Question Philosophie n°2 jun/jui/aoû 2016
Question Philosophie n°2 jun/jui/aoû 2016
  • Prix facial : 6,90 €

  • Parution : n°2 de jun/jui/aoû 2016

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 30 Mo

  • Dans ce numéro : Michel Serres nous parle vérité.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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PHILOSOPHIE DE VIE À la Une « > La Bêtise Cette semaine, autre sujet suggéré par nos auditeurs : la bêtise. Les bêtises, c’est gentil ; la bêtise, c’est plus grave. La bêtise peut blesser, peiner, tuer, empêcher le bien de se réaliser. Est-elle innée ou le fruit d’un milieu ambiant, d’un monde culturel ? La bêtise est-elle si bien partagée ? Et pour parodier, à quoi reconnaît-on les gens bêtes ? Du reste, c’est bien peu aimable pour nos amies les bêtes, Michel. Elles ne le sont pas toujours, bêtes, et de loin. – Il est très difficile de parler de la bêtise. Premièrement, parce que, quand on la rend ridicule, on se met dans le camp des gens intelligents. Donc, on rate la bêtise puisqu’on se vante. Deuxièmement… elle a un beau nom. Il s’agit des bêtes. Certaines espèces sont considérées comme des automates génétiques : dès qu’ils naissent, les petits d’animaux miment exactement la conduite de leurs parents. À mesure que l’évolution avance, l’apprentissage relaie cette sorte d’automatisme. Et l’automatisme, c’est la bêtise ellemême. Personne ne s’y trompe. La Bruyère classe les caractères – les stupides, les coléreux, les beaux parleurs, les distraits, les avares –, comme Théophraste, son prédécesseur, classait les plantes. Autrement 14 SON DERNIER RECUEIL DE CHRONIQUES (EXTRAITS) QUESTION DE PHILOSOPHIE Michel Serres « De l’impertinence aujourd’hui » Tous les dimanches sur France Info depuis 2004, le philosophe Michel Serres et son ami le journaliste Michel Polacco échangent ensemble sur un thème philosophique lié à l’actualité de la semaine dans l’émission « Le sens de l’info » *. Ces chroniques ont déjà fait l’objet de plusieurs ouvrages aux Editions Le Pommier qui publie en juin un nouveau recueil plus impertinent que jamais. En voici deux extraits savoureux.** France Info dit, ces caractères sont des espèces. Des espèces de légumes ! Celui qui a le mieux parlé de la bêtise, c’est Flaubert : Bouvard, c’est quand même le boeuf. Madame Bovary, c’est le boeuf. Pécuchet, c’est le troupeau, et ainsi de suite. Comment éviter cette bêtise ? En faisant, dès la naissance, autrement que les automates génétiques, en faisant autrement que ses prédécesseurs : en désobéissant. Et, en effet, l’héroïne qui a inventé l’intelligence s’appelle Ève. – Ève ! – Ève, notre mère. Elle a désobéi. Sans elle, nous serions toujours dans l’automatisme génétique desanimaux. Mais attention ! Ce n’est pas parce qu’on désobéit tout le temps qu’on devient intelligent. C’est beaucoup plus raffiné que cela. Désobéir peut être une bêtise au deuxième degré. Troisièmement, ce qui peut amener à la bêtise, c’est une passion : le narcissisme, l’arrogance, la vanité… font chuter dans la bêtise. – Et l’amour ? – L’amour aussi. Nous autres, Français, qui aimons tellement la critique, tombons très brutalement dans la sottise à cause de cela. En répétant sans cesse que tout va mal. J’aimerais, pour contrebalancer cette passion fonder un collège de la louange. Et, parmi les passions qui précipitent dans la bêtise, il y a l’opinion. Celui qui a une opinion, c’est un opiniâtre, c’est celui qui veut toujours s’en tenir à la même raison. Celui qui a toujours tort est évidemment bête, mais celui qui a toujours raison est presque pire… – Je vois ce que vous voulez dire ! – De même, celui qui veut être le plus fort, celui qui veut toujours gagner, celui qui veut toujours être le premier, répète tout le temps. C’est cette répétition-là, la bêtise elle-même. En général, les médias répètent indéfiniment ce que disent