Novo n°48 fév/mar 2018
Novo n°48 fév/mar 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°48 de fév/mar 2018

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Médiapop

  • Format : (200 x 260) mm

  • Nombre de pages : 100

  • Taille du fichier PDF : 7,6 Mo

  • Dans ce numéro : le théatre regarde le monde à Strasbourg.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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-, ce qui s’élabore et se questionne pendant cette recherche – ça aussi, ça sonnait bien. Un rapide tour sur google m’apprit qu’un certain Jean-Pierre Gorin avait fait un film sur Manny Farber. Un autre tour sur google m’apprit, également, que Gorin avait travaillé avec Jean-Luc Godard. De 1968 à 1972, tous deux signent sous le nom de groupe Dziga Vertov des films militants (Tout va bien, Letter to Jane, Vladimir et Rosa). Puis, Gorin part aux États-Unis, et y réalise une poignée de films, son premier étant Poto et Cabengo (disponible sur internet, en cherchant bien). GALERIE 2 C’est quoi, Poto et Cabengo ? Ce sont les noms que se donnent deux sœurs jumelles monozygotes. Nées en 1970 aux États- Unis, Virginia et Grace Kennedy ont développé une langue connue d’elles seules. Si ce phénomène dénommé cryptophasie est fréquent chez les jumeaux, la complexité de leur langue, ainsi que sa longévité rendent ce cas particulier. La cryptophasie se résorbe habituellement lors de l’entrée à l’école. Sauf que les jumelles n’ayant pas eu une scolarisation normale, elles sont âgées de sept ans lorsque leur cas est révélé en 1977. Une batterie de spécialistes (scientifiques, pédopsychiatres, psychologues, orthophonistes, linguistes) déboule, s’intéressant à elles, et la presse s’en fait le relais. Les fillettes font la une des journaux, qui annoncent l’invention d’un langage spontané. Lorsque Jean-Pierre Gorin rencontre les Kennedy en 1978, cette théorie a fait long feu  : les jumelles, accompagnées dans leur apprentissage par des linguistes, ont déjà pour partie abandonné leur langue pour l’anglais, ladite langue secrète s’étant révélée en rien forgée de toutes pièces. Il s’agit d’un jargon, né d’une distorsion du langage de leur quotidien  : anglais par leur père, anglais mâtiné d’allemand par leur mère, allemand par leur grand-mère. Mais l’élucidation du mystère n’empêchera pas le film d’avoir lieu. En jouant 64 Poto et Cabengo, Jean-Pierre Gorin avec intelligence du montage, de la déconstruction, de la mise en exergue de phrases, de mots, de sons, Poto et Cabengo est le récit par le menu de la rencontre de Gorin avec cette famille, de la relation qui se noue entre les fillettes et lui. Jean-Pierre Gorin préserve une forme de suspense quant au verdict, et révèle l’explication scientifique en dernier lieu. Tandis que spécialistes et journalistes s’interrogent sur « quelle est cette langue ? », la question qu’il (se) pose dès le début du film est  : « que (se) disent-elles ? » Une interrogation qui renvoie au regard posé sur ces enfants. Isolées et élevées essentiellement par une grand-mère soliloquant en allemand, Grace et Virginia ont eu très peu d’interactions avec les autres. Évoluant dans un monde qui ne s’adressait pas à elles, elles ont construit leur langage, babillage de l’instant ponctuant leurs jeux, leurs gestes. Dans les séquences où les fillettes s’amusent, cette langue au débit très rapide semble comme une protection, une façon de meubler le désarroi face à un réel qui ne leur est pas destiné et demeure désespérément mutique à leur égard. Leur langue peuple leur monde, elle lui donne son sens. Maîtrisé formellement, Poto et Cabengo est un récit d’apprentissage passionnant, sans happy end (la famille Kennedy ayant un faible capital culturel, la détermination sociale n’épargnera pas les jumelles). On y voit la beauté de la relation entre les fillettes, leur amitié avec Gorin et, en arrière-plan, la mise en jeu des langues, des discours, des régimes de croyance qui leur sont attachés. GALERIE 3 Fin 2017, les jumelles ont resurgi de façon inattendue, alors que je préparais l’interview d’Olivier Cadiot en vue d’évoquer la parution d’Histoire de la littérature récente, tome 2. L’auteur (dont il a déjà été question dans Novo) n’a de cesse dans son parcours littéraire, de cheminer dans les genres littéraires, les reliant, les vrillant. Après avoir arpenté pendant un peu
plus de vingt ans les champs de la fiction, racontant jusqu’à son avant-dernier roman, Un Mage en été (2010) les aventures d’un même personnage Robinson ; puis après avoir dans Providence (2015) abandonné Robinson, Cadiot s’est éloigné du roman pour aller vers l’essai. Mais il le fait à sa manière... Entre le titre aussi absurde que plastronnant d’Histoire de la littérature récente et les quatrièmes de couverture lapidaire – tome 1 « Une méthode révolutionnaire pour apprendre à écrire en lisant », tome 2 « Cinq techniques pour réaliser un livre » – se trouve contenu tout l’humour, la distance et l’ironie du projet. Comme il l’explique, il s’intéresse à « comment l’écrivain, par les seuls moyens littéraires, s’occupe un peu de pensée, plonge dans des questions. Mais je ne m’improvise pas philosophe, critique ou penseur, je ne change pas d’écriture ». Dans le tome 1, Cadiot « prend au pied de la lettre cette pseudo-idée selon laquelle la littérature a disparu ». Observant l’exercice