier 2018, Mark Zuckerberg, CEO de Facebook, a déclaré sur sa page vouloir faire de 2018 l’année de la lutte contre les contenus problématiques. Pour y parvenir sans pour autant être accusé de censure, il serait demandé aux utilisateurs leur avis sur leurs sources et la confiance qu’ils leur accordent. Les algorithmes seraient modifiés en conséquence pour tenir compte de ces retours et hiérarchiser les sources d’information. L’outil Décodex, évoqué plus haut, œuvre dans le même sens, et un partenariat entre Facebook 7 3 https://climatefeedback.org Science et société et plusieurs médias français [4] existe depuis février 2017. Il est tout aussi important d’éduquer le public à faire la différence entre le vrai et le faux, à faire le tri des informations glanées sur le Net et les réseaux sociaux, bref, à différencier l’information du savoir. Encore faut-il pour cela que le référencement des sites et des informations ne soit pas soumis à des biais, d’origine publicitaire ou autre. Enfin, le rôle des chercheurs et universitaires dans cette lutte est triple. Tout d’abord, analyser les sources et leur qualité, la véracité de l’information, et détecter d’éventuels conflits d’intérêts. Ensuite, contribuer à l’information, en s’impliquant auprès des médias, à la condition d’être à la fois compétent dans le domaine et de tenir un langage clair et accessible au grand public. Enfin, construire des réseaux, à l’instar de ce qui existe dans les pays anglo-saxons, afin de coordonner leurs réponses et faire face à une éventuelle campagne de désinformation massive. La tâche est donc difficile, mais pas impossible. Comme le dit Patricia Pineau dans ses mots de conclusion de la journée, il convient de rester optimiste ! ❚ Robert Farhi Commission Culture scientifique de la SFP Site des journées Sciences et Médias http://sciencesetmedia.org/index.php Vidéos en ligne des interventions de la journée www.youtube.com/channel/UCFTd8PVVJvw51SyQmdCM7xA Références 1 Ifop pour la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch, « Enquête sur le complotisme » (décembre 2017), p.67. 2 Le Monde, 29 décembre 1978  : « Le «problème des chambres à gaz« ou la rumeur d’Auschwitz ». 4 Agence France-Presse (AFP), BFM- TV, France Télévisions, France Médias Monde, L’Express, Le Monde, Libération et 20 Minutes. Reflets de la Physique n°58 37



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