Nos'Arts n°6 avr/mai/jun 2010
Nos'Arts n°6 avr/mai/jun 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°6 de avr/mai/jun 2010

  • Périodicité : irrégulier

  • Editeur : Arts Connection SAS

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 100

  • Taille du fichier PDF : 9,2 Mo

  • Dans ce numéro : Jean-Pierre Mas, parrain du numéro.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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39 qui s’annonce. Je voudrais qu’ils aillent rôtir dans le brasier des démons carotte et épinard. Je les trancherais en fines lamelles, les assaisonnerais et les ferais revenir à la sauce aigre-douce. Cousin Edgar m’arrache une pelure d’orange en guise de bonjour. J’hurle aux quatre vents. Il a toujours envié mes boucles d’oranger. Il s’enfuit au fond de la pièce pour éviter mon courroux. - Petit diable ! Je te roulerai en saucisson et t’enverrai aux chiens. Maman me balance deux gifles en bois dur. Une pour chaque joue. Une petite fille bien élevée ne parle pas ainsi. Mes joues d’amande virent à la tomate trop mûre. Elle me sermonne et me rappelle les règles de bienséance. Je m’invente une moue honteuse de maïs blette. Je lui chantonne quelques mélopées d’enfant bouleversé par sa faute. Je n’en pense pas un mot. Le mensonge est un miel sur mes lèvres. Doux, sucré et acide à la fois. Elle m’oblige à embrasser cousin Edgard sur la joue pour expier mon langage fruité et retourne à ses convives. Je lui attrape les melons discrètement et lui promet toute la misère du monde, s’il vient à s’en plaindre. Je les presse jusqu’à ce qu’un jus couleur vanille s’en écoule. Il s’enfuit en larmes et honteux. Je retiens avec peine un petit rire cannelle et canaille. Quelques heures encore à écouter leurs chants et louanges de Noël. Qu’ils s’étranglent avec leurs noyaux de pruneau et leur pastis. Qu’ils vomissent leurs méchancetés dans les latrines des enfers. Réunis à table, ils rient, s’embrassent et s’entremêlent. Un monde d’illusions et de mensonges au goût de pomme d’amour gangrenée par les vers. Leurs bavardages au coulis de fraises ne sont que sauce béchamel et fromage puant. Ils se méprisent sans se l’avouer. La rancœur les ronge. Ils s’étouffent dans une façade de bonbons acidulés. Il faut s’aimer, c’est Noël. Maman garde un sourire dragée. Elle veut voir les entrailles de Tante Etty à la place de la dinde de Noël fourrée au miel. Cette femme à la peau meringue réussit tout ce que maman rate dans vie. Elle est son démon de minuit, son miroir aux alouettes. Papa sait que tonton Charlie fait miauler maman comme un chat qui lape son lait chaud. Ils font des choses sales quand papa a le dos tourné. Il doit avoir des yeux dans le dos, car il n’est pas dupe. Ils se dévisagent en espérant que l’autre soit le premier à passer sous les rails d’un train de chocolat amer. Cousine Camille pleure. Elle n’aime pas sa robe en pâte d’amande. Ses caprices et espiègleries ont raison de la patience de sa mère. Tante Agathe se met à hurler en crachant à tout-va des morceaux de gâteaux à la cerise. Mamie Maguy s’étouffe avec une miche de pain. Papi Corneille rit, si elle peut crever une bonne fois pour toutes. Personne ne se lève pour lui venir en aide. Les pièces sonnantes et trébuchantes de l’héritage ont raison de leurs âmes de sauveurs. Elle s’agite comme une chenille prise au piège. Eructe, vomit ses boyaux sur la table sous les rires des convives. Papi lève sa coupe de champagne vers le ciel. - Tu vas crever, pauvre carne décharnée ! La magie de Noël a dû l’entendre. Elle ne s’agite plus et devient livide comme un gâteau à la vanille pas assez cuit. Les convives applaudissent à tout rompre. Noël vient de leur offrir le plus beau des présents. Des bisous à la menthe se font entendre. Tout le monde s’embrasse et se câline. Certains regards se tournent vers papi Corneille. A quand ta mort ? Ce soir avec un peu d’espoir salé. La dinde est tranchée et dévoile sa farce appétissante. Des doigts gourmands plongent dans ses entrailles. Elle glougloute et pleurniche. Cousine May lui arrache une cuisse, cousin Jean un bout de gras. Son cri déchire la nuit, pauvre dinde. Ce sera son unique souvenir de Noël. Je reste sur ma chaise, l’estomac fermé à clé. J’attends la visite de papa Noël. Je scrute le sapin orné de bâtons en sucre et vanille. De guirlandes en papillote et d’une étoile en chocolat. Le pied de celui-ci reste vide. Pas l’ombre du plus petit