tous les médias. À cet égard, on peut parfois dire que le collectif peut être plus bête que… – … l’individu. – On a même, de cela, une démonstration très précise : le collectif scientifique, pourtant spécialisé dans l’intelligence. Dès qu’arrive une invention nouvelle, il la refuse, par répétition, précisément, du modèle précédent. Le collectif qui répète devient bête et n’a pas, n’a plus cette réactivité, cette faculté de bifurcation, d’adaptabilité… – Il y a de la bêtise chez les savants. – Vous reconnaissez un homme intelligent à ce qu’il vous étonne, à ce qu’il est imprévu. Tandis qu’un homme bête dit toujours la même chose, il souffre toujours de la même passion, il veut toujours être le plus fort, avoir toujours raison, etc. C’est un répétitif. Du coup, je voudrais, non pas analyser la bêtise, mais dire
que nous portons tous en nous des paysages variés. Nous avons en nous des pics d’intelligence, des sommets d’intuition, mais nous recelons aussi des vallons de bêtise, des cavernes de stupidité. Moi comme un autre. Je peux avouer quelles sont mes bêtises… – Vous les connaissez ? – J’essaie de les connaître : j’oublie souvent, je ne vérifie pas toujours, je suis gascon donc j’exagère, etc. Il m’arrive de savoir où se situent mes puits de bêtises. Aussi, j’invite les auditeurs à ne pas se moquer systématiquement de la bêtise, parce qu’elle sert ; c’est avec ce paysage-là, qui associe la bêtise et l’intelligence, qu’on devient cultivé, qu’on devient adapté et qu’on peut bifurquer. – Peut-on dire qu’il faut du courage pour être intelligent ? – En effet… Les passions précipitent dans la bêtise, mais il arrive parfois que les vertus mènent vers l’intelligence. – Dans notre société « politiquement correcte », il faut du courage pour tenir un autre discours. – J’insiste sur l’opiniâtreté. Un homme qui a des opinions se précipite dans la bêtise, à cause, précisément, de cette opiniâtreté. Un opiniâtre veut toujours tenir la même idée. Or, que je sache, c’est l’hésitation, c’est l’ouverture qui font l’intelligence, » et surtout l’ouverture vers l’inattendu. Ne pas refuser ce qui étonne. (Chronique du 25 septembre 2011) « > Le bon sens Cette semaine : le « bon sens ». Comment n’avons-nous pas pensé tous les deux à en parler auparavant ? ! Je m’interroge. Voilà bien l’un des constituants essentiels et nécessaires pour que la vie se déroule bien, pour que la paix demeure, pour que le bien triomphe sur le mal, l’intelligence sur la bêtise… J’espère d’ailleurs que ce que je dis est plein de bon sens ! Le bon sens constitue certainement un don, et je ne suis pas sûr que ce don soit équitablement distribué entre les hommes, peut-être même entre les animaux. Michel, avez-vous du bon sens ? – Je ne sais pas. Mais je crois que Descartes ne serait pas tout à fait de votre avis, lui qui dit précisément que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». D’une certaine manière, je le crois. Tout le monde prétend avoir du bon sens, mais personne ne le défi nit vraiment. Je vous l’avoue, je ne sais pas le définir non plus. On dit qu’une bonne et grosse jugeote ne va pas chercher « midi à quatorze heures », qu’elle est donc ce qui tombe sous le sens. Le bon sens croit par conséquent que la connaissance est donnée à chacun, sans effort et sans payer. Penser que la connaissance est gratuite, qu’on la porte en soi de façon naturelle est universellement prétentieux… Autre exemple, le bon sens est en général titulaire du rire. Et le bon sens rit du savant Cosinus, ridicule, de Tournesol ou du capitaine Haddock, ridicules, etc. Ceci est une vieille histoire : bien avant Jésus-Christ, on riait de l’astronome qui, à force de regarder les étoiles, tombait dans le puits. Même La Fontaine en a tiré une belle fable. Le bon sens va donc rire de cet astronome… – … comme d’un guignol. – Oui. Or, il se trouve que, parmi les gens de bon sens, aucun n’a fait