Multiprise n°19 déc 10/jan/fév 2011
Multiprise n°19 déc 10/jan/fév 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°19 de déc 10/jan/fév 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association TA

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 36

  • Taille du fichier PDF : 7,4 Mo

  • Dans ce numéro : galerie GHP, 4 ans et plus si affinités.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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6. tee... Un bon coup d’Ornans Nous avons tous plus ou moins en mémoire ce tableau remarquable qu’est L’enterrement à Ornans de Courbet. Réalisé vers 1850, on y voit une « scène » à plusieurs genres se déployant en panoramique sur les quelques 6 m d’envergure qu’a la toile. A échelle humaine s’y côtoient donc le défunt, en bière et soutenu par quatre porteurs, le curé en grandes pompes, les sacristains et les bedeaux qui l’entourent, les enfants de chœur, le fossoyeur à moitié à genoux, le groupe d’hommes et à la droite celui des femmes, tous vêtus de deuil, et, un rien anachronique, deux « révolutionnaires » devant eux, que l’on reconnaît à leurs costumes « républicains », soit des guêtres et des bas. Bien sûr ce tableau n’est en rien un témoignage « direct » de la cérémonie qu’il relate ; c’est une pure composition, ordonnée et réalisée par l’artiste, qui a convié tous les « figurants » à venir poser sur le vif dans le grenier de la maison familiale qui lui servait d’atelier. Courbet se serait plaint des conditions exécrables dont il disposait pour travailler, peu d’espace, manque de lumière, faible hauteur sous le faîte de la ferme… Ceci peut en partie expliquer les disproportions des Nina Childress, Ébauche enterrement sur kraft, 217 x 430, acrylique sur kraft 2010 personnages représentés, les uns paraissant trop grands, les autres au contraire comme diminués en taille, et, dans l’ensemble, tous semblant être agglutinés d’une manière aussi improbable que physiquement possible. La raison de cette invraisemblance est à vrai dire assez simple à comprendre : il fallait que le tout « tienne » dans l’espace de la toile, comme s’il avait fallu à tout prix le compresser pour pouvoir le « cadrer ». C’est assez amusant de constater que les critiques plutôt acerbes auxquelles a eu droit ce tableau se soient systématiquement orientées vers l’insolence dramaturgique qu’il ose représenter, plutôt que sur ses incongruités techniques. Beaucoup n’ont pas supporté le « contenu » de la scène, car exposer ainsi une réunion de paysans en lieu et place d’une assemblée vénérable de nobles ou de savants, voire une honorable métaphore de héros triomphants, était un crime de lèse majesté. Plus qu’une injure aux canons et aux codes académiques, c’était le compte-rendu « réaliste » (sic) de l’affaire qui était inconvenant, et jamais le diction arguant de veiller à ne pas « mélanger les torchons et les serviettes » n’a eu plus de poids que dans les gémonies auxquelles ce tableau a été voué.
... On connaît la suite de l’histoire, c’est Courbet qui a gagné ! Oh, pas de suite, mais par son obstination et son engagement, par cette volonté d’exposer sur la place publique des images qui étaient censées en être le reflet, au plus près du quotidien, du vécu, de son « réalisme ». J’ai une belle admiration pour Courbet, peut-être pas pour tout ce qu’il a fait, mais dans l’ensemble, il est à mes yeux un artiste prépondérant. Le bémol reste cependant que pour moi, il ne l’est pas tant pour ce qu’il a peint ou représenté, mais bien dans le comment il l’a fait. (Le « pourquoi » reste un peu en suspens, mais ses aspirations sociales d’égalité ont bien sûr toute ma sympathie !!!). Ce qui est fascinant chez Courbet est de constater à quel point ses tableaux sont toujours, ou presque, à la limite de l’équilibre, de l’instable. Tout y est peu ou prou de « guingois », proche de la chute ou du dérapage plutôt incontrôlé. Rien n’y colle vraiment ensemble, comme si les gens qui s’y affichent y tenaient avec des étais et une rigidité assez artificielle, comme des pions en quelque sorte, déplacés puis figés en une ordonnance aussi délibérée que fictive. S’il faut ce type de procédé pour que la narration fonctionne, ça va de soi, elle se voit cependant un tantinet ébranlée par de telles manipulations, mais à bon escient car c’est là une des vrais clefs de l’art « moderne » ! ! C’est avec ravissement que j’ai su, voici une paire de mois, que Nina Childress se coltinait une « reproduction » de l’enterrement. L’art de Nina, je le connais pas trop mal, merci. Je le suis depuis une bonne vingtaine d’années et il est toujours source de quelques rebonds bienvenus dans le « recadrage » de la peinture d’aujourd’hui. Je ne vais pas développer ce point ici, c’est quelque peu hors jeu, mais je constate juste que Nina est peintre, plutôt versant très « figuratif », et qu’elle s’est engagée dans ce mode d’expression depuis ses tous débuts, non sans quelques atermoiements et interrogations à l’heure où ça semblait vraiment plus « up to date », mais qu’elle a tenu bon, et c’est tant mieux. Ce qui a attiré mon attention dans l’art de Nina c’est justement que ce « savoir-faire » était systématiquement toujours questionné de l’intérieur, avec une bonne dose d’autodérision efficace. A l’analyser rétroactivement, on constate que la façon la plus constante pour l’éprouver et la rendre productive, consiste à mettre presque systématiquement le contenu de ses tableaux en instance de péril. Soit en les emphasant à « contre emploi », comme elle l’avait fait à ses débuts avec les séries de savons ou de perruques qui paraissaient « flotter » dans l’air (de la toile) jusqu’à en cogner les bords ; soit en exagérant les tons et les teintes des couleurs des images proposées (style scènes d’intérieur, portraits, bibelots en tout genre…), qui en rendaient la lecture, et la vision, intempestives ; soit, comme plus récemment, en « faisant tenir » les personnes/âges représentés dans des postures et des positions inconfortables, qui les voient souvent aidés par un bidule/étai pour que « ça tienne ». La dernière série a ainsi vu apparaître le personnage d’une femme nue, à la peau d’un vert acidulé curieux, genre extraterrestre quoi, qui se livre à quelques facéties et exercices singuliers. Bien qu’on ne lui voit jamais la face, -elle a le visage caché par des cheveux tombants ou recouvert d’un sac en plastique- on peu parier que c’est là un vraisemblable autoportrait. On la voit ainsi se livrer à quelques passes étonnantes de kamasutra avec une paire de cygnes ; prendre la pose avec les mêmes bestiaux en essayant de copier la statue stupide de cet animal sur le lac de Genève, qui n’en finit pas de s’y tordre le col ; à se suicider en s’enfournant la tête dans ce fameux sac en plastique pendant qu’un homme fait de même en se pendant à la branche d’un arbre proche, ce qui provoque une érection notable chez lui. Au-delà de la démo tentant de nous prouver qu’en sexualité il est certain qu’« un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » comme minimum, ça montre aussi qu’en peinture ça tient parce qu’on prend la peine de l’emmancher ! ! On pourrait dire un peu de même avec le Père Courbet, qui a bien mis en avant qu’il ne fallait pas hésiter à « embrocher » le réel, et à le caler dans toutes ses coulisses si on tenait à faire glisser la fiction vers un semblant de véracité. 7.



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