cadeau. Pas le moindre présent dans les chaussettes des enfants. Je plante ma fourchette de rage dans l’œil de cousine Sophie. Du jus de framboise s’écoule de son œil meurtri. Elle hurle de douleur. Tatie Odile lui tranche la gorge d’un geste pour la faire taire. Elle s’effondre sur le carrelage immaculé. Après quelques gargouillis elle s’immobilise définitivement. Un tonnerre d’applaudissement à table et quelques hourras. - Qui veut des macarons glacés ? dit maman fière de régaler les ventres affamés. Toutes les mains se lèvent. Ils se jettent sur les macarons trop chauds et se brûlent les papilles. Quelques-uns gesticulent, toussent et se mettent à cracher du sang. Cette farceuse de maman y a dissimulé quelques épingles à nourrice et des lames de rasoir. Tonton Charlie semble avoir trouvé la fève. Un petit Jésus en porcelaine s’est mis en travers de sa gorge. Papa éclate de rire. Maman continue de sourire béatement. - Bien fait ! ! Que les anges t’emportent vers la porte des enfers. Oncle Charlie se tient la gorge et tente de trouver de l’air. Tante Agathe lui tapote le dos sans succès. Il devient bleu, comme ces affreuses pastilles pour la gorge au goût amer. Il s’écroule sur la table dans l’indifférence collective. Tantine repousse son cadavre afin de récupérer sa chaise. - Qui veut une bûche au caramel ? Dépêchez-vous de tout manger. Le Père Noël ne devrait plus tarder. Il aime les enfants aux ventres rebondis et aux joues pleines, dit maman de sa voix fluette. Les convives se jettent sur cette nouvelle gourmandise et se goinfrent à s’en retourner le cœur. A peine aije tendu mon bras pour en prendre une part, que papa me tape violemment le dos de la main. Je Un Noël acidulé (suite) retiens un cri de colère. J’en veux juste une toute petite bouchée. Je gonfle mes joues en signe de protestation. Papa éclate de rire et attend que ma colère s’évapore en flocons de sureau. Un bruit violent fait sursauter les invités. Maman me serre contre elle et ricane doucement. - Il arrive ! Il est là. Il ne m’a pas oubliée ! Hurlai-je Je pose mille bisous en feuilles d’or sur les joues de maman. Je pleure de joie et me précipite dans le salon. La cheminée tremblote, quelques poussières de suie s’envolent dans les airs. Une voix grave retentit dans les murs. - Oh ! Oh ! Quelle odeur alléchante. Mes papilles en frémissent d’avance. Maman et papa se lèvent pour sceller portes et fenêtres. Les invités sont figés sur leurs chaises. Quelques souvenirs de leur festin au coin de leurs lèvres. Il se tient devant moi et doit baisser la tête pour me voir. Il est grand comme un chêne et fait trembler les meubles de gélatine à chacun de ses pas. Je pose ma main dans sa paume. Il me regarde, attendri. - As-tu été une petite fille bien sage ? - Oh oui Papa Noël !!! Je t’ai préparé un repas de Noël comme tu les aimes. - Je sens l’odeur des petits enfants en chocolat et farcis aux pralinés depuis la grande rue. Avais-tu peur que je t’oublie ? - J’avais peur que ma lettre soit mangée par vos lutins. Il éclate d’un rire tonitruant et caresse mes boucles d’oranger. J’entends les cris des invités qui comprennent la supercherie trop tardivement. Papa Noël glisse oncle Charlie et mamie Maguy dans sa hotte. Il renifle les ventres sucrés et farcis des membres de la famille. Un grand festin s’annonce pour lui. Il tapote le petit bidon de cousine May. Elle sera mangée la première. Un amuse-gueule au goût cannelle. Je déballe goulûment mes cadeaux sous le regard de papa et maman. La poupée aux cheveux d’anis et les oursons couleurs miel et chocolat ont trouvé leurs petites filles sages. Maman a raison. Le Père Noël n’oublie jamais les petites filles qui lui offrent un bon festin de Noël. 40 Littérature - Nouvelle



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