l’effort de descendre dans le puits. Je suis descendu dans un puits, pour voir. – Un puits de science, j’imagine. – Non, un simple puits d’observation. Un puits à eau, tout simplement. La lumière du soleil n’y pénètre pas, et, du fond du puits, en plein jour, on voit les étoiles. Du coup, qu’est-ce que l’astronome ? Quelqu’un qui, au fond d’un puits, avait tout simplement découvert la lunette astronomique. Bien avant Galilée. Qui est ridicule ? Celui qui est ridicule, c’est celui qui rit de l’astronome. – Le bon sens n’est pas toujours du côté que l’on croit… – Et je voudrais vous en donner mille exemples. Le bon sens voit à l’évidence que le Soleil tourne autour de la Terre. Eh bien, non. La vérité, c’est que c’est la Terre qui tourne… – « Et pourtant elle tourne. » – Alors que la Lune tourne autour de la Terre… Émerge progressivement l’idée que la vérité serait peutêtre une attaque vraiment frontale contre le bon sens. Comment se faitil qu’il fasse sombre la nuit, alors que des milliards de soleils sont en train d’éclairer la Terre ? Cela ne va-t-il pas contre le bon sens ? Ce qui tombe sous le sens n’est pas toujours de bon sens. Le bon sens voit le bâton brisé dans la carafe, et pourtant il est droit. Et le bon sens dit que nous avons cinq doigts, alors que cela dépend des systèmes de numération. Autre exemple : imaginer qu’existe la racine carrée d’un nombre négatif semble aller contre le bon sens. Savez-vous pourtant que sans cette racine carrée d’un nombre négatif, il n’y aurait pas de courant alternatif – vous ne seriez pas éclairé dans cette pièce quand il fait nuit. Et encore : le bon sens dit que « le tout est plus grand que la partie ». C’est vrai en général, mais ce n’est pas vrai dans l’infini puisque la définition de l’infini, c’est précisément quand la partie est équivalente – équipotente – au tout. Je n’ai pris que des exemples de sciences, mais on pourrait tout autant prendre des exemples de poésie : « l’obscure clarté qui tombe des étoiles », le « bleu comme une orange ». Ou des exemples religieux. Vous rappelez-vous du fameux mot « Je crois parce que c’est absurde », « credo quia absurdum » ? Par conséquent, tout ce qu’on invente en de fulgurantes intuitions d’arithmétique, de géométrie, de mathématique, de physique même, d’optique… – … de philosophie… – … d’astronomie, de poésie, de religion… tout est contre le bon sens ! Le bilan est extraordinaire ! Dernier exemple : le développement durable. Cela ne va pas contre le bon sens, me direz-vous… – Bien sûr que non. – Et pourtant : si vous prêtez attention à l’expression, c’est une stabilité qui serait mobile. Le bon sens, c’est peut-être l’imbécillité la mieux partagée, comme ne dirait pas Descartes. Tout ce que j’ai appris dans ma vie d’intuitions vives, de découvertes vivaces, de choses intelligentes et vraies va contre le bon sens. Je trouve qu’il vaut mieux remplacer ce dernier par un étonnement stupéfait devant les choses les plus simples. – Michel, vous avez, ce soir, tué le bon sens… » – Il est en mauvaise position, en effet ! n (Chronique du 31 janvier 2010) *A LA RADIO Retrouvez l’émission « Le sens de l’info » sur France Info, tous les dimanches à 5h20, 13h25, 15h55, 19h25 et 00h54 **EN LIBRAIRIES Que Michel Serres évoque la guerre des sexes, les impôts, Tarzan ou les people, vous pouvez être assuré que le regard qu’il porte sur le sujet pétillera. Parce que l’impertinence est une façon d’être, de penser, parce qu’être impertinent c’est entrer en résistance avec le prêt-à-penser contemporain. Après Du Bonheur qui a fait l’objet du précédent recueil de chroniques publié en 2015, osez l’impertinence ! « De l’impertinence aujourd’hui » de Michel Serres et Michel Polacco, « Le sens de l’info », Editions Le Pommier en partenariat avec France Info (2016), 165 pages, 9 €. n QUESTION DE PHILOSOPHIE 15



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