d’écriture par toutes les facettes, l’ouvrage donne des conseils qui n’en sont pas à de futurs auteurs, s’interroge sur les évolutions du champ littéraire, les attendus et injonctions dont la littérature est l’objet perpétuel. Dans le tome 2, il est question « du « réel ». « Ce mot revient beaucoup dans les arts. Dans la littérature ou au théâtre, par exemple, tout objet culturel et esthétique se doit d’être justifié par sa plus grande proximité avec le réel. Sans résoudre le problème, j’ai plongé dans l’affaire. » Quant au tome 3, en cours d’écriture, Cadiot « aimerait arriver à ne plus du tout employer le mot « littérature ». Comme je m’amuse dans le 1 à dire qu’elle a disparu, j’aimerais dans cette logique qu’elle soit présente sans être nommée. Qu’elle soit dans le sang et qu’il ne soit plus nécessaire d’en parler. Ça donnerait quoi de voir des choses avec ce nouveau corps, cette nouvelle pensée ? » Cette affaire d’ouvrages en plusieurs tomes pour traiter de la littérature – ou, plutôt, pour parler d’autre chose tout en s’intéressant à elle – n’est pas nouvelle. En 1995 déjà, Cadiot a conçu avec Pierre Alferi la Revue de littérature générale, qui, en deux numéros a fait date par sa façon de traiter de théorie littéraire en mêlant littérature, sociologie anthropologie, poésie, etc. Cadiot et Alferi ont réuni des personnes différentes, du jardinier paysagiste Gilles Clément, à l’autrice Nathalie Quintane, en passant par le plasticien Claude Closky. « C’était de l’hypertexte, comme des couches d’écritures infinies sur un même endroit, la littérature. Solliciter ces personnes était aussi une façon de dire que pour écrire des livres, on peut se servir, même de manière désinvolte, de tous les savoirs et techniques de domaines différents. » GALERIE 4 Fin 2017, donc, j’ai consulté la Revue de littérature générale (disponible en bibliothèque). Choc  : en couverture du numéro 2 figure une photo de Poto et Cabengo, tandis que dans l’ouvrage sont reproduites les seize façons qu’ont les fillettes de prononcer « potatoes » (pomme de terre). Sur ce choix, Olivier Cadiot précise  : « Outre que c’est un film qui m’a bouleversé, cette image charriait beaucoup de choses  : il y a ce langage, avec toutes ces manières différentes de dire « potatoes ». Il y a l’idée d’une gémellité intellectuelle, du fait de parler une drôle de langue – or dans le tome 2 c’est comme si prose et poésie se pinçaient. Et puis, c’est un peu ironique de mettre en couverture d’un livre théorique des enfants qui inventent leur langue. » Si cette explication est belle, en ce qu’elle renvoie autant à la réception personnelle du film qu’à l’application dans d’autres champs de ce qu’il met en œuvre, elle n’a pas atténué le choc de la découverte de cette image en regard du travail de cet auteur. Car qu’il s’agisse de la façon de regarder la langue et les discours sur elle, de la position de l’écrivain/personnage, comme de la pratique termite, les affinités entre Gorin et Cadiot sont nombreuses. Dans Poto et Cabengo, des spécialistes s’enflamment pour une langue qu’ils pensent spontanée, avant de la délaisser lorsqu’ils comprennent qu’il ne s’agit que d’un anglais vrillé, abâtardi. De la même façon, Histoire de... 1 et 2 ne cessent de dégonfler la baudruche de la littérature, ses aspects grandiloquents – voire, éléphant blanc – et se méfient des discours quant au mythe du génie littéraire. Avec leur ton parfois pince-sans-rire, leurs constats implacables et leurs évocations mélancoliques, les deux tomes sont des antimanuels de littérature autant que des éphémérides scrutant en mode termite les différentes positions de celle-ci. Puis, il y a dans les livres comme dans le film la même position inquiète, louvoyante, incertaine, allant entre auteur et narrateur. Gorin et Cadiot se mettent en scène eux-mêmes dans leur travail d’enquête, et ramènent dans ce qui relève chez l’un du documentaire, chez l’autre de l’essai, des mécanismes fictionnels, des outils littéraires. Une position renvoyant à ce que Manny Farber « appelle l’art du termite  : l’auteur poursuit, au-delà de l’intrigue, une sorte d’activité fébrile qui consiste à enquêter sur le terrain et sa nature au mépris de l’anecdote narrative. » (Jean-Pierre Gorin, Cahiers du cinéma 476, février 1994). Si cela donne des objets singuliers, peut-être parfois déroutants, il importe de ne pas oublier qu’au-delà de ce que sont ces livres, il y a ce qu’ils disent. Les deux tomes de Cadiot regardent le monde, observent sans surplomb, de l’intérieur, l’omniprésence des discours marketing, la contamination de tous les espaces de nos vies par les logiques managériales, le cynisme et la violence de la politique, ou encore l’hypocrisie de la bien-pensance. Pour finir, Jean-Pierre Gorin disait de ses films qu’ils « travaillent, et comme ils travaillent ils ne produisent pas tellement de réponses mais des questions ». De la même façon, films de Gorin et livres de Cadiot cheminent, imposant au spectateur/lecteur « une position de travail, c’est-à-dire que pour les comprendre il faut se mettre à travailler. Donc il faut se mettre à les penser et, d’une façon un peu « vieillotte », se mettre à penser au cinéma, aux images, aux sons, au monde, etc. » HISTOIRE DE LA LITTERATURE RECENTE, Olivier Cadiot, P.O.L., octobre 2017 65



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