Reflets de la Physique n°58 jun/jui/aoû 2018
Reflets de la Physique n°58 jun/jui/aoû 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°58 de jun/jui/aoû 2018

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Société Française de Physique

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 48

  • Taille du fichier PDF : 3,9 Mo

  • Dans ce numéro : l'observatoire spatial Fermi.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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opposants à la thèse du réchauffement climatique n’ont eu de cesse de manipuler le doute quant à la réalité de l’origine anthropique du réchauffement. Le doute est inhérent à la démarche scientifique, et il est alors très facile de l’utiliser comme argument premier de la négation des faits. Le changement climatique demande une vision d’ensemble et un certain recul. Contrairement à une idée fortement ancrée dans l’esprit du public, il est disjoint des prévisions météorologiques. Malheureusement, le fil des médias ne donne qu’une vision parcellaire de certains éléments, met en lumière des faits extraits de leur contexte, comme le serait un détail d’une toile impressionniste. Il est facile aux « marchands de doute » de profiter de la complexité de la problématique pour dénigrer les outils et modèles climatologiques, et par voie de conséquence la responsabilité humaine du réchauffement climatique. En outre, la participation au débat, non seulement de scientifiques, mais aussi de politiques, d’entreprises, d’ONG, tous animés de convictions intimes différentes, ne permet pas au public de se faire une idée précise et objective de la situation. L’information très rapidement diffusée, et de façon plus accessible à chacun, par l’intermédiaire des blogs et réseaux sociaux, supplante les articles scientifiques et donne l’illusion au public, notamment jeune, de comprendre la totalité des faits. C’est ainsi que la différence entre les publications scientifiques et les opinions émises par des pseudo-experts n’est plus perçue. Le doute sur la qualité des articles scientifiques est renforcé par la présence croissante de journaux prédateurs, et la communication est souvent biaisée, y compris par les grandes publications scientifiques à la recherche de scoops. Face à cette situation, la réponse de la communauté scientifique française doit être plus adaptée et structurée. Contrairement à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, l’information objective et scientifique pour lutter contre la désinformation est déficiente en France. Il faut informer le grand public par une vulgarisation bien faite, par une éducation sur ce que sont la démarche scientifique et le rôle des véritables experts, et par un accès facilité aux données scientifiques. Il n’existe pas, non plus, de coordination ni de préparation du monde scientifique face à une éventuelle campagne massive de désinformation. 34 Reflets de la Physique n°58 Enfin, un effort doit être conduit dans le secteur de l’éducation  : les élèves du primaire et du collège ne sont pas assez sensibilisés à ce qu’est la démarche scientifique, et leurs enseignants, notamment ceux du primaire, doivent être rassurés et armés pour répondre aux questionnements scientifiques des élèves et aux tentatives de désinformation. La table ronde qui suivait, animée par Daniel Fiévet (France Inter, La Tête au Carré), maître de cérémonie de la journée, avait pour thème « Comment choisit-on les experts scientifiques pour les médias ? » et rassemblait trois responsables de médias  : Audrey Mikaëlian, Julien Guillaume et Mickaëlle Bensoussan. Audrey Mikaëlian, journaliste de télévision, insiste sur la nécessaire compétence des experts, mais aussi et surtout sur leurs capacités à s’exprimer clairement et à se mettre à la portée du public. Avant d’aborder, par exemple, comment la sélection des reproducteurs bovins, puis le génie génétique, ont permis à l’homme de « fabriquer » des vaches parfaitement adaptées à la production et la consommation intensives, il est nécessaire que le public sache qu’une vache se trait deux fois par jour ! Le service de presse du CNRS, dont Julien Guillaume est responsable, a constitué une base d’experts dans tous les domaines, et en particulier les sciences humaines et sociales (SHS), qui font l’objet du plus grand nombre de demandes ; cette base d’experts permet ainsi de répondre aux sollicitations, quelquefois très urgentes, des médias, en fournissant plusieurs noms sur un thème donné. Mickaëlle Bensoussan, rédactrice en chef de Ça m’intéresse, interroge très souvent, surtout dans des domaines polémiques (tels que la santé), plusieurs experts susceptibles de donner des éclairages différents d’une même problématique. Prendre parti reviendrait en effet à occulter un ou plusieurs aspects d’une question. L’apparition récurrente des mêmes chercheurs dans les médias relève de mécanismes très simples  : ce sont ceux qui sont les plus disponibles et les plus intéressés à communiquer qui réagissent le plus vite et répondent au téléphone ! Les journalistes s’échangent les bases de données, et font souvent appel aux chercheurs avec qui le partage a été le plus fructueux dans des expériences précédentes. Les trois intervenants de la table ronde ont évoqué les réticences de certains scientifiques à répondre à leurs sollicitations. Ces derniers ont très souvent peur de voir leurs propos déformés, et pensent, à tort, qu’une intervention dans les médias ne leur rapporterait rien. Enfin, les femmes semblent plus réservées pour répondre aux sollicitations des médias. Elles demandent souvent à réfléchir, ce qui de fait les exclut compte tenu de l’immédiateté de certains moyens de diffusion. La conclusion de cette table ronde aura été unanime  : il n’y a pas assez de journalistes scientifiques ! Quel est le rôle des scientifiques dans la désinformation ? Ce sujet faisait l’objet de deux conférences. Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste à Mediapart, a démonté les mécanismes de la désinformation, qui s’appuient sur le négationnisme (au sens large de négation des faits), la théorie du complot et l’ignorance. La première étape consiste à instiller le doute  : « Tu ne trouves pas ça bizarre, toi ? », et à chercher « à qui profite le crime » (Cui prodest). Les points clefs de la théorie du complot des attentats du 11 septembre peuvent être rapprochés des thèses négationnistes produites par Robert Faurisson [2], ou, dans une bien moindre mesure, de l’ouvrage publié par Claude Allègre en 2010 (L’imposture climatique). La seconde étape est de proposer des versions alternatives, puis, troisième étape, de les faire défendre par des scientifiques de renom ou des témoins « dignes de foi », tels qu’un ancien rescapé des camps d’extermination (argument d’autorité). Y participent également des revues d’apparence scientifique, mais qui ne résistent pas à l’analyse de véritables experts du domaine. On peut citer des exemples, comme le Journal of Historical Review, qui véhicule des thèses négationnistes, ou le Journal of 9/11 studies, mais aussi des revues prédatrices. C’est ainsi qu’on peut trouver, dans The Open Chemical Physics Journal, un article démontrant la présence de traces d’explosifs dans les restes des tours jumelles du World Trade Center. Il est donc malheureusement toujours possible de trouver des scientifiques ou des revues spécialisées vecteurs de la négation et de la désinformation. Dans un monde où les journalistes perdent peu à peu le contrôle de la diffusion des informations et où elles sont toutes
Robert Farhi Conférence de Francesca Musiani. mises sur un pied d’égalité par le biais des réseaux sociaux et d’Internet (Google, Facebook...), il devient de plus en plus nécessaire de redonner la parole aux scientifiques et de fournir au public une information digne de foi, vérifiée et contrôlée par une expertise rigoureuse. C’est ce que fait Emmanuel Vincent (Université de Californie), avec son initiative Climate Feedback [3]. Elle repose sur un réseau international de scientifiques qui trient les faits et les séparent de la fiction dans le domaine du changement climatique, afin de permettre au lecteur de savoir quelle information est crédible. Ces spécialistes sont mis à contribution, sur la base du volontariat, pour juger, commenter, et noter, dans l’ensemble des médias, les publications dans le domaine de la climatologie et du changement climatique. Les principaux biais relevés sont le cherrypicking, qui consiste à extraire un petit fait ou une donnée secondaire pour la mettre en avant, les conflits d’intérêt (notamment dans les domaines médicaux et pharmaceutiques), les raisons religieuses, économiques ou politiques qui conduisent à produire de la désinformation, la notoriété mal placée des intervenants dans le débat, la construction de blogs véhiculant de fausses informations sans contrôle de l’hébergeur. Il est très facile d’instiller le doute dans l’esprit du lecteur, mais ô combien plus difficile de lutter contre la désinformation. Les moyens à mobiliser sont considérables. L’intervention de scientifiques compétents et pédagogues dans les médias est primordiale pour lutter contre la désinformation. Encore faut-il que ces scientifiques y soient préparés. Ce sujet faisait l’objet d’une seconde table ronde, « Comment préparer les scientifiques aux médias ? », à laquelle participaient Cécile Michaut, journaliste scientifique et formatrice en media training, Audrey Mikaëlian, et Roberto Vargiolu, ingénieur de recherche au CNRS et vulgarisateur scientifique. Il n’est pas donné à tous les scientifiques, fussent-ils compétents, d’expliquer ce qu’est le boson de Higgs en 20 secondes... Dans toute intervention, comme dit plus haut, il faut considérer qu’on s’adresse à un public dont on ne connaît pas le niveau. Il faut donc expliquer pourquoi Science et société c’est intéressant, raconter une histoire, simplifier le vocabulaire, ne pas utiliser de mots à double sens (comme le mot « modèle » qui possède pour le grand public un sens très différent de celui que lui donne le scientifique), ne jamais entrer dans les détails, partir de très bas pour conduire le lecteur ou l’auditeur le plus haut possible. Les surfaces doivent se compter en terrains de football, les volumes en piscines ou en dés à coudre ! Savoir quel message faire passer et comment le faire s’apprend. Une intervention dans les médias est une discussion entre un journaliste et un chercheur, et l’entretien est avant tout un partage, basé sur une générosité commune en direction du public. Le journaliste doit, de son côté, rester ouvert, savoir quitter le chemin qu’il s’était tracé lorsque nécessaire, et ne pas trop préparer son entretien. Il n’est en aucun cas le porte-parole du scientifique. Lorsque le chercheur ne s’estime pas compétent ni suffisamment sûr de lui, il doit savoir décliner la proposition d’entretien. À l’inverse, lorsqu’il l’accepte, il sait qu’il n’aura aucun contrôle de ce qui sera écrit ou diffusé. Il n’aura jamais que le Reflets de la Physique n°58 